Fil de lectures d'Eric Pistouley : Macé, Marie, Blaine

 

 

 

La monnaie tombée des poches
ne suffira pas. Pour payer le passage
il faudra des espèce un peu plus sonores,
que le réveil à l’aurore fera trembler.
Puis sauter par-dessus les ombre
et sortir du langage. (…)

 

Car il faudra passer l’Achéron. En ces temps où chacun parle des millions de la dette avec une désinvolture de camelot, la petite pièce dans la main du défunt n’a pas l’air de grand chose et l’on s’imagine presque que les Anciens prenaient la mort à la rigolade.

Cela fait longtemps que Gérard Macé scrute cet « autre royaume où tout est inversé ». Ce royaume qui est aussi celui des songes, ou bien ces interstices de néant entre les êtres, ou l’écart entre les mots et les choses ; tout ce qui nous montre les limites de notre territoire.

Même en dehors du langage, à l’instar d’Homère, il va les yeux ouverts, cherche le mot juste :

 

       On ne pense pas d’abord
à porter son père sur son dos, on ne pourrait
d’ailleurs pas. On préfère pour commencer
des formes plus légères, comme celle
de la femme qui voulait traverser la rivière
sans salir sa robe, ou la mariée sans voile,
et même l’amazone que soulève le vent.

Mais un jour ou l’autre le vieil homme revient,
et l’on reconnaît sa voix qui murmurait à l’oreille :
« Il faut savoir voler pour se brûler les ailes. »

 

Après beaucoup d’années, après beaucoup de livres, le poète poursuit le même rêve d’enfant :

 

Les battements d’ailes d’un enfant
qui apprend à marcher, le même
qui veut battre aussitôt la lune à la course,
et s’entraîne en regardant le défilé des nuages.

 

Pas à pas jusqu’à la dernière où l’auteur dit attendre la mort, chaque page résonne de cette modestie joyeuse que l’on trouve chez Montaigne ou chez Solmi — que Macé naguère a traduit. Une famille d’auteurs qui, avec une douceur apparente, se demandent si l’on est taillé pour l’éternité (Gardez pour vous votre éternité… page 26 et page 64) ou l’infini, ou la vérité :

 

La pensée dont la ligne s’enfonce
en attendant que la vérité
morde à l’hameçon.

Mais la vérité n’est pas ce poisson mort
qu’on vend à la criée. C’est le vif-argent
qui file entre les doigts, c’est l’ombre
autant que la proie, l’anguille sous la roche
qui va mourir en haute mer.

 

Avec humour souvent, la troisième partie du recueil intitulée « La fin des temps, comme toujours » boute l’orgueil et la déraison du monde occidental : Les bruits enregistrés de la nature/ ont résonné dans nos maisons,/ où l’on vaporisait des odeurs / d’algues et de lilas, de sous-bois / en automne et de mimosas.

Si le célèbre recueil d’entretiens de Yourcenar ne portait déjà ce titre, ce livre de Gérard Macé pourrait s’intituler simplement « Les yeux ouverts ». Sur quoi ? Sur la banalité magique qui préside à nos vies.

Car les mythes que nous croyions avoir déconstruits continuent d’organiser nos existences et nos pensées (— la mythologie comme les restes du jour, (…) prolonge la vie des dieux dans le corps des mortels —) mais le poète, loin de les démonter, leur fait retrouver leur grain, leur épaisseur, la familiarité que les Anciens éprouvaient à leur égard, lorsque l’Olympe faisait partie de leur champ de vision.

Ce n’est pas la moindre vertu de ce livre que de redonner aussi leur grain aux mots :

 

Des enfants trisomiques ont joué Shakespeare
au bord de l’océan, mieux que les acteurs
habitués aux planches. Pour eux, être était un tel effort
que venger un père ajoutait à peine au fardeau.
Ne pas être, ils en faisaient chaque jour
l’expérience dans le regard des autres.

Traîner un cadavre en coulisse,
déclamer en dominant le bruit des vagues,
c’était prendre à témoin la nature
que le langage humain peut défier le néant.

