Julien Blaine, Quelques jours en 2013

P.S. n°77
Voilà, ici nous avons raté nos rêv ô lution : changer le monde de cruauté et de cynisme pour un monde de justice et de solidarité. Alors cet échec sera, sans doute plus facile à assumer là-bas (par exemple) -ici- en Italie (ou moins loin : en Afrique ou en Orient). Ce serait comme un dernier voyage...

Voici, pour une fois, en italique ce sera moi, la petite bafouille habile pour faire entendre les bouts d'une voix écrite, histoire d'habiller la référence toute sèche que tu es venu chercher, lecteur : « tiens, Blaine a sorti un nouveau bouquin, l'avais pas vu en rayon -ah, l'état de la librairie et des suppléments livres ! »

Le CD, déclamé par Monique Dorsel, d'une bonne heure, bonheur, s'ajoute au livre, à moins que ça soit l'inverse. Cette voix ferme et rigoureuse montre la tenue et la rigueur qu'on oublierait en lisant les pages qui courent, ambulent, amples & cassantes, qui donnent à retordre. Parfois même se tordre, sans qu'on sache si c'est de rire ou de douleur. Le dernier livre (Recours au Poème n°106) se voulait biographique, celui-ci se voudra diarique (mais jamais diarrhéique, même si ça chie parfois).

Dès le début : définition de la performance, s.f. mot galvaudé, méfiez-vous des imitations...

C'est un corps
dans un espace
et c'est un son
dans un corps,
ce son est celui de mon corps
ou celui de cet espace,
(…)
Puis c'est un geste
du corps
et un mouvement
de cet espace
(…)

Ensuite, une longue enfilade de post-scriptum (scripta), un art désespéré. Enlivrés, achevé d'imprimer en janvier 2014, postés, transportés, -transes postées-, livrés en celle fin du mois d'août 2014. L'ironie voulant que le cachet faisant foi était du 13 mars 2013 ! Né avant son âge. Tu l'as compris, le temps est la matière, à son corps défendant parfois, de ce livre écrit par un vieux performeur. Lequel n'hésite pas pourtant à inviter Ben à un match de boxe entre septuagénaires en public et en 3 minutes 33 (ô lâche Ben qui s'est défilé et a servi un vieux ragoût de Fluxus microondé).

À propos  de « matière » et de corps défen-dents :

Il y a 9 semaines,
j'ai bien dit 9 semaines !
je mangeais des asperges vertes de Lauris
délicieuses et résistantes (…)
Et en tirant sur l'une d'entre elles à pleines dents
mon petit bridge à 3 dents
s'est fait la malle dans l'estomac
puis dans l'intestin grêle (iléum)
puis dans le gros intestin (colon transverse, colon ascendant, colon descendant)
avant d'arriver dans le rectum et émerger de l'anus
c'était du moins mon souhait !

Vieux corps du poète. Vieux corps du monde aussi. Vieux milieu poétique. Où est la belle aurore d'hier ?  En de nombreuses pages, cette ambiance à la Scola : Nous nous étions tant aimés.

PS. n° 81
(…) Jadis et hier encore l'immense culture russe : écrivains, poètes, savants, musiciens, peintres, inventeurs, architectes, cinéastes, &c. soutenue par l'argent du noble ou du commerçant...
Les premiers inventèrent les troubadours et l'amour
Les derniers le futurisme et les avant-gardes
Hui, ces nobles et ces commerçants, ne sont que bons à coups de milliards de « soutenir » le football !
J'ai honte pour eux (…)

J'ai écrit à Julien Blaine : « Lu/entendu l'opus alpestre. Sommets blanchis sous le harnois. Vous, lassé du destin des audaces qui font leur nid pépère dans le Siècle. Lire en même temps la 12ème satire de Boileau. Amitiés ».

Il a répondu : « J'y suis donc retourné... “Je ferais mieux, j'entends, d'imiter Bensserade. / C'est par lui qu'autrefois, mise en ton plus beau jour, / Tu sus, trompant les yeux du peuple et de la cour, / Leur faire à la faveur de tes bluettes folles, / Goûter comme bons mots tes quolibets frivoles “. Hier Bensserade protégé par les pouvoirs... Hui les Bensserade sont légion ! Amitiés ».

Hui donc, prince démultiplié, d'apparence médiocre (normale) mais pas moins retors et surtout déléguant son arbitraire à l'École (jadis on disait la Sorbonne) :

En ce début de millénaire
la performance est partout avec le théâtre, la danse, la musique, les arts plastiques
et c'est tant mieux...
Mais elle est aussi enseignée dans les Écoles d'Art
et là c'est tant pis.
Pauvres écoliers qui se retrouvent face à des jeunes femmes ou des jeunes hommes voire des vieilles femmes et des vieux hommes qui sont loin de leur corps et de leurs actes, loin de leur vie et de leur désir, loin du risque et du plaisir, loin de la haine, de la révolte et de l'amour, et qui conduisent ces écoliers de colloques en séminaires sur les autoroutes du savoir mort.

J'apprécie le style (jeunes jeunes / vieilles vieux), simple, tapant juste. La France entière est devenue la Cour, basse cour qui caquette et courtise. Blaine, loin-proche d'Arbatz et du pauvre Pirotte (Recours au poème n° 107 et 102) fait-il œuvre de moraliste ? Le mot nous fait mal, à nous autres, mais enfin... Disons qu'il résiste. Si ce mot de plus fraîche cueillette n'avait lui aussi connu un destin qui fait pitié. Va pour résistance, et d'abord au tort inévitable de vieillir.

Pourtant, sur la couverture du livre, la photo d'un chapiteau roman du prieuré de Serrabone. Sans doute Daniel dans la fosse aux lions. Ce Daniel-là ouvre l'étau musculeux des deux lions, comme on vient au monde. Entendre : le vieux bouge encore, n'est-il pas en train de naître ?
Dessous l'image est écrit : Il faut désacraliser l'artiste et le poète, disent-ils./ Je ne dis pas ça !
Et puis,
                 Les 2 caresses du poète :
                 1/ Serrer la langue de la main gauche ou droite.
                  Tenir sa langue.
                  2/ Agripper l'oreille de la main droite ou gauche.
                   Tendre puis prêter l'oreille.
                    Et par ce double don,
                    le poète dit,
                    le poète est.