Jacques Moulin, Écrire à vue

 

            Ce volume regroupe divers textes que le poète Jacques Moulin a écrits en différentes occasions : expositions de plasticiens au Centre régional d'Art contemporain de Montbéliard, en galeries ou dans des musées  ; inédits ou textes déjà publiés… Tous sont motivés par la même exigence : écrire ce qui a été vu, d'où le titre de ce livre… Les poètes ont souvent écrit sur les peintres. Ce n'est pas d'une nouveauté absolue : l'histoire littéraire a déjà présenté de tels ouvrages ; ainsi peut-on signaler (entre autres), les Écrits sur l'Art moderne d'Aragon, ou, plus récent, La peinture et son ombre de Jean-Claude Schneider chez le même éditeur… Mais au-delà de cette tendance, on peut constater que l'étude des toiles d'un peintre peut avoir des conséquences dans l'écriture poétique : ainsi le tableau de Marc Chagall, Le Pont de Passy avec la Tour Eiffel, qui ne fut pas sans influence sur la rédaction de Zone de Guillaume Apollinaire.

            Sans doute aurait-il fallu que ce livre soit accompagné de nombreuses reproductions en couleurs des peintres présentés par Jacques Moulin pour que le lecteur puisse se rendre compte des relations entre les textes du poète et les travaux picturaux…  La seule reproduction est celle de la couverture, une encre de couleurs d'un beau format (100 x 70 cm) d'Adrienne Farb ; mais la préface du catalogue (pp 77-82) de l'exposition collective consacrée à trois peintres donne à lire quatre poèmes sans que le moindre indice ne permette de relier sûrement cette reproduction avec un poème : peut-être le premier ou le deuxième texte ?

            Reste à se servir d'Internet pour découvrir les plasticiens (quand on ne les connaît pas). C'est ainsi qu'il est possible d'établir une relation entre Benoît Delescluse (qui habite Mersuay) et les textes de la première section, "Tout part de la hanche", dont l'inédit "La Maison de Mersuay" permet la mise en relation… Mais comment être certain que les poèmes de la série Arbres correspondent à des toiles ? Et lesquelles ? Comment tirer profit de la lecture de ces poèmes et des suivants ? Tout au plus, peut-on deviner ou imaginer dans Falaises les toiles qui ont donné naissance aux poèmes. De même, faut-il lire "La Maison de Mersuay" en ayant sous les yeux des cartes routières pour situer Mersuay (au nord de Vesoul) et suivre l'itinéraire de Jacques Moulin. Et comprendre quelque chose au texte dès lors qu'on n'est pas de la région ! La découverte du plasticien s'assimilant alors à un jeu de piste ou à la quête du Graal. Il faut lire attentivement le texte pour découvrir les artistes exposés à la galerie La Prédelle (Hollan, Grall, par exemple…) : beau texte se dira le lecteur qui déplorera l'absence d'images !

             Des questions comme "Et qu'en est-il lorsque le noir et le blanc emportent tout par grandes coulées sombres ?" posent justement le problème… Comment la couleur résiste-t-elle ? Il faut attendre le texte écrit à propos d'une déposition de croix de Rubens pour s'épanouir même si le tableau précis de Rubens reste inconnu quand le genre parle au lecteur qui peut se représenter ce qu'il ne voit pas. De même, le lecteur peut aussi dériver à partir d'autres toiles de Rubens vues ici ou là : je me souviens en particulier d'une descente de croix conservée au musée de Valenciennes qui montre une femme blonde lavant ( ? ) les pieds du Christ dont les plis de la robe révèlent mieux son corps que la nudité du modèle… Puissance du texte donc au-delà de la fragilité du souvenir.

            La section "La botanique des jours" commence par ces mots : "Il peint Je regarde  Ça bruit J'écoute // Silence L'énergie circule Il peint J'écris"… C'est à propos du peintre Charles Belle, l'homme qui déclara "le sujet en peinture, ce n'est pas le sujet !",  etc. Tout est dit de ce qui se dit entre le peintre et l'écrivain. Le reste ne va pas sans obscurité. Mais ce n'est pas seulement la peinture qui intéresse Jacques Moulin, également la photographie avec Jean-Louis Elzéard ou Carole Denéchaud : "Qu'est-ce que tu trames sur ces photos" demande-t-il à cette dernière. Je ne sais pourquoi, mais je pense à "Portique", son dernier recueil de poèmes que j'ai lu, illustré par  Ann Loubert ; est-ce parce que ça parle de grues, de rails, de tringles, de barres ? Il y a un certain humour, très noir, à écrire "La photo fait silence" alors qu'elle n'est pas dans le livre !

            Oublie semble être le texte d'un livre d'artiste publié avec Véronique Diétrich (La Maison Chauffante éditeur). Placé sous le signe d'Arthur Rimbaud ("J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes… enseignes, enluminures populaires"), il évoque l'enfance avec ses palets, cerceaux et le passé avec l'oublie qui est une pâtisserie remontant au Moyen Âge… Jacques Moulin aime les plasticiens. Ses textes le prouvent qui disent les matières, le geste, les techniques, l'atelier, les bruits… Mais il n'oublie pas qu'il est poète ; n'écrit-il pas à propos d'Ann Loubert : "Asseoir  la présence toile à l'envers. Une remontée de poème depuis sa chute". L'énigme de la création picturale est dans ces mots…