 

 

*

Gérard Macé, Homère au royaume des morts a les yeux ouverts, Le bruit du temps, 2015, 80 pages, 16€

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Jeanne Marie, quince poetas franceces contemporáneos, anthologie bilingue français-espagnol, Libros del Aire, 2014, 232 pages, 18€.

 

Il est toujours intéressant de se voir dans le miroir tendu par l’autre. Même si cette anthologie, destinée au public espagnol et latino-américain, est l’œuvre d’une traductrice française vivant et travaillant à Paris. L’éditeur est quant à lui madrilène et son catalogue accueille de nombreux auteurs étrangers, au nombre desquels je remarque Jacques Darras.

Jeanne Marie veut ajouter une passerelle à celles qui existent déjà, pour que le lecteur espagnol puisse découvrir des œuvres de poètes français peu connus en Espagne. C’est l’originalité du choix qui m’a donné envie d’en parler ici. En lisant le sommaire, je me rends compte qu’en France on aurait aussi tendance à les négliger : Pierre Seghers ; Alain Borne ; Hélène Cadou ; Serge Brindeau ; Jean-Pierre Rosnay ; Max Alhau ; Jean Métellus ; Vénus Khoury-Ghata ; Nicole Laurent-Catrice ; Gabrielle Althen ; Francine Caron ; Brigitte Gyr ; Jean-Luc Maxence ; Salah Al Hamdani et Bruno Doucey. Le lecteur français pourra donc faire de ce livre un pertinent bréviaire sgden (sans garantie de l’éducation nationale).

Première observation : même si elle n’est pas revendiquée : une quasi parité. Devenue usuelle en matière électorale, elle pénètre moins aisément qu’on ne le dit la République des lettres.

L’exemple de Francine Caron montre que la terre d’Espagne n’est pas un fief de l’imaginaire masculin (tragedia, honor y toros) :

 

terres de Salamanca
 Terre tempête
à la force du jaune
sous l’assemblée du ciel

Seule
tendue comme une mer
Infligée Incisive

Espagne
Espagne veuve

 

Deuxième observation : la Résistance est un des fondements de la poésie en France. Cela vaut pour les plus anciens mais pas seulement. Lisons la notice (traduite) relative à Salah Al Hamdani, né à Bagdad en 1951, ayant connu la prison dans son pays, résidant en France depuis 1975 :

 

Éloigné de l’intellectualisme, direct au cœur, il s’enfonce dans le monde des émotions d’un exil forcé, tristesse irrémédiable de la patrie perdue, de la mère regrettée ; vers magnifiques qui contemplent la réalité d’une vie flottant entre souvenirs, espérances et rêves.

 

Troisième observation : du grand aîné (Seghers) aux plus jeunes, la plupart sont des passeurs de voix : traducteurs, traductrices et, pour Bruno Doucey et Jean-Luc Maxence, éditeurs.

Le choix que Jeanne Marie a fait au sein de l’œuvre de chacun reflète son goût pour un lyrisme de la rencontre : amitié, transmission et sensibilité à la terre. Et, à ceux que troublerait l’absence des grands contemporains, les dédicaces de certains poèmes à Paul Éluard, Jean Paulhan, René Char, disent à leur manière l’incessant échange de voix et de textes qui fait une culture vivante. La préface de Philippe Biget approche d’ailleurs ces quinze auteurs par le biais des relations qui unissent leurs combats et leurs styles. Autant d’éléments qui font de ce livre que l’on pourrait croire en rupture, une naissance émerveillée (Pierre Seghers).

 

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Jeanne Marie, quince poetas franceces contemporáneos, anthologie bilingue français-espagnol, Libros del Aire, 2014, 232 pages, 18€.

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Dans ce buissonnant volume, citons pour commencer Blaine lui-même, répondant aux questions d’Éric Létourneau :

 

(…) j’avais choisi la poésie élémentaire, pas sonore, parce que j’estimais que le poète est un être fait de chair, de sang, d’éléments qui nous constituent tant que nous sommes vivants. Après, le livre reste, mais, tant que nous sommes vivants, il faut aller montrer la poésie avec toutes ses formes, avec toute sa syntaxe ; c’est-à-dire y compris avec la voix, avec les gestes et avec le corps.

