Fil de lecture : autour de Jean-Marie KERWICH, Claude ALBARÈDE, Xavier GRALL, Jean LAVOUÉ, Nicole LAURENT-CATRICE, Anne-Lise BLANCHARD

 

 

 

Jean-Marie Kerwich et son « livre errant »

 

Gitan et poète. Jean-Marie Kerwich est un Ovni dans la galaxie des lettres. Inclassable parce que sa poésie se moque de la poésie « installée ». Inclassable parce qu’elle se moque des genres, empruntant plutôt les voies de la prose dite poétique. Errante parce que le gitan est, par définition, nomade. Et le poète avec lui.

Sur son « livre errant » s’imprime tout ce qui la vie nous offre. En bien, en mal. En beau, en laid. « J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres ». Ainsi peut-il saisir au vol l’humeur du temps. « Le livre errant doit consigner les propos de rejetés. La petite herbe qui sort du béton, le clochard qui se fait chauffer une boîte de haricots sur le rebord d’un mur ». Le « livre errant » est là pour témoigner de notre époque. Dans toutes ses vilénies. Dans toutes ses turpitudes. « Je n’étais pas fait pour ce cirque planétaire. Je suis las d’être le commis de la poésie avec pour toute récompense d’être enfermé dans le tombeau d’un livre ».

Jean-Marie Kerwich nous dit que la poésie c’est d’abord la vie. Et qu’il faut se garder de l’enfermer dans des formes « parfumées ». Au fond, c’est un essai poétique sur la mission de la poésie qu’il nous propose ici. « Je veux chercher des mots qui soient indispensables », écrivait-il déjà dans un précédent livre (L’évangile du gitan, Plon 2008). « On dit que je suis poète : c’est une erreur, c’est mon âme qui tient par un fil à la boutonnière de mon vieux manteau », affirme-t-il aujourd’hui. Aussi refuse-t-il un « numéro de matricule littéraire » qui le rangerait dans la « catégorie poésie ». Il s’amuse même d’avoir obtenu un prix d’écrivain croyant alors qu’il n’a « pas la foi » (ce qui ne l’empêche d’évoquer, à plusieurs reprises, une figure qui lui est chère, celle du « crucifié »).

Jean-Marie Kerwich ne fait pas carrière dans la poésie. Il nous dit que la poésie est forcément dans les marges. Loin des carrières et des ambitions littéraires. « Moi, le livre errant, j’avais décidé de ne plus écrire, de mettre fin à cette lutte littéraire, sachant que les occidentaux ne savent plus lire, que seuls les intéressent les phrases qui portent des porte-jaretelles ». Constat sans concession, dans une forme de nostalgie et aussi d’amertume autour du temps qui passe. Sous le poète (qui refuse de l’être comme on l’entend habituellement) pointe de bout en bout le gitan. « Moi, c’est Romanichello. Je ne suis ni poète ni philosophe. Juste un homme habitué à s’adosser aux arbres ». Il nous livre donc un livre « errant » écrit au plus près de sa chair. « Que l’encre de ma plume me crache au visage si je n’écris pas la vérité », lance-t-il.

Dans la lignée des livres d’Alexandre Romanès, Lydie Dattas ou Christian Bobin, le poète gitan Jean-Marie Kerwich est un «un ange qui boîte» (titre de son premier livre). « Moi le livre errant, je retrouve en écrivant une joie éternelle. Mon ange pourpre se tient près de moi, c’est une bouteille de vin à deux sous ».

 

*

 

 

 

   Claude Albarède sur le Causse

 

Un homme arpente son pays. En quête de signes, d’empreintes d’un temps révolu. Des mots surgissent : « source », « vent », « garrigue », « sentier », « buisson », « village », « herbes », « pierres »… Nous sommes sur le Causse du Larzac, le pays intime du poète Claude Albarède (80 ans).

« Bois tombé branches mortes/un fagot plein de souvenances/mais le feu ne prend pas », écrivait le poète en 2009 dans le recueil Résurgences publié en Bretagne par Yves Prié (Editions Folle Avoine). Le même chant lancinant s’élève de son nouveau livre, si bien nommé Le dehors intime. Car le dehors exprime – inexorablement – ce que l’auteur ressent au fond de lui-même. « Le temps erre et ne passe pas/nous partons, revenons, tentons d’atteindre/parmi les ruines la vie qui dure/Leur pauvreté nous dépossède/elles n’ont d’intime que le dehors perdu ».

Voici les villages fossiles, les espaces retournés à la friche. Voici les « copains disparus » à qui Claude Albarède dédie l’un de ses poèmes. « A peine sommes-nous congédiés/que nous nous attablons à la même mémoire/tisonnant l’amitié/réanimant les mots ». Mais il y a – de ci de là – tous ces signes d’une vie cachée qui ne rend pas les armes. « Maisons en ruines/leurs petits jardins/continuent de pousser ». Plus loin : « En hiver/près des sources/des retours de violettes ».

