LE FEU DE BROOKLYN

 

 

LE FEU DE BROOKLYN

 

Lou Reed – 1946-2013

 

Avertissement : Toute personne qui se demande trop longtemps ce que vient faire Lou Reed, le rocker noir, je préfère écrire rauque-coeur,  du Souterrain de Velours (The Velvet Underground), dans un dossier consacré à la Poésie contemporaine de New-York,  s'expose à recevoir, un jour où l'autre...plutôt une nuit !...la visite du Corbeau d'Edgar Allan Poe.

Aujourd'hui, il est a peu près normal de savoir énoncer que Lou Reed est auteur-compositeur-chanteur, musicien-guitariste et photographe. Il est aussi co-fondateur, avec le Gallois,  l'homme à tête de cheval pianiste, violoniste et compositeur-chanteur de génie John Cale, de « The Velvet Underground » qu'Andy Warhol a pris sous son aile, en sa Factory de New York,  afin qu'ils puissent enregistrer leur premier album à la pochette, devenue légendaire, de la banane jaune sur fond blanc (originale ! Elle s'épluche et devient rose...). Puis toute la suite, la descente aux enfers via les drogues, le sauvetage de l'icône montante de New-York, à Londres, par le jeune prince David Bowie, qui produira l'album de la transformation, avec 11 chansons dont on pourrait croire qu'elles annoncent un jour parfait, mais c'est un leurre comme en témoigne son universel  tube Walk on the Wild Side :

 

« Holly venait de Miami, Floride
Elle traversa en stop les Etats-Unis
En route elle s'épila les sourcils
Elle rasa les jambes et alors il devint elle
Elle dit, Hey baby, vient faire un tour du côté obscur […] »

 

Rappel : «  Le poète est un Voleur de Feu » a annoncé dans sa voyance Jean-ARThur Rimbaud et voilà qui me semble en-corps plus juste quand nous lisons les paroles des chansons de Lou Reed.

 

Lou Reed est avant tout un homme de l'écriture des mots, c'est pour mettre ceci en avant qu'il adoptera le vecteur de la rauque musique. La voix de Lou Reed a toujours était rauque et non rock, c'est sa marque de fabrique, quand il chante non pas en musique mais contre la musique, tout contre, la serrant de sa voix et de son art pour non pas la détruire (à la différence des punks qui verront en lui que leur grand-père) mais pour la dompter, pour, au final, grâce à ses mots, la libérer. Cette remarque me vient en grande partie de mon Amour, libération en final musical d'actes d'Amour total, car malgré toute la quasi-noirceur des textes de Lou Reed, c'est bien à mon sens toujours d'Amour qu'il s'agit, même si c'est sordide, désespérant. Bien au-delà du Feu de Brooklyn - Lou Reed y a toujours pratiquement toujours vécu - il y a l'attente, la recherche de l'Amour qu'il finira par vivre et célébrer réellement dans les dernières décennies de sa vie avec la violiste Laurie Anderson.

Pensant le dévier de son inclination homosexuelle, alors qu'il est âgé de 17 ans, ses parents, sur les conseils de spécialistes de la psychiatrie de l'époque, consentent à lui faire subir  des séances d'électrochocs. Il évoque cette douloureuse et sordide expérience, en 1975, dans la chanson « Kill Your Sons ». Globalement, la poésie radicale, crue bien souvent, parfois même choquante témoigne encore et toujours de son traumatisme, qui est aussi celui de tout un peuple de la nation américaine, plus encore de la ville de New York. Pourtant néanmoins lorsque, rarement,  il écrit sur la Lumière, le Soleil et la Spiritualité, l'éblouissement atteint des sommets. Après l'épisode des électrochocs, Lou Reed, qui très tôt s'est passionné pour la littérature, s'inscrit à l'université de Syracuse, de l'état de New York, où sa rencontre avec son professeur de littérature, le poète Delmore Schwartz* est déterminante. Il applique dés lors à ses textes l'art de l'écriture inventive de son professeur et il fait le choix du vecteur de la musique rock et populaire afin de les faire entendre.

Après presque deux décades d'une carrière tumultueuse et riche en rebondissements, du Velvet Underground à son album Mistrial, considéré à tort comme l'un des plus mauvais de sa carrière, alors que tous les spécialistes le disent fini, voire moribond, celui qui est Le Feu de Brooklyn est de retour dans la cité de La Grosse Pomme avec, en 1989, un album, « New York », qui remet toutes les pendules, à bonne heure !  de la réalité de la nation du pays des Etats Unis.

Les textes des chansons, dont l’ordre d’apparition sur l’album n’est pas laissé au hasard, sont servis par une langue simple et percutante. Lou Reed y évoque la réalité socio-économique des Etats Unis, et celle toute particulière de New York. Les titres de ce brûlot incontournable sont :

 

« Roméo Had Julliette » : Lou Reed revisite, à sa manière , le mythique couple de William Shakespeare :

 

« Pris entre les perfides étoiles, les lignes mouvantes de la carte erronée
Qui ont amené Colomb à New-York […]
Il a un crucifix en diamant à l'oreille qui l'aide à chasser sa peur
D'avoir laissé son âme dans une voiture de location quelconque […]
Roméo Rodriguez roule des mécaniques et maudit Jésus
Il passe un peigne dans sa queue de cheval noire
Et la voix de Juliette tintait comme des clochettes ».

 

« Halloween Parade » : Lou Reed dénonce l'absurdité de la mascarade qu'est Halooween :

 

« […] À la frontière des docks et des terrains vagues
Cet Halloween ça va être quelque chose c'est certain
Surtout d'y être sans toi […]
Et alors mon sang commence à se glacer […]
On se revoit l'an prochain ? À la parade d'Halloween ».

 

« Dirty Blvd » : Lou Reed nous saisit la main et nous (en)traîne sur le boulevard crade devant l'Hôtel Wilshire :

 

« Pedro campe devant le Wilshire Hotel
Il observe derrière une fenêtre sans carreau
Les murs sont en carton […]
Et son paternel le tabasse car il est trop crevé pour mendier
Il a neuf frères et sœurs
Ils sont élevés à genoux […]
Il a trouvé un livre un sur la magie dans une poubelle
Il regarde les images et fixe les fissures du plafond
'Je compte jusqu'à trois', dit-il,
'Je souhaite pouvoir disparaître et m'envoler loin, loin...' »

 

« Endless Cycle » : Lou Reed ne s'est jamais pris pour Pierre Bourdieu, pourtant il nous parle du déterminisme social aussi puissamment que n'importe quel sociologue :

 

« Les travers du père se transmettent au fils
Le laissant déconcerté et perplexe […]
Comment pourrait-il faire ce qui doit être fait
Alors qu'il est un suiveur, non un leader[...] »

 

« There is Not Time » : Lou Reed nous signifie que l'on est vraiment tous très mal embouchés via cancer 'holocaustique', car tel est son humour,  généralisé en fond de toile :

 

« Ce n'est plus le temps des cérémonies […]
Ce n'est pas le temps des fanfares [...]
Ce n'est plus le temps de mon pays qui aurait raison ou tort […]
Souvenez-vous où