 

Une « poésie en chair & en os, à corps et à cri » comme l’explique Isabelle Maunet. Qui ajoute : Tel l’aborigène ou le chasseur, le poète a aussi pour fonction de « lire le sol comme s’il s’agissait d’un livre (…) » Il s’agit aussi du corps du monde, du corps comme interface et relation, d’un corps total (d’où, nous y viendrons, l’utopie).

On est entre le cri et le mot, entre l’humain et l’animal. Gilles Suzanne fait remonter l’écriture « intersémiotique » de Julien Blaine, son « langage bâtard », cette sorte de « quasimodo de la langue », à ce qu’écrivait Rimbaud du poète « comme voyant ». Poésie qu’Achille Bonito Oliva rapproche d’une « idée wagnérienne », un événement créatif {qui contient} en lui-même la totalité des langages et des formes, affirmant ainsi une philosophie de l’art qui serait à la fois métissage et brouillage des frontières.

Parler d’une telle aventure ne va pas de soi et la multiplicité des angles d’attaque est vraiment bienvenue. Comme souvent dans ce type de livre, le discours universitaire côtoie la parole plus vibrante des créateurs et de ceux qui les fréquentent de près.

Le premier discours a tendance à expliquer l’esprit de la performance au moyen de privatifs ou de liens intercatégoriels. Car cette création que Blaine dit faire « avec toute la syntaxe », les chercheurs la qualifient d’asyntaxique et agrammaticale, essayant de capter, entre les catégories rationalisées de leurs disciplines, un vif du sujet a-rationnel.

Entre autres, toutes aussi étayées et clairement conduites, les contributions de Gilles Suzanne détaillent les assises philosophiques et linguistiques de cette « fin du verbalisme ». Pour lui, la poésie de Blaine cherche à « dégager de leur gangue les informations esthétiques », action fondée, à l’instar de certains lettristes, sur « la désintégration sonore de la lettre sous l’action du souffle ».

Cela me rappelle que des problématiques assez proches ont préoccupé certains auteurs dès les débuts de l’imprimé, comme Marguerite de Navarre en ses poèmes spirituels rêvant de « traverser » les livres… Isabelle Maunet écrit que Blaine cherche dans la chair et le tissu du monde (…) la trace d’une origine à jamais dérobée de l’écriture. Cette « archi-trace » ou « archi-écriture », qui, à l’origine de l’origine, a disparu, ne se limite donc pas au « seul vocabulaire alphabétique ». Héritage radical dont Rimbaud, par son œuvre autant que par son départ vers l’Arabie, est le jalon majeur.

Alors, rien de neuf sous le soleil ?

Julien Blaine ne performe plus (voir Recours au poème n°120), lassé de voir que la performance est devenue une routine folklorisée pour centre d’art contemporain. Sa déception est à la mesure de l’immense utopie qui portait ses expérimentations. Rappelons qu’il a débuté dans les années 1960, un temps où seul le peuple laborieux et inculte était affublé d’un corps. Les années semblent d'ailleurs lui avoir donné raison puisque notre temps affecte de ne s’intéresser qu’au corps, de préférence la partie inférieure. De là à penser que ses performances relèveraient de l’archéologie de notre post-modernité libérée et festive… Ce livre vient à propos mettre un terme à ce genre de simplification. Le septuagénaire, l'indigne bousculeur de langage remue encore, autrement. L'utopie que les autorisés disent morte aussi.

Dans son article, Michel Giroud parle de l’utopien Blaine comme étant initiateur de projets (…) empirique et pragmatique {avec} les capacités d’un entrepreneur. On combat sur le terrain verbal des décideurs qui martyrisent le monde. Chaque mot compte. Il s’agit d’expliciter les conditions de la prise de parole… en la prenant, pour conduire l’auditeur-spectateur à sentir ses propres instances de légitimation de ce qui est littéraire ou pas ? Michel Giroud oppose Blaine à ce pays qui a peur des véritables innovateurs qui, seuls, peuvent transformer la médiocrité culturelle. Invité d’Expoésie, à Périgueux en mars 2015, en compagnie de Bruno Guiot, le même Giroud déclarait que la culture ne peut que déclarer la guerre au ministère de la culture. Il est vrai que l’actuelle ministre et ce qu’elle dit de ses lectures, est en parfaite résonance avec une atmosphère qui afflige nombre d’entre nous, et dont l’emblème pourrait être cette boutade d’un éditeur que j’ai connu, pour qui les livres ne sont plus destinés à être ouverts mais à s’intégrer avec élégance dans un projet décoratif !

