Fil de lecture : autour de Marc DUGARDIN, Christian VIGUIÉ, Geneviève RAPHANEL, Éric BROGNIET, Laurent ALBARRACIN

 

 

 

Marc DUGARDIN : Lettre en abyme.

 

Quelle est l'origine d'un livre ? Pourquoi écrit-on ? Qu'est-ce qui pousse un poète à écrire ce qu'il écrit ? Sans doute les raisons sont-elle multiples, sans doute les réponses à ces questions varient-elles d'un écrivain à l'autre. Mais Marc Dugardin, avec cette Lettre en abyme, donne un témoignage original et de première main qui ne vaut que pour lui et pour ce recueil précis… Le lecteur attentif remarquera immédiatement l'orthographe du mot abyme qui se distingue de la graphie ordinaire ou courante abîme… Abyme est une variante désuète qu'on ne trouve plus guère que dans l'expression mise en abyme comme si Dugardin avait voulu attirer l'attention du lecteur sur le titre de son recueil. Ou, si l'on se souvient de la variante picturale, la mise en abyme désigne la représentation d'une œuvre dans une œuvre similaire, l'exemple le plus connu étant le travail de Benjamin Rabier pour la boîte du fromage La vache qui rit où l'on voit une vache portant des boucles d'oreilles où l'on voit etc… Tout a une fin car il arrive toujours un moment où l'artiste cesse de représenter le même motif par impossibilité liée à la taille mais le principe est là.

Jacques Ancet dans sa préface (très éclairante) situe parfaitement l'origine de ce poème (car il s'agit plutôt d'un long poème en six parties) : Marc Dugardin écrit cette Lettre en abyme après avoir lu le poème de Juan Gelman, Lettre à ma mère et en même temps il s'adresse à sa mère "marquée par la difficulté d'être (maladie, absence de tendresse, crainte du père, guerre, bombardements, blessure à la jambe)" comme l'écrit le préfacier (p 9). Dans la première partie, Marc Dugardin se souvient de sa lecture de Juan Gelman et mêle ses souvenirs aux considérations qui le font s'adresser à la mère du poète argentin. La deuxième partie est consacrée aux souvenirs qu'a le poète de son enfance : "On entend le bruit des bottes / on entend hurler le père tout puissant" (p 36). Et ces deux vers qui sonnent comme un aveu : "Je te cherche / au revers de la haine" (p 41). Les troisième et quatrième parties voient se mêler poèmes anciens  (de Juan Gelman ?) aux notes manuscrites de Marc Dugardin ( ? ) et bribes de carnets qui retracent une vie et ce poème  qui avoue : "Je t'ai écrit  //  comme si l'on avait inversé les rôles //  pour dévider un peu de tendresse / sur l'écheveau de ta propre histoire" (p 55). La cinquième partie fait une large place à la musique et c'est là que l'on se rappelle avoir lu à la page 36 des deux vers : "Le piano enfonce une note obsédante / à coups de marteau". Il y a dans le rapprochement entre ce distique et les notes de la page 58 (toutes consacrées à Schumann et à Glenn Gould), quelque chose de déchirant. La sixième et dernière partie fait penser à cette remarque de Jacques Ancet (p 8) : "… écrire aurait toujours affaire avec l'origine". Et que le lecteur ne peut s'empêcher de rapprocher de ces vers : "Mères / ce corps que nous sommes / vous écrivant" (p 60) ou de ces autres  "On sort de la nuit / de son silence transpercé d'épines" (p 66).

L'amour filial (ou ce qui en tient lieu) n'a jamais été exprimé aussi justement. Tout en s'interrogeant : "Là où vivre / pourtant a commencé  //  Et aimer".

 

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Christian VIGUIÉ : Limites.

 

La seule limite à la vie, c'est la mort. Et après avoir rappelé la mort de son cousin et de son père "à deux semaines d'intervalle dans le même hôpital", Christian Viguié va s'employer à identifier tout ce qui limite la vie et ce qu'est l'écriture poétique.

