La parole qui vient en nos paroles, de P. Dhainaut

  « Ce que nous devons dire, c’est aux poèmes de nous l’apprendre. Plus ou moins tard au cours d’une vie, nous sommes amenés à le reconnaître, puis à l’admettre : une parole n’est la nôtre que si elle est davantage que la nôtre. Il nous faut dans cette perspective un regard qui questionne nos poèmes, celui que la lecture nous offre, la fréquentation amicale des autres. Le livre que voici, composé d’entretiens et d’études, présente ainsi une sorte d’autobiographie critique. L’auteur qui dit je n’a-t-il à travers ce qu’il a écrit désigné que lui ou a-t-il participé à la tâche commune, donner figure à la parole de toujours et de partout ? Il ne peut éviter l’incertitude, elle est du reste nécessaire, mais il n’a pas rêvé seulement, il en est sûr : même en des temps obscurs où on l’oublie, la poésie ne cesse de se renouveler en renouvelant l’écoute ou la confiance qui nous grandit, qui nous relie. »

   Cette définition, ou plutôt cette qualification « d’autobiographie critique », nous la retrouvons jusque dans le sous-titre de ce nouvel ouvrage du poète Pierre Dhainaut, La Parole qui vient en nos paroles, accompagné d’illustrations de Marie Alloy. Une autobiographie, Pierre Dhainaut, grand poète de l’ouverture, de « l’accueil » si finement attentif à la parole, n’aurait su nous en proposer une qui ne soit pas « critique », qui ne soit la critique, l’interrogation d’elle-même, et en fait (je n’écris pas « en définitive »), une manière de poursuivre le travail infini, toujours inachevé, de l’écriture.

« De livre en livre j’ai été amené, chaque fois avec la même surprise, à considérer comme des exercices ce à quoi je venais d’accorder toutes mes forces : j’imaginais atteindre une formulation décisive, je ne faisais que préparer ce qui allait suivre. Cette règle, n’est-ce pas la vie même qui la dicte ? Un livre est vivant s’il ne se prétend pas définitif, s’il réserve une chance à l’avenir, quel que soit cet avenir, la contradiction ou le silence. »

   Dix-sept ans après son anthologie intitulée Dans la lumière inachevée (Mercure de France, 1996), Pierre Dhainaut nous donne à lire un splendide recueil de textes autour de son travail, qui constitue également une propice introduction à cette œuvre, pour ceux qui n’y ont pas encore déambulé, cueilli les fruits d’iode de la patience et de la confiance.

   Nous y apprenons beaucoup sur le cheminement personnel et littéraire de Pierre Dhainaut, les multiples rencontres et les questionnements, des débuts surréalistes au Prix de Littérature Francophone Jean Arp en passant par les amitiés avec Jean Malrieu et quelques poètes, entre autres. Et finalement, c’est l’histoire d’une relation à la poésie que nous découvrons, où la confiance en l’écriture va croissant, offrant par là au lecteur un exceptionnel message de constance et de persévérance.

  Les deux entretiens, l’un avec Patricia Castex Menier, l’autre avec Arnaud Beaujeu, sont suivis par un ensemble d’articles passionnants, qui raconte lui aussi, à sa manière, le parcours et les affinités du poète. En effet, celui-ci est un remarquable lecteur critique : Hugo, Éluard, Arp, Breton, Raynal, Puel, Luca, Paz, Bonnefoy, et Malrieu donc, voici quelques-unes des voix qui ont tant donné à Pierre Dhainaut, et à qui, reconnaissant, il rend ici hommage.

  L’ouvrage s’ouvre et se referme sur deux poèmes, ou plutôt les deux faces spéculaires d’un même poème, qui, évoquant le miracle de la poésie, reprend en écho les mots de « générosité », « d’accueil », de « liberté », jusqu’à celui de « reconnaissance », puisque chaque livre détient ses mots-clés. Voici les derniers vers de cette sorte de profession de foi poétique :

Tu dirais : Voici le dernier poème, il ne serait pas un poème. 

 

Approche des poèmes, qui ne cerne pas, qui aère. 

 

Toute-puissance du poème te rappelant qu’il n’est qu’un seuil. 

 

Si tu l’as mené à bien, le poème te permettra de ne pas le signer.

 

Un essor, le poème, l’essor sans fin de l’éphémère.

 

Langage libre de se retirer du poème, laissant le souffle à vif.

 

Si ardent le poème à partir à sa rencontre qu’il ira jusqu’au dehors.

 

On ne conclut pas un poème, on l’envoie en reconnaissance.

 

  Chemin faisant, Pierre Dhainaut nous enseigne que le premier don de chaque poème n’étant que d’être le pénultième, la confiance en la poésie, elle aussi, doit bien être infinie.