Fil de lecture : autour de Corinne PLUCHART, Sammy SAPIN et Éric GODICHAUD

 

 

 

 

Corinne Pluchart - Fragments

 

C’est toujours un plaisir de lire un premier ouvrage, de découvrir un nouvel univers, un style naissant même avec quelques menues maladresses mais surtout avec de belles promesses. Corinne Pluchart publie son premier recueil aux éditions Vagamundo et nous invite en son pays des Marches de Bretagne, autour du Mont-Saint-Michel, pour une promenade intime dans des paysages de pierre et de sel pour marquer sans doute la rugosité des jours.

Le recueil s'ouvre sur une déflagration, quelques fissures dans l'azur, une fin qui ne serait qu'un début, dans la fulgurance d'un "éparpillement contre la mer" d'une centaine de fragments poétiques. Fragments d’aubes face à l'horizon à la recherche des passages de lumière avec la présence de l'ange du mont et des "fracassements de mer". "fragments de lieux" imprimés dans l'intime "la mer dans le creux du ventre", "tremblements de chair", tiraillements et tressaillements du corps.

Puis vient le silence "cet espace vide à contenir l'infini", le silence comme "apogée du cri"? Le silence du retour en soi. "À mon silence ta parole éreintée", la "parole descellée". Le silence pour réfléchir au passage, puis au seuil à franchir pour se sauver de cette déflagration à la recherche d’"un avenir entreposé dans l'ombre”.

Comme tout poète, Corinne Pluchart est marquée par les lieux et les éléments qui forment le lieu. Flux des marées, des fleuves et des rivières, passage de nuages. Traces, passage, seuil, lisières, poésie des limites, des marges "tu disais jointures en pensant dénouement".

Félicitons les éditions Vagamundo, de s'engager ainsi auprès d'auteurs inconnus, que ces nouveaux fragments deviennent une œuvre à part entière.

 

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Sammy Sapin - Deux frères

 

Est-on jamais frère? Même frères, l’est-on vraiment? Fraternité (et sororité aussi) veut-elle dire forcément mêmeté d'être? Sammy Sapin, dans son ouvrage “Deux frères”, publié en Polder n°171, ne s’attaque pas à cette analyse philosophique. Il fait mieux, il en fait de la poésie en croisant deux destins et en les décrétant frères.

Deux frères sans réelles ressemblances : Ludwig Wittgenstein (1889-1951) et Charles Bukowski (1920-1994). Pas beaucoup de points communs, juste peut-être deux trajectoires dans le siècle autour de la mort. Aussi sans doute, deux influences importantes sur les écrivains actuels.

Adepte de la realpoetik, Sammy Sapin, poète lyonnais né à Caluire et Cuire, nous propose donc deux biographies pour le prix d’une. Dans un style fluide, sans jugement, sans pointer ni bien ni mal, sans chercher à tout prix les rapprochements, deux biographies en miroir d’hommes lucides sur la vie et sur eux-mêmes.

 

A l'âge de huit ans Wittgenstein se posa
sa première question sérieuse :
“Pourquoi dire la vérité
quand il est préférable de mentir?”
Il lui parut alors
que la vérité n'était pas nécessaire
si personne d'autre que lui
ne pouvait la distinguer
du mensonge. Les questions d'éthique
le poursuivirent
toute sa vie.

[...]

Le jour vînt
où Bukowski
ne pleura pas
en se faisant corriger
par son père.
Ce jour-là, il sut
qu'il connaîtrait
un destin exceptionnel.

 

Incompris sûrement, Wittgenstein, le logicien hermétique au livre unique et Bukowski le flamboyant dégueulasse aux nombreux ouvrages de solitude et de déprime, d’alcool, sexe et drogue ‘n roll. En hommage à ces deux frères dans l'incompréhension, Sammy Sapin leur offre une belle place dans la collection Polder.

 

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Eric Godichaud - Le cabinet de curiosités

 

La revue Décharge publie dans sa collection Polder « Le cabinet de curiosités » d'Eric Godichaud. Quand l’imagination fait plaisir à lire...que tous les curieux de littérature et de poésie se précipitent sur ce petit ouvrage.

Un cabinet de curiosités désigne, du XVIe au XVIIIe siècle, des lieux où sont regroupés de multiples objets rares ou étranges représentant les trois règnes de la nature (mondes animal, végétal et minéral), ainsi que des objets créés par l’homme (œuvres d’art, instruments scientifiques, armes, etc.). Ils s’organisaient généralement en quatre catégories :

 

artificialia (objets créés ou modifiés par l'Homme : antiquités, œuvres d'art) 
naturalia (créatures et objets naturels, avec un intérêt particulier pour les monstres) 
exotica (plantes et animaux exotiques) 
scientifica (instruments scientifiques)

 

La visite d’un cabinet de curiosités est toujours un enchantement pour les petits comme pour les grands. L’appétit de connaissance y est toujours stimulé par de nombreuses trouvailles parfois rares souvent hétéroclites.

Mais quand Eric Godichaud choisit ce thème, ce n’est pas pour étaler sa science mais pour stimuler la créativité du lecteur avec une foule de trouvailles poétiques d’une imagination arrosée à la sauce surréaliste, pleine de piments divers. C'est plutôt un bazar de l'imaginaire, un bric-à-brac poétique sans unité de lieu ni unité de temps, pour mieux se perdre délicieusement dans tous ces rayonnages où sont présentés de nouveaux métiers : hirondelliste, inventeur d'appeaux (qui n'aimerait pas dialoguer avec les oiseaux?), raccommodeur de textes, chercheurs d'échos, plieur d'idées, collectionneur ou raccomodeur de nuages, murmureur à l'oreille du coeur, autant de métiers amis des poètes.

Dans sa préface, Alexandre Millon dit que “Le cabinet des curiosités est un plat de “résistance” qui se boit comme du petit lait.” Les ingrédients de cette recette sont à base d'onirisme, de prétextes scientifiques, quelques fleurs immortelles et quelques jeux de cirque, un fantôme, une pincée d'ésotérisme, du bleu, des machines à fabriquer l'orage, un bestiaire, Raymond Roussel...  Sans limite, l'imaginaire est forcément porteur de bonnes nouvelles. Soyez curieux, lisez ce livre.

 

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