Fil de lecture : autour de France BURGHELLE REY et d’Alain MARC

 

 

 

France BURGHELLE REY, Petite anthologie, Confiance, Patiences, Les Tesselles du jour

 

 

Rien ne pouvait permettre plus merveilleusement de constater la cohérence des thématiques chères au cœur de France Burghelle Rey que cette Petite anthologie qui réunit trois de ses recueils, Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour. Tout d’abord, et comme à son habitude, la sobriété de la couverture suggère l’extrême pudeur de cette écriture simple et concise, profonde et émouvante.

Nous retrouvons dans cette anthologie les formes de prédilection de l’auteure telles que le verset, mais aussi le vers libre, constitué d’une ou deux phrases, trois au plus pour ce qui concerne Confiance, qui ouvre le recueil. Les poèmes, placés sous l’égide d’un appareil tutélaire façonné de chiffres romains dans Les Tesselles du jour, distribués en trois chapitres pour Patiences, s’enchaînent, parfois même sans titre aucun pour ce qui concerne les textes de la première partie. Ainsi rien ne vient troubler la disposition régulière et métronomique des vers : trois par page pour les deux dernier recueils, quatre strophes de trois vers par page pour le premier. Avant même de découvrir la langue de France Burghelle Rey, il est aisé de constater que l’espace scriptural devient un élément qui participe à la mise en œuvre d’une sémantique particulière. Un rythme ternaire s’y déploie : Il est permis d’y voir une référence implicite à la trinité, ou, pour le moins, et par analogie, de supposer le caractère  sacré que l’auteure a souhaité conférer à l’ensemble de ses textes, grâce à ce dispositif tout à fait particulier. Mais découvrir les vers de France Burghelle Rey offre réponse : les thématiques abordées par celle-ci prennent racine dans une mystique toute particulière : celle d’une humanité enfin unie dans la paix et la fraternité.

 

   Fouiller le passé chercher parmi les figures absentes ramasser des lambeaux de
   mon territoire

   Telle une chair devenue informe avec l’éloignement je m’en irai pour laisser ce mi-
   rage car

   Je crois au miracle de l’avenir il suffit d’être disponible comme on ramasse des feuilles mortes 

 

L’ambivalence bien souvent dévolue au lexique confère une tonalité toute particulière à ces épanchements lyriques. Mais il ne faut pas s’y tromper : l’avenir ici n’est pas personnel, il s’agit bel et bien de celui de nos sociétés. Serons-nous capables d’édifier la paix ? Ecrire devient alors refuge et moyen d’enjoindre les hommes à ramasser les feuilles mortes de l’ancien temps, afin d’exister ensemble, dans la fraternité :

 

   alors le temps est cet ami l’inconnu qui s’installe pour maîtriser l’espace
   je refuse les voyages rêve de chappelles et de villages
  seule cette feuille est ma demeure j’y ferai du feu de vos fusils 

 

Evocation de paysages et contemplation du mouvement inaltérable des saisons, tel est le support d’une commémoration du souvenir, mais aussi de l’élaboration d’un univers inédit. La référence à la nature n’est pas ici, comme chez les romantiques, l’occasion de métaphoriser les mouvements d’une conscience en proie aux questionnements existentiels et métaphysiques.  Bien sûr, les confidences de l’auteure sont parfois poignantes :

 

                                                                  XVIII

 

Qui sait ici qu’entre l’écorce et l’aubier suinte le temps ? tu t’obstines à croire
en tes proches mais ils sont ignorants et ton attente est vaine solitude

Il existe des matins où tu prends les branches tombées pour autant d’épaves de
Vaines amies qui pour rien t’émeuvent tu crois avoir gagné un jour de plus

Te voilà à la merci d’une eau qui coule goutte à goutte d’un repas que tu ne souhai-
tais pas et d’une lutte quotidienne car ici on ne chante plus les psaumes que tu ai-
mais 

 

Mais France Burghelle Rey enracine l’esquisse d’une mystique universelle au terreau de ses vers, et cultive un verbe qui se veut fédérateur. L’humanité est tissée d’une immanence dont la nature témoigne : préexistante à la civilisation vecteur de scissions et de guerres, son concept, exploité dans toute sa dimension allégorique, offre à la communauté humaine une harmonie exemplaire et chantée par la poète. Cette célébration transcende les  résonnances lyriques. Et même si parfois les états d’âme de France Burghelle Rey transparaissent, ils sont immanquablement l’occasion d’énoncer un discours universel et qui porte la fraternité au rang d’horizon fédérateur :

 

                                                                  XIX

 

Se battre quand les fleurs disparaissent se battre j’ai peur loin d’elles de la mer car
sable n’est pas terre mon chant n’est pas silence à l’aube où je me lève

Se battre quand l’heure claire fait problème ô nuits de mon enfance mes pieds sont
Glacés qui se chauffent à la brique se battre quand mes rêves disparaissent

Il gagne sur les plages des poèmes galets baroques de ses vers des algues lui servent de pinceaux pour saisir la couleur du soleil 

 

Message continu et invariable, malgré les années et la diversité de l’œuvre de France Burghelle Rey, c’est cet espoir d’une communauté humaine harmonieuse comme les arbres d’une forêt coexistent pour créer un espace de paix, vecteur d’épanouissement et de silence fertile, qui est au cœur de toutes ses préoccupations. Toute entière dédiée à cet idéal, la poésie de France Burghelle Rey, grâce aux champs sémantiques d’une simplicité qui confèrent à ses propos une innocence céleste et limpide et à une mise en œuvre syntaxique somme toute protocolaire, ne cesse d’exhorter ses semblables à se retrouver. Et en tout premier lieu, elle leur offre l’espace du poème comme territoire où édifier une parole fraternelle.