Ce n’est donc pas une nostalgie béate qui parcourt ce recueil. Le propos du poète n’est pas de faire une simple lecture dans le rétroviseur. S’il persiste à arpenter ce pays aux grands espaces et porteur de tant de mémoires, c’est pour mieux distiller – l’âge venu –  quelques graines de sagesse. « Ne pas souiller/ni ajouter/trop de poids/au silence ». Ou encore : « Gagner le large/du plus secret/nicher l’immense/au plus intime ». Comment ne pas penser, ici, à la définition que donnait de la poésie Giuseppe Ungaretti : « Elle consiste, disait-il, à convertir la mémoire en songes et à apporter d’heureuses clartés sur le chemin de l’obscur ». Sous la plume de Claude Albarède, on peut lire – comme en écho – ces trois vers : « Heureuse clarté/que la chair donne aux rêves/dans la lumière du soir ! ».

Mais le poète n’est pas dupe. Pour révéler les mystères enfouis d’un pays (et l’homme à lui-même), pour témoigner d’un temps qui engloutit les demeures et leurs habitants, se laisser gagner par l’émotion ne suffit pas. « Le poème attendra/que retombe l’essor/et que l’énigme/pénètre un peu ». C’est cette énigme, grâce au pouvoir des mots, que le lecteur est invité à déchiffrer tout au long d’un livre qui nécessite aussi, de sa part, une forme d’effort et d’abnégation.

                                                                                                            

*

 

 

          Xavier Grall : « Les billets d’Olivier » réédités

 

Relire Xavier Grall : l’écrivain, le poète, le journaliste. Mais aussi le chroniqueur. Pendant plus de dix ans (de 1972 à 1981), il a livré chaque semaine de courts textes à l’hebdomadaire « La Vie catholique » sous le titre « Chronique du  Logeco » (avant son retour en Bretagne) puis « Les Billets d’Olivier », enfin « Les vents m’ont dit ». Ces chroniques ont largement contribué à construire sa réputation d’écrivain au-delà des cercles principalement intéressés par sa poésie. Elles ont fait de Grall un écrivain « populaire » (au bon sens du mot) que tout le monde pouvait lire (et comprendre) en feuilletant l’hebdo catholique. Ce rendez-vous était attendu par des nombreuses familles bretonnes puisque Grall parlait à ces lecteurs de ce pays où il revenait vivre après des années parisiennes passées du côté de Sarcelles. Saluons-donc la réédition de ces Billets d’Olivier par les éditions Terre de Brume (1).

Ce qui y domine, à l’évidence, c’est le retour aux racines, le bonheur de humer un terroir par tous les pores de la peau, de voir grandir ses « divines » (cinq filles) sous le soleil capricieux ou les vents hurlants de la Cornouaille. Son point d’ancrage (son « royaume »), à partir de 1974, sera le hameau de Botzulan « dans la campagne de la belle Aven, au pays du cidre et de l’hydromel ».

Xavier Grall nous invite, durant toutes ces années de grande effervescence culturelle et politique en Bretagne, à partager ses joies et ses humeurs. A mesurer aussi, au détour d’un billet, les difficultés d’une vie d’écrivain et journaliste free lance : « Mes filles, que mettrai-je donc dans vos sabots ? Ces jours sont rudes qui ne savent pas où nous serons demain. J’ai attendu des droits d’auteur qui ne sont pas venus. Que mettrai-je dans vos sabots ? » (19 décembre 1973).

Mais il y a, autour de lui, foisonnant, la nature qui apaise, cette « Cornouaille préservée, secrète et bocagère » qu’il arpente. Il y a aussi ces « moissons d’amitié » qu’il engrange « au doux grenier de la mémoire ». Il y a, surtout, le cercle familial : les filles qui grandissent et qui commencent, pour certaines, à prendre leur envol. « Ah, les temps passants ! Mais n’est-ce pas nous qui passons ? » Demeurent les saisons. « L’été fut splendide et l’automne somptueux. Ne nous plaignons pas. Soumettons-nous à la loi des saisons. Au temps de la lumière et des couleurs succède celle de l’ombre. Et de la méditation » (3 décembre 1975).

Relisons Grall. Ces billets ont gardé tout leur « jus ». Ils nous parlent d’amour, d’amitié, de fraternité, de complicité avec les plantes, les fleurs, les bêtes. C’est d’abord un poète qui parle.

