Isabelle Lévesque, Ossature du silence

 

Arriver aux Andelys, c’est d’abord être capté par un panorama auquel rien, au cours d’un calme voyage, n’avait préparé. Avant de voir émerger les Andelys, rien n’indiquait que nous tomberions nez à nez avec un paysage de failles, de falaises, un méandre du fleuve dominé par un château de rocailles, une ruine isolée battue par le temps, où l’enfant conduit par ses parents pourrait enfin jouer au chevalier, mêler ses rêves à cette réalité de pierre, de vents et de terre. Mais quel chemin avait amené là ? Par quels tours et détours depuis ces berges d’asphalte, étalées pour drainer une circulation automobile le long d’un fleuve que l’on croyait depuis toujours domestique ?

Aborder Ossature du silence réactive ce choc de l’enfance : le lecteur aura d’abord été désorienté. La volonté de rationaliser doit baisser les armes au profit d’une immersion complète dans l’émergence d’un paysage. Le lecteur doit accepter de recevoir cette présence, maintenant maintenue par les mots, au moins si peu que ce soit : des strophes non ponctuées, libres, ordonnancées sur les pages intérieures, épousant les traces d’encre laissées par un père en ce même lieu, et d’autres pages encore, ponctuées cette fois, en vers mais aussi en prose, corps massifs ou disloqués, de chaque côté. Ces bords promontoires sont, pour l’ensemble,

                        « Ce qui tient. La craie, l’encre. »

Les voilà donc, les falaises, « l’altitude » des Andelys. Mais déjà ce haut domaine est friable. « En gouttes, chemin de notes », le minéral n’est que de l’eau qui la traverse et se déverse dans le cours de la Seine, à ses pieds. Aux Andelys (le pluriel le dit bien), entre les phases et les dispositions de la matière, tout n’est que transitions, échanges, transformations et passages. Devenir. C’est parce que les eaux et les vents s’infiltrent et perforent que l’invisible peut sonner et s’offrir en présence sensible au visiteur comme au lecteur. Le domaine des falaises constitue en réalité la caisse de résonnance de la « fibre musicale » qui en est le cœur, le « bâton de pluie » : une « Ossature du silence ».

            C’est ainsi que le poème, toujours composé, percé de blancs, modelé d’arêtes parataxiques, ne se surimpose pas au site. Fidèle aux leçons de Pierre Dhainaut mises en exergue[i], il en surgit, émanation nécessaire

                        « des notes. La pluie dévale, je ne retiens pas »

précise Isabelle Lévesque. Au discours qui voudrait s’emparer du paysage avec les armes de la rhétorique, elle préfère le non-agir, la fusion dans l’universalité de l’écoute. Allez donc dire à la poétesse enfant que « l’écriture naît aux Andelys », alors elle vous dira :

 

                        « la Seine aux Andelys
                       écrit ».

 

Elle proposera de fonder les mots, au moins pour l’essentiel, à l’extérieur d’eux-mêmes, en l’occurrence dans « la nature épanchée de Seine ». Sa parole trouve sa source dans une altérité radicale (« racine ») autant que météorologique, sinon céleste[ii] (« le ciel »). Native : ainsi pourrions nous qualifier l’écriture consignée dans Ossature du silence.

            Alors venir, naître aux Andelys : hériter des Andelys. Y revenir. « Je reviens », annonce Isabelle Lévesque : les oiseaux aperçus en levant la tête migrent comme les âmes traversent le temps.

Quel trésor magnifique l’enfant un jour conduit là n’a-t-il pas reçu ! « Mon père m’accompagne, ses encres, harmonique essence (le temps). » Les dessins de Claude Lévesque, évoquant eux aussi Château Gaillard, sont imprimés dans le corps du texte de sa fille. Que la main écrive ou dessine, l’élan poétique laisse l’encre se tendre vers ce qui, tendrement, peut l’ouvrir : paysage, voix, geste, fille, « père et mère (même) » communiquent réciproquement. Héritant de ce qui l’engendre, le poème ne fait pas que recevoir ; il restitue de même[iii]. Écrire aux Andelys, c’est participer d’une harmonie chorale. Du fleuve et de son encaissement de pierre érigé et érodé, l’encre ne saurait être que crayeuse : « tendre », c’est à la fois la force d’un désir inextinguible et la douceur d’une précarité perpétuelle – la voix tendue et délicate d’Isabelle Lévesque. 

Plus haut maintenant, en amont de son enfance, remontant le cours de sa généalogie, l’enfant devient aussi l’héritier des temps historiques. Se ravivent par exemple les mots d’admiration de Richard Cœur de Lion abordant aux Andelys : ils sont « rendus / vivants ». Les participes passés, si présent autour des noms suscités par le poème, valent pour la vie persistante qu’ils n’ont de cesse de manifester. Ils font entendre une  parole qui semble placer les époques historiques sous le signe d’un présent paradoxal, étranger à notre grammaire habituelle. Avare de verbes au passé ou au futur, la langue d’Isabelle Lévesque ne cherche pas tant à abolir le mouvement « des aiguilles du temps » qu’à l’étaler entièrement selon l’ordre synchronique d’une immense composition récitation. Au contact des dessins du père et de l’harmonie du lieu, la chanson apprend la simultanéité des gestes qui se relient à elle, le temps vif de la mémoire plutôt que le temps fictif de la chronologie.

Mais le moindre regard jeté sur la tapisserie en révèle la fragilité. Des vers ou des dessins, des pans s’effacent, des mailles et des chaînes manquent. Les oripeaux de la mémoire tombent en lambeaux. Il nous faut compter avec les trous de l’oubli :

 

            « les noms Gambon Grand Rang rejoignent
           la Seine           l’enfance engorge       une miette
           rompue
           le temps le songe reculent »

 

Certains noms ne nous font plus qu’à peine écho, leur sens se perd dans le grand Léthé, ils ne sonnent plus que dans la caverne vide de la mort. Loin de s’en effrayer pourtant, la poétesse conduit son esquif plus loin encore, là où les évènements du temps deviennent des maillons de légende. La relation humaine au temps, Hugo l’avait bien vu, revêt bien un double aspect, historique et légendaire[iv]. Le poème invite à explorer cette part autrement vraie du monde, l’apparition soudaine d’un silence qui soudain devise et s’enlumine. Espérons qu’à l’ombre du « géant » les enfants songeurs joueront encore longtemps, génération après génération…

 

 

 

 


[i] Pierre Dhainaut signe la préface : elle sera notre guide.

[ii] Plutôt la phusis d’Héraclite, la parole morcellée et irrécupérable, que la cosmogonie d’Hésiode, l’organisation discursive concourant à la religion et à l’État.

[iii] Ainsi le poème est-il dédié à ceux-là-même qui ont donné, pour que, ayant donné, ils aient aussi reçu.

[iv] Victor Hugo, « Préface à la Première Série » de La Légende des siècles.