Isabelle Levesque, Ravin des Nuits que tout bouscule

J’entreprends tissage occulte. Matière sera-t-elle inattendue ? Prendra-t-elle, il faut le croire, le point d’aiguille ?

La venue du poème s’exprime avant qu’il ne soit. Est-ce par précaution, doute, attitude délibérée ? Quel sera ce poème où pour Isabelle Levesque c’est le silence qui lit sa part de flamme. Il faut y croire, le doute alors ne serait-il qu’un jeu, une autre façon d’acquiescer, le point de départ d’où l’on ne reviendra plus. Ce départ du recueil se fait dans un tumulte de mots libérant des images  qui se superposent, s’entrechoquent, cherchant la lumière, le commencement et le fil. Nous sommes sous le couvert du soir, de la nuit, de l’hiver. Le tu est celui que l’on adresse à l’autre, ici à l’amant, Les amants sèment des couleurs. Il s’agit de transgresser les habitudes, les lieux communs, d’être mais pas n’importe où : Près du tronc – lequel ?

 Souffle, souffle sur moi et tu apparaîtras. Qui es-tu, mon inconnu ? Qui es-tu, venu troubler l’eau claire d’un tourbillon ?

Nous sommes entre rêve et réalité. Pressés d’être, les mots roulent et se déroulent, parfois, sans article, sans liaison. On dirait qu’Isabelle Levesque a hâte d’écrire, de vivre, qu’elle lâche des mots, des phrases dans toutes les directions, qu’elle essaie d’atteindre quelque chose par accumulation pour se stabiliser : pas crissés, le mot qui fond. Parfois nous filons mais vers quoi ? Y aurait-il une superposition entre le corps des amants et le corps du poème. Il semblerait que ce qui est écrit en italique, jamais plus d’une phrase, soit l’accession à des certitudes et si elles sont rares, elles se présentent avec force.

C’est une quête spirituelle au travers d’un quotidien marqué par une nature omniprésente pour dire : Tout est semblable, sol et la neige, nous nous aimons. Le blanc et tout ce qui le rappelle est le terreau d’une germination, d’une présence : As-tu gardé le rendez-vous de neige ? Nos pas et l’encre se répondaient. Certains textes, comme ceux dont sont tirés les deux extraits précédents, prennent mieux le temps, la parole y est plus lente, articles et liaisons sont à leur place. Il y a un bonheur qui se dégage, celui des attouchements, des objets personnels. Le monde dans une surprésence a disparu : nous étions aveugles. Ainsi l’auteur peut-il écrire : Mon autre et le même. Soif et l’eau.

Lente montée par le tourbillon des mots vers la sincérité et l’amour : Faisons l’amour comme un rideau clair sur le vent.

La densité des textes, la plupart du temps, emporte leur secret. Le lecteur suppute, devine, s’interroge, quitte le livre, y revient. Il avance dans un labyrinthe mental, une nuit organique avec, ça et là, des éclairs, des échappées. Ce tu souvent utilisé qui est-il ? L’auteur, l’amant qui se profile à travers les pages, le lecteur, les trois à la fois ? Isabelle Levesque le dit : le dialogue est constant mais dans les brumes d’un dire qui souvent échappe, se voile, voire s’obscurcit.  Ce recueil est bien un ravin duquel il faut sortir, inextricable randonnée dans l’espace et dans le temps, non seulement du texte, mais de son analogie, la vie.