La langue dont se sert le poète est "même et autre" et vivre est sans limite (on pense au mot de Paul Éluard : "Grandir est sans limites"). Dès lors, il est normal que l'écriture et la mort se mêlent : "Drôle que pour la durée / j'ai davantage besoin du myosotis / et du papillon  / que du rocher" écrit, page 19, Christian Viguié. Ce qui expliquerait la forme d'inspiration décrite à la page suivante : cela ne va pas sans une certaine proximité (puis-je employer le mot panthéisme ?) avec le réel. Une attitude qui coïncide avec une volonté têtue de non-anthropomorphisme  :  Christian Viguié se refuse à être "le centre / où rien ne se  passe" (p 26). Mais rien n'est simple : "Nous avons besoin d'une réponse / suspendue à rien / sinon à elle-même" écrit-il un peu plus loin (p 30). Cela ne va pas sans une conscience  aiguë des pouvoirs (limités ? toujours à repenser ?) du langage. L'obscurité est présente dans ces poèmes car Christian Viguié affirme "Le premier mystère du monde / est de se contredire" (p 39), malgré tous ses efforts pour aller vers plus de clarté.  Finalement, le poète file la poésie comme d'autres filent la métaphore tant la succession de poèmes brefs ressemble à un long poème : la reprise du thème de la main (pp 41, 42, 44 et 52) qui fait penser à Kijno dessinant ou peignant son "automain" est l'image de l'insistance de Viguié à reprendre les mêmes mots (casser, branche, arbre, pierres…)  tout au long du livre… Quelque chose donc qui symboliserait l'identité profonde de l'artiste (peintre ou poète). "Comment s'équilibrent la présence et l'absence / le nom de ceux qui entrent / et de ceux qui sortent / le nom de tous les morts" : écrire serait alors donner sens à l'absence, ce qui expliquerait le poème liminaire (imprimé en italiques comme pour attirer l'œil du lecteur). Leçon de modestie qui s'adresse au poète, il faudrait reproduire le poème de la page 65,  mais ce serait risquer de lasser le lecteur ! Christian Viguié se refuse à voir le monde tel que lui-même est, le coquelicot lui dit "qu'il n'y a pas à le comparer / à un homme / et que son tremblement /  n'est pas le tremblement d'une âme" mais qu'il est surtout et durablement  "un tremblement" (p 67). Leçon de modestie où le vécu est roi : "Il n'y avait pas […] à expliquer le bleu du ciel  / et de la mésange  […]   / J'étais dans un poème /  et dans l'œil d'une mésange".  Belle leçon d'adhésion au monde, de coïncidence avec le monde, belle leçon donnée par une conscience qui sait qu'elle n'est qu'une infime partie de ce monde. En même temps qu'une magistrale leçon d'écriture poétique, comme on disait jadis leçon de choses

 

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Geneviève RAPHANEL, Temps d'ici et de là-bas.

 