 

*

 

 

Jean Lavoué : « Ce rien qui nous éclaire »

 

 Il a écrit des livres sur Grall, Perros et Lamennais… Il est l’auteur d’essais proposant une compréhension nouvelle du christianisme. Mais Jean Lavoué est aussi poète. Il a déjà fait paraître plusieurs petits recueils, notamment aux éditions La Porte. Voici qu’aujourd’hui il publie Ce rien qui nous éclaire dans une petit structure d’édition (« L’enfance des arbres »)  qu’il vient lui-même de créer.

On peut aborder la poésie de Jean Lavoué sans rien connaître des élans (spirituels) qui l’animent et découvrir avant tout, dans son livre, l’incantation d’un homme qui s’est mis « à l’écoute des troubadours » (comme le note très justement le moine poète Gilles Baudry dans la préface).  Bon nombre de poèmes, en effet, pourraient être mis en musique. Parce qu’ils ont du rythme, parce qu’ils sont cadencés, parce qu’ils célèbrent le monde. « Aux ailes d’un oiseau/Remontant les courants/J’ai ouvert ma maison/Il a fait passer sur mes jours/Un grand torrent d’eau vive ». Le poète nous laisse entrevoir un monde gagné par la beauté (cette beauté célébrée par François Cheng). « Retrouve en toi la splendeur des saisons/Accorde toi de marcher/A l’amble de ton chant secret ».

Mais on peut aussi aborder la poésie de Jean Lavoué en y décelant les traces de l’héritage spirituel qui est le sien et qui trouve dans source dans la pensée de l’écrivain et prêtre breton Jean Sulivan. Ces « marqueurs » se nomment l’exode, les marges, l’intériorité. Et le poète déploie son chant à l’aune de ces balises qui lui sont familières.

L’exode. « Si tu veux écrire/Pars/Quitte tes habitudes/Tes ferveurs routinières/Prends ton bâton de pèlerin /Trouve ta solitude/Adresse-toi au vent/A la pluie/Aux grands espaces/Au soleil.

Les marges. « Poème après poème/Je plante une forêt/Dans les trouées du monde/J’y convoque en secret/Les oiseaux de ma race/J’y butine des aubes ».

L’intériorité. « Si le silence t’échappe/Echappe-toi avec lui !/Suis le premier oiseau/Ecoute bien son chant/Comme il résonne en toi d’un amour infini »

Plus foncièrement encore, il a chez l’auteur cette remise en cause d’une transcendance surplombant l’homme, et l’aliénant, comme il l’avait déjà exprimé dans son Evangile en liberté (Le Passeur, 2013) et  La Voie libre de l’intériorité  (Salvator, 2012). On peut donc lire, sous sa plume, ces vers que ne renierait pas  Christian Bobin. « Aucun accord/Ne se fera d’en haut/Aucune puissance ne descendra des cieux/C’est du très-bas que naissent les prairies/que s’allument au printemps des bouquets de jonquilles ». D’où, en définitive, « ce rien qui nous éclaire ». Et que l’auteur décline au fil des pages.

 La poésie de Jean Lavoué est une poésie d’exhortation. Presque didactique.  L’impératif  domine dans de nombreux poèmes (« Accueille en toi l’étincelle », « Ouvre grand » « Invente un jour neuf »). Elle s’incarne aussi dans un pays. Le poète signe ici son attachement à la Bretagne dans un chant qui rappelle celui de Xavier Grall. « De grèves et de rivières/Bretagne familière/Tu ressembles au pays dont j’ai souvent rêvé ».

 

*

 

 

Mémoire d’Angèle Vannier

                                                                                                                     

On célèbre cette année le 100e anniversaire de la naissance d’Angèle Vannier. Née en 1917 à Saint-Servan, elle décèdera en 1980 d’une attaque cérébrale. Le souvenir de la « poétesse bretonne » reste vivace chez de nombreux fidèles de son œuvre, à commencer par la rennaise Nicole Laurent-Catrice qui lui consacre un court essai à l’occasion de cet anniversaire.

Il faut dire que la destinée -  à la fois humaine et poétique d’Angèle Vannier – n’est pas banale. Elevée par une grand’mère jusqu’à l’âge de huit ans (à Bazouges-la-Pérouse), elle deviendra aveugle à l’âge de 22 ans suite à un glaucome opéré sans succès. « Une fille qu’avait perdu ses yeux/traînait son cœur, traînait sa peine/Sous le grand ciel du Bon Dieu » (Choix de poèmes, Seghers, 1961). Ses talents de poète la conduiront aussi à côtoyer un certain gotha parisien du côté de la célèbre brasserie Lipp. Elle fera la connaissance de Paul Eluard « qui la tient en très grande estime, raconte Nicole Laurent-Catrice, et préface son premier recueil L’arbre à feu. » Elle fréquentera aussi Edith Piaf, Catherine Sauvage, Suzy Delair, « pour qui elle écrit des chansons ».