Quand Gilles Suzanne écrit que Blaine cherche à dépasser la poésie concrète. La dactylographie et la typographie s’imposent {à lui} comme des procédés de composition de la langue, entendue comme matière, en énergie, il invite la poésie à progresser au même train que l’empire de la technique, dans l’objectif de combattre tous les abus de pouvoir que permet cette dernière. Toujours aller sur le terrain de l’adversaire au lieu de rester dans ce que Char nommait « la stratosphère du verbe ». Enjeu politique et enjeu poétique retrouvent de nouvelles affinités. Julien Blaine montre un millénarisme lucide aux accents moins désenchantés qu’il n’y paraît : C’est quoi le fond de la poésie ? C’est en effet de changer le monde même si ça reste une utopie, et même si on y croit de moins en moins, on y croit toujours !

La poésie de Blaine est aussi faite de célébration, et là le volume donne la parole à ceux que je disais « proches du créateur », souvent critiques d’art ou commissaires d’exposition. Enrico Mascelloni parle du « vitalisme » de Julien Blaine, et Gérard-Georges Lemaire d’un « super Dada » ; d’une « perversion ultraboutiste de la Comedia dell’arte ». Poème en soi, l’article de Lemaire fait trébucher le lecteur ; c’est toute l’éthique de Blaine ça, faire trébucher et trébucher avec nous. Scandale.

Claude Darras aborde la « geste poétique » du « géant hirsute et chevelu » comme un prodigieux amalgame des sens, du sens et du son. Et si la « corrosion » est le premier effet que l’on retient, « ces atteintes annoncent une reconstruction, la renaissance d’un codex singulier où le mot, le son, la trace et le corps sont convoqués ».

Mais le plus stimulant me paraît venir de Massimo Mori, poète : contre ceux qui prendraient au premier degré le « primitivisme et l’anti-culturel » de certaines projections d’encre, lacérations et autres piétinements de fruits, il inscrit le travail de Julien Blaine dans une revitalisation de la tradition orale. Et, — nous en revenons à la technique —, ce sont à la fois les racines de notre rapport au littéraire et plus largement de notre épistèmê qu’il interroge :

 

La poésie orale traditionnelle trouve l’une de ses dimensions esthétiques dans le pouvoir archaïque attribué à la parole (…) dans sa dépendance à l’égard des intonations et des caractéristiques de la voix, dans son pouvoir d’évocation enfin. (…) {Avec l’invention de l’imprimerie} la coutume de la transmission s’affaiblit {en même temps que naissent} les sciences, qui ne se satisfont plus de simples intuitions mais s’efforcent de stabiliser les données de la connaissance, soumettant celle-ci au pouvoir de ceux qui détiennent les technologies pour exercer et contrôler la distribution, l’information et la formation de la vision commune des choses.

 

Il manquait un tel ouvrage, somme toute assez sérieux, pour affirmer la cohérence et la haute ambition de la démarche de Julien Blaine, quand une partie du public « ciblé art contemporain » qui fréquente les performances ne semble y chercher qu’un aimable défouloir.

Vous imaginez que j’ai dû faire un choix parmi beaucoup d’orientations où, comme c’est la règle concernant ce type d’ouvrage, chacun peut se contenter de cueillir ce qui lui parle. En outre, signalons que la fin du livre contient un cahier de photos éclairant les articles ainsi qu’un très détaillé index thématique.

 

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La poésie à outrance, À propos de la poésie élémentaire de Julien Blaine, Collectif, sous la direction de Gilles Suzanne, Les presses du réel, 2015, 496 pages, 36€.

Chez Recours au Poème éditeurs, Eric Pistouley est l’auteur de : Les tours de magie de Gérard Macé, collection L’Atelier du Poème, 2015