Le mot temps, par sa polysémie, n'explique pas, à la lecture du titre de ce recueil, les intentions de Geneviève Raphanel. Mais très vite, on se rend compte qu'il ne s'agit pas de la succession des saisons, du temps qu'il fait qui l'intéresse, mais bien le temps qui passe : elle explore le souvenir sans que les choses soient claires. De quel(s) souvenir(s) s'agit-il ? De quelle enfance ? Ça se passe quand, précisément ? Autant de questions qui restent dans réponses… L'enfant n'est jamais clairement identifié et ce n'est pas le pferd (mot allemand qui désigne un cheval) qui est d'une grande aide. C'est peut-être le mystère entourant le souvenir qui fait le charme prenant de ce long poème divisé en quatre chants. Geneviève Raphanel brouille volontairement les pistes (à moins que ce ne soit à son corps défendant) ; d'ailleurs n'écrit-elle pas (ce qui est plus proche d'une certaine vérité) : "Aller trouver quoi / dans des souvenirs non souvenirs / toutes brisées les âmes" (p 12). Tout ne serait donc qu'une fiction ( ? ) : l'écriture est obsessionnelle tant Geneviève Raphanel entend traquer le souvenir : "Derrière le rideau de son lit / l'enfant épie le rituel / se fait encore plus petit". Fiction donc mais qui sait mimer la vraisemblance, mieux même qui cherche à retrouver la vérité (p 14). Une  vraisemblance qui n'ignore pas le doute comme elle l'écrit si bien à la page suivante : les pas s'arrêtent peut-être  "au bord du gouffre". Métaphore de l'écriture qui se mêle à la recherche du passé ? Et les soldats qui apparaissent ensuite donnent peut-être un indice quant à l'époque sans qu'on n'en sache plus : de quelle guerre s'agit-il ? De même qu'on n'en apprend guère sur "les flocons de l'enfance" à moins que tout cela ne soit qu'un rêve ("tu rêves / ton enfance" écrit Geneviève Raphanel, page 19). Au lecteur alors d'imaginer, d'inventer une cohérence en mettant bout à bout ces bribes. C'est que la mémoire est oublieuse, elle fait son tri, son choix : "Par-delà l'oubli / dure cet autre jour" (p 30). Souvenirs de l'exode ou fantasmes explorés (p 38) ? Je ne sais...

Qu'avoue, mine de rien, Geneviève Raphanel dans ces poèmes équivoques ? Qui est cet enfant qui ne dit pas son nom, n'avoue pas ses rapports avec celle-ci ? On ne trouve nulle réponse dans ce recueil. Et ce ne sont pas ces vers "dans la pierre bleuâtre / bouche ouverte l'enfant / suit du doigt les signes" (p 49) qui aident à répondre à ces questions. Sauf, peut-être, ce tercet (p 52) "Tu es bien ici / ta tombe contre / la muraille"… Mais j'interprète et je me trompe sans doute… Quel est alors le sens de ce "cantique désinvolte" (p 54) ? Geneviève Raphanel s'affronte à l'horreur du temps qu'elle essaie de reconstituer. Reviennent, une fois le livre refermé, le temps comme personnage principal et "les enfants (qui) laissent l'ombre se rapprocher" (p 57). Sans doute est-il vain de vouloir chercher (et trouver) des indices autobiographiques dans ces poèmes ? Car Geneviève Raphanel écrit de merveilleux poèmes qui laissent le lecteur pantois ; elle n'en finit pas de chercher "le plus vieux souvenir".

 

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Eric BROGNIET , Sahariennes suivi de Célébration de la lumière.

 

Deux suites, qui se répondent ou se font écho, composent ce recueil. La première se termine par ce vers "A la lumière du monde" qui annonce la seconde intitulée "Célébration de la lumière". Les deux suites ont pour caractéristique de se situer dans le désert.

Je ne ferai pas au lecteur l'injure de citer le bas de la page 49 qui fait état des lieux où a été écrite la première suite ou l'ont inspirée. Je remarquerai seulement qu'elle est composée de quasi-haïkus, des tercets qui ne respectent pas la règle des 17 mores. Ces brefs poèmes sont tantôt descriptifs ("Empreinte des caravanes / Le pied du chameau / L'ornière des pneus"), tantôt interrogatifs ("Quelle présence / De spasme en spasme / Entre la stase et l'extase ?"), tantôt métaphysiques ("L'énonciation / Pas l'énoncé : / Transe thérapeutique")… Évocation d'un univers où l'humain est réduit à l'état de traces…

