Jean-Philippe Lheureux, Aï Akiyama, La ville est un rêve

 

Un recueil qui entérine le mouvement vers un décloisonnement des formes d’expression artistiques. Un objet livre qui se veut métaphore de l’inter culturalité, dans sa forme ainsi que dans le chant qui énonce les vicissitudes de la modernité. Deux parties, le texte français et son pendant en japonais porté par des sinogrammes, le tout ponctué par des dessins d’Aï Akiyama. De toute évidence un syncrétisme artistique qui se déploie telle  métaphore d’une union culturelle et humaine riche et prometteuse, attendue et portée aux paradigmes de ce spicilège splendide.

Ainsi feuilleter La Ville est un rêve c’est avant l’abord du texte en apprécier l’esthétique. Des pavés en prose disposés en colonnes s’inscrivent à côté des crayonnés d’Aï Akayama. De l’alphabet arabe aux sinogrammes chaque partie de l’ouvrage forme écrin qui enserre les quatre pages du milieu qui présentent les auteurs et énoncent des remerciements, sorte de clôture au texte français et prémices de l’aventure japonaise qui suit immédiatement au volume.  Le tout forme assurément un magnifique ensemble, un chapelet, une cathédrale.

Dans sa forme, ce livre scindé en deux parties se reçoit au dispositif comme une allégorie de cette cohésion sémantique entre l’écriture et l’art pictural. Et en son cœur, en page centrale, se délie un portrait de l’auteur. Une crayonné de la dessinatrice en son centre y est enserré entre deux colonnes qui énoncent dans les deux langues le texte de présentation de Jean-Philippe Lheureux par lui-même. « L’Epi » brosse en six courts paragraphes  les contours d’un homme dont le petit désordre capillaire s’énonce comme le symbole de toute velléité libératrice :

 

« Aujourd’hui, je vis toujours à Paris.
J’ai des cheveux longs qui partent de
Tous côtés, et je ne cesse de m’étonner
Devant cette société de gens bien
Coiffés que je croise chaque matin
Dans le métro »

 

La première moitié du recueil retrace le périple d’un homme  dans un univers urbain qui absorbe les individualités. Mais cet homme là, le narrateur, est étranger au grouillement de la foule. Son regard extérieur scrutateur et inquisiteur énonce la solitude ressentie au sein même de cette multitude perçue tel un ensemble d’éléments éparses,  non unifiés, non regroupés derrière le concept d’Humanité.

 

« La modernité crée des lieux où des hommes croisent d’autres hommes sans leur donner la possibilité de communiquer entre eux. La modernité crée l’incommunicabilité : l’impuissance à faire connaître ce que l’on ressent au moment où on le ressent, l’abdication automatique de l’envie de partager ».

 

Ainsi cet observateur de sa place excentrée et clairvoyante énonce sa dissidence et son refus de se perdre au flux du nombre indistinct.

 

« Vivre, c’est parfois ne penser qu’à l’instant. Alors j’ai fui. Et j’ai marché dans la ville, au lieu d’aller travailler ».

 

La voix narrative guide et énonce en cette posture de résistant la nécessité de voir l’émergence des individus dont la modernité aspire les particularités. Noyés dans la cohorte qui déambule entre les vagues de béton dont la stature inhumaine transparaît aux dessins d’Aï Akiyama, leur solitude n’a d’égal que le nombre sans visage évoqué par les mots de l’énonciateur. Mais émerge dans son discours et dans l’emploi du pronom personnel de la première personne du singulier un autre paradigme : celui de l’élan libérateur qui hisse par delà les cimes urbaines des gratte-ciel. Le « je » émerge progressivement de la masse syntagmatique. L’homme non tari, unique dans sa pluralité et singulier lorsque l’Art donne à voir et à entendre l’atemporalité et l’universalité de son existence.

Ce recueil témoigne donc d’une volonté de décloisonner les vecteurs d’expression artistiques. Les sinogrammes, dessins à la phonétique paramétrée par le discours qu’ils transmettent, sont symboles et passerelles entre l’alphabet arabe et les crayonnés d’Aï Akiyama. Allégorie des sens multiples contenus dans le signe, ils invitent à déployer les dimensions métaphoriques des signifiants et à lire les images, créant un pont sémantique et invitant le lecteur à envisager la pluralité des amplitudes contenues dans le discours.

Ainsi  s’énonce puissamment l’universalité de la thématique évoquée dans l’implicite des deux cultures unifiées aux pages. Cette modernité subie plus qu’épanouissante, faite de briques élevées aux paysages urbains, de Paris à Tokyo, n’a pas d’identité culturelle spécifique. Elle est dans sa similarité vectrice de perte de substance des individus pris dans les masses de béton et de foule sans visage. Diptyque métaphorique, La ville est un rêve a cependant en son centre un souffle humain époustouflant. L’émergence progressive de l’existence de l’énonciateur qui apparaît au pronom personnel dans la première partie du recueil prépare le lecteur à la découverte du portrait de l’auteur ainsi qu’à la présentation des acteurs qui ont contribué à l’avènement de l’ouvrage. Les frontières narratives s’estompent et celui qui dit « je » tombe le masque pour s’incarner tel un contemporain de chair qui porte et assume le discours, et par là même son individualité, son humanité. Auteur et narrateur, homme et poète, réel et fiction, tout y est unifié. Mais n’est-ce pas dans cette union des pluralités encloses au concept d’Humanité et distinctes parce que reconnues dans leurs particularités que se trouve l’horizon neuf de nos devenirs ?