 

  Faut-il perpétuer les beautés qui sont là ou bien se contenter de reflets 

 

                                                            I

L’étau se desserre et se libèrent les mots c’est l’espoir d’un sens je rassemble les
fleurs pour que leur parfum réponde à toute attente 

 

*

 

 

Alain MARC, Poésies non hallucinées

 

 

Une posture d’Homme arc-bouté en équilibre instable sur le fil de la langue, tel Alain Marc, dont les vers brefs, comme le souffle coupé, émaillent un livre de belle facture ponctué de dessins « Anonymes calcinés de Christian Jaccard ». En lisant les premiers textes de « Poésies non hallucinées », je ne peux ôter de ma mémoire les suffocations d’Henri Michaux, le cri expulsé de ces pages liminaires de Face aux verrous. Ce cri, à force d’être paraphrasé par les triturations du texte, émerge, surréaliste et effrayant, mais salvateur, d’un recueil de poèmes démesurés de par la brièveté savamment organisée du verbe, et grâce au choix d’un lexique qui, pour être simple et usuel, n’en est pas moins l’outil d’une poésie épaisse et poignante.

 

« Fente    
   Cachant      Montrant

   CACHANT ET MONTRANT

   le Dedans
   DU CRI !

   Ce Monde
   Inté
   Rieur
   Ne pouvant
   Communi
   Quer
   VU
   de l’Exté
   rieur

   QUE PAR LE MINCE
   FILET DU SEXE »

 

Le poète convoque l’enfance, la foison de souvenirs dont il interroge incessamment l’exactitude. Son identité est questionnée au regard de ces entités temporelles de lui-même considérées avec le recul nécessaire à toute remise en question. Le dessin de la couverture ne dément pas cette omniprésence de l’inconscient, offrant un portrait dont des hachures verticales estompent les trois quarts du visage. Et il ne s’agit pas de plainte, Alain Marc interroge le passé, dans une tentative aboutie de renouvellement du discours lyrique, en prenant à bras le corps les lieux communs du genre pour les parodier ou en transcender la portée.

 

« J’ETAIS PETIT ENFANT

Il y a quelques instants
         j’avais
SIX ANS
        et j’entendais
une voix
        parler au cœur

J’étais descendu
          Tout près de moi
                     trans                 planté
                     près de mes peurs

 

                    trans                planté
                    près de mes peurs
                      et des pleurs

L’émoi
de l’ancien enfant
sortait de mon corps
et pulsait
le cœur
      je faisais un voyage
     dans le temps
     un voyage
     dans mes
     moments… »

                   

Un énonciateur qui est toujours spectateur de lui-même, et critique sans concession mais sans apitoiement de ses heures d’aveuglement. Il est lié au désir de faire comme si l’oubli de ce regard spéculaire pouvait permettre au poète d’exister. Dialoguant avec son inconscient, il pousse plus avant cette remise en question des perceptions et des souvenirs, mais ne déstructure pas pour autant la langue, ni la syntaxe qui reste au service d’une versification libre mais usuelle. Il joue magnifiquement avec l’espace scriptural. Des signifiants, coupés en deux, un peu comme l’homme et son miroir, la mémoire, permettent au poète de jouer avec le sens et la phonologie. C’est alors comme ouvrir un mot et permettre aux acceptions de s’en échapper, à la pluralité des potentialités du lexique d’opérer une transmutation sémantique. Nous touchons là à l’essence même de la poésie, une simple syllabe suffit à Alain Marc pour ouvrir les strates sémantiques du langage.

Une source limpide que ce recueil, qui mène le lecteur vers lui-même, avec humour ou gravité, mais toujours avec une humanité dont il révèle les contours. Le regard réflexif qu’Alain Marc porte sur lui-même étaie un discours scrutateur et constitutif d’un portrait dont émane l’essence de son être, parce que ce regard, loin d’être porteur de désenchantement, devient unificateur. Les deux derniers chapitres portent des titres qui disent cet aboutissement : « Poésies éveillées » et « poésies zen ». Les âges dévoilés par les réminiscences et abordés par le biais d’une lecture qui convoque les représentations de l’inconscient sont soumis à un examen qui démythifie le souvenir et permet d’apercevoir l’essence même de l’être. Mais n’est-ce pas là le rôle, la mission de toute poésie. Un verbe dévolu à l’éveil, à la constitution d’un homme dont le portrait serait impossible parce que figure de toute l’humanité, c’est ce que tente d’ébaucher Alain Marc, et c’est ce chemin dont il montre l’entrée au lecteur. C’est là l’ultime mission de la poésie.

 

*