La poésie d’Angèle Vannier est marquée du sceau du surréalisme. Ce courant littéraire marque l’époque. Place au magique, à l’imaginaire, au fantastique, aux mythes… Enracinée dans sa haute-Bretagne (malgré ses allées et venues à, Paris), Angèle Vannier est « en prise directe sur les grands mythes aussi bien gallois que du roman breton ». Brocéliande est là à portée de main et de cœur. Elle plonge avec délice dans cet un univers féérique. A plus forte raison quand ses héros mythiques partagent une part de sa destinée (Le barde Merlin n’était-il pas aveugle ?). Elle célèbrera notamment la grande forêt arthurienne dans son dernier recueil Brocéliande que veux-tu ? (Rougerie, 1978).

« De la Bretagne, Angèle Vannier a le goût des rêves, des paroles magiques, des légendes de mort et des rites auprès des fontaines ou menhirs », note encore Nicole Laurent-Catrice. « Elle entretien cette réalité équivoque avec la réalité, l’amour, la terre ». Ce qui n’en fait pas, pour autant, une « poétesse bretonne ». Femme poète, certes enracinée, mais avec « une ouverture sur d’autres cultures, d’autres époques et sur le cosmos ». Angèle Vannier s’exprimera sur de nombreuses scènes en Bretagne (Rennes, Hédé…)  souvent en compagnie du harpiste Myrrdhin qui démarrait sa grande carrière de musicien. « Aveugle chaque jour j’entre dans mon miroir/Comme un pas dans la nuit comme un mort dans la tombe/comme un vivant sans cœur dans un cœur de colombe ».

 

*

 

 

                Anne-Lise Blanchard : une poésie « engagée »

 

Mettre des mots sur les maux. Les chaos du monde contemporain mobilisent aujourd’hui des poètes. Une forme de poésie engagée refait surface ici et là. Dans Bleu naufrage, élégie de Lampedusa (éditions La Sirène étoilée) le Rennais Denis Heudré  a ainsi voulu rendre toute leur dignité aux migrants disparus en mer, faire part de sa propre émotion devant les drames actuels en Méditerranée (« La mer, même pas en deuil/arbore son bleu des beaux jours ») et aussi dénoncer l’impuissance ou l’indifférence du monde occidental. Cette forme d’engagement on la trouvait aussi chez Yvon Le Men après les terribles catastrophes subies par l’île d’Haïti (Sous le plafond des phrases, éditions Bruno Doucey, 2013).

Les guerres cruelles qui sévissent aux quatre coins de la planète suscitent aussi le sursaut. A commencer par la  guerre en Syrie qui amène Anne-Lise Blanchard à prendre fait et cause pour les chrétiens d’Orient. Elle le fait à la suite de déplacements sur place dans le cadre d’une organisation humanitaire oeuvrant précisément pour ces chrétiens persécutés. En août 2014, elle découvre ainsi  les villes fantômes de Gousaye , Homs et Maaloula. « Cette dernière, rappele-t-elle, est une bourgade syrienne connue du monde entier parce qu’on y parle encore la langue du Christ, l’araméen ».

Dans son livre, des phrases en italique sont placées en regard des poèmes. Elles émanent de témoignages recueillis sur place, en Syrie, au Liban ou au Kurdistan irakien, se faisant à la fois l’écho des déclarations guerrières des milices islamistes (à commencer par Al Nosra, la branche syrienne d’Al Qaïda) et de la volonté des chrétiens de pouvoir revivre un jour sur la terre de leurs ancêtres. « Ce sang répandu, il me fallait en rendre compte, comme de la dignité et de la spiritualité vivante », explique le poète.

Les poèmes d’Anne-Lise Blanchard sont lapidaires, épurés, comme si la guerre entraînait aussi les mots à trancher dans le vif. « Sous les gravats/un dessin d’enfant/page froissée/d’une frêle vie/dont les murs/ne recueillent plus/les rires ». Pour Cristina, 3 ans, arrachée des bras de sa mère par les djihadistes, elle écrit cette berceuse : « Le jour s’est fait nuit/nuit de longue prière/chante mes entrailles/sans commencement sans fin/berçant l’abîme/de ton petit corps/Cristina mon bébé/fleur oiseau/l’impossible trace/qui se dérobe/dans l’innommé ».

Le sort des enfants, de bout en bout, bouleverse le poète. « Sans fracas les enfants d’Alep/se faufilent entre les brûlures/venues du ciel ». Anne-Lise Blanchard cite Nelly Sachs et Anna Akhmatova. Elle se met dans leurs pas pour témoigner de l’horreur et tenter de soulever les consciences. Livre coup de poing. Mais où pointe, malgré tout, l’espérance. « Le rebond/ d’un ballon/à Qafrun/et c’est l’été recommencé ».  

 

*