Jean-Claude Xuereb, "Le désir et l’instant"

Le recueil commence par un poème qui avance comme un uppercut, Visée du poème :

 

Inguérissable blessure de l’être
s’entassent les jours de passage
aux éclairs à peine entrevus
déjà distanciés en désordre
seules quelques lueurs palpitent
dans la clignotante conscience
de cette irréversible traversée

Ainsi le maître du navire
en cabine de pilotage
veille à poursuivre l’avancée
quand les déferlantes submergent
par intermittence le gaillard
prélude au possible naufrage
au moins sait-il tenir le cap

Vivre seulement vivre et dire
à fleur de lumière et le ciel
les mots en saccades respirent
d’un rythme sensible à l’écoute
de l’informulable exigence
sans ordonnance ni consigne
pour accueillir l’instant présent

 

Presque un manifeste en sa façon de ponctuer la parole prononcée :
« l’instant présent »,
ou l’essence même de l’être en poésie.

Vient ensuite l’évocation du drame/fêlure terrifiante de l’humanité, le faire de l’humanité à travers la folie d’une poignée d’hommes martyrisant tout l’Homme au travers de certains hommes :

 

Un regard venu de très loin
là-bas où s’arrêtent les rails
brouillard de convois sans retour

 

Le poème porte un titre en allemand.
Le livre connaît des ruptures en prose, ruptures dans le parcours de l’humain. Ruptures de la barbarie. Qu’est devenue la prose en ce monde ? À quoi collabore-t-elle dans le silence/déni général ? L’acceptation globalisée.
La rupture en prose dit l’expiration saccadée de l’état de l’Homme dans lequel nous sommes :

« Pourtant les conduites d’évitement ne pourront que retarder l’instant de vérité de l’affrontement personnel, dans un corps à corps douloureux ou exaltant avec le réel. »

Nietzsche est souvent présent en référence. Son ombre passe dans les mots de cette phrase de Xuereb.
Puis l’interrogation à la fois fondamentale et fondatrice, la question entrevue au fronton de l’enfance, celle qui donne naissance à l’être écrivant en poésie, s’engageant dans la relation avec le Poème :

 

Ô toi corps fléché de questions
que cherches-tu que cherches-tu ?
qui peut prétendre dévoiler l’énigme
des temps et fins de l’univers ?

 

La question n’est pas anodine parole, elle est le cheminement. Et en chemin revient aussi ce qui taraude, le risque du « renoncement ». On pense à l’extraordinaire poème de Daumal, poème dont on ne mesure pas encore toute la portée métapolitique et métaphysique : « La Guerre Sainte ».
Là, surgit le voyageur :

 

Ascèse vers l’invisible

Voyageur immobile autour de l’écritoire
j’entrevois un sage – silhouette voûtée –
en marche pas à pas vers son aire sacrée
il sait qu’il s’effondrera avant de l’atteindre
pourtant il continue de pousser son corps
entre appel du gouffre et cognement des artères

Il rêve du compagnonnage d’un disciple
sur l’épaule duquel il pourrait s’appuyer
aux moindres défaillances du cœur ou des muscles
qui saurait lire la graphie des chemins
et décrypter la connivence des étoiles

Mais il va seul vers une improbable rencontre
ses forces s’épuisent sa vue baisse il ne sait
qui il est qui l’attend le surveille invisible
lui adresse des signes qu’il ne voit pas
dans la solitude qui précède la mort

Sur sa dépouille vont s’acharner les rapaces

 

La question s’ébat tout le long de l’échelle et porte voix depuis l’intérieur même du réel voilé, ce que nous nommions autrefois – quand la réalité ne nous effrayait pas – le sacré. C’était avant notre retour dans les grottes, cavités préhistoriques de la modernité, les grottes du virtuel. Et pourtant, haut, bas ; dedans, dehors. Revoici l’Homme. Ce sera dans la terre justement, dans l’espérance de l’air, de l’eau et finalement du feu.

Regain

 

Dès le premier mot du poème
tremble l’ardeur à dénuder
la beauté intacte de vivre

Un air neuf avive l’espace
le soleil lave la lumière
l’oiseau lézarde le silence

Toujours aussi vif le regain
en liesse d’un autre rivage

Voici qu’irradie la joie
d’initier au premier matin du monde

 

Ce qui bouge

 

 

Faudrait-il prendre aux mots
l’instant pour le retenir ?
mais rien ne s’arrête
c’est un défilé de jours et de nuits

Autour les choses sont posées
rien ne bouge et l’heure avance
d’une éternité par seconde
on se fait une idée
comme si tout devait
à jamais rester inchangé

Soudain la tête tourne
on croit voir le monde à l’envers
pour se rassurer une main
empoigne le bras du fauteuil
les paupières fermées
la ronde est suspendue

L’insomnie ressasse
une obsession d’images en cascade
comment abaisser le rideau
fuir dans l’oubli du temps ?