La seconde suite, "Célébration de la lumière", est rédigée en poèmes brefs qui ne dépassent pas les dix vers (en deux quintils) ; deux, trois ou quatre distiques ou deux tercets pour les autres poèmes. Ces poèmes disent une vie intérieure qui débouche sur l'amour, une relation marquée par la plénitude alors que la précédente suite disait un paysage aride où le vide et le rien régnaient en maîtres. Mais de la première à dernière page, Eric Brogniet évite la mièvrerie.  Peut-on pour autant parler d'expérience mystique ? Je ne sais pas trop ! La couleur réduite à l'air brûlé, le noir de la lumière sont le cadre de cet amour qui prend différentes formes : l'oasis, les nourritures terrestres (le lait de chamelle, les vins de palme, les raisins…) et l'on pense à ce vers de Paul Éluard ("Grandir est sans limites", extrait de Le Visage de la Paix de 1951, avec vingt-neuf illustrations de Picasso) : les pierres parlent de l'aimée "croissante" et "qui grandit" avec le sang…

 

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Laurent ALBARRACIN : Cela.

 

Enfin un recueil paru chez Rougerie imprimé au plomb : j'adore le foulage ! Ce recueil de Laurent Albarracin est composé de petits pavés de prose qui traquent le réel, qui essaient de le dire le plus précisément possible. Car le défi lancé à la poésie est là : comment dire cette réalité ? Et ce n'est pas un hasard si je rapproche le côté technique et le côté écriture poétique… C'est la même matérialité qui est en jeu.

Cela se situe dans le prolongement du Grand chosier qui évoquait Le Parti pris des choses de Francis Ponge, le chosier était un recueil de choses identifiées par le poème car Albarracin essayait de capter les choses par les moyens de la poésie c'est-à-dire par les moyens de cet objet fait de mots assemblés singulièrement qu'on nomme poème. Laurent Albarracin s'intéresse aussi bien à des notions plus ou moins abstraites qu'à des objets, encore que les deux soient des choses concrètes. Et le mot cela court d'un texte à l'autre, ce n'est pas rien car Laurent Albarracin veut capturer l'essence de ces notions ou de ces choses réduites à elles-mêmes. Cette évidence débouche sur ce que remarque Albarracin : "… si ce que cela désigne et montre est cela, n'est que cela, cela est autant caché  par cela que révélé" (p 11) : le poète peut philosopher ! Cela ne va pas sans jeu avec les mots (p 15), ou tautologie : "Ce qui se passe avec ce qui se passe, c'est  que ça tombe parfaitement, ça vient à propos, ça vient avec le constat que c'est bien ça…" (p 13). C'est que Laurent Albarracin est à la recherche de la coïncidence entre la description et l'objet décrit ; d'où le choix de la prose et la forme du poème.  Le son devient visuel : "ces cris de craie noire dans le soir du ciel" (p 19).  Le réel est infranchissable, serait-il un obstacle au sens ? La fonction du poète est alors de  "se tenir sur le promontoire démoli, dans la frange mangée, dans l'entrave détruite de cela" (p 27) : de quoi trouver le réel, de le faire apparaître par les mots. Vers le milieu du livre, deux poèmes se contentent de décrire (la neige et les fleurs dans la cuisine) : ils dévoilent que Laurent Albarracin abandonne son approche linguistique (les mots cela et ça sont étrangement absents). Même s'il s'intéresse aux choses en elles-mêmes : "La lampe est cela, bien sûr. Elle est cela parce qu'elle est cela doublement. En effet elle est la lampe et elle est la lampe est" (p 57). Retour à la tautologie ? Pas si sûr car Albarracin se préoccupe de la réalité du réel…

Qu'on le veuille ou non, qu'on apprécie ou pas sa démarche, Laurent Albarracin se livre à une entreprise salutaire…

 

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- Al Manar : Dans les bonnes librairies. Ou sur commande chez l'éditeur (96 boulevard Maurice Barrès. 92220 Neuilly-sur-Seine) ou sur le site www.editmanar.com, onglet commandes.
- Rougerie éditeur : Dans les bonnes librairies. Ou sur commande chez l'éditeur (7 rue de l'Échauguette 87330 Mortemart) ou sur le site www.editions-rougerie.fr, onglet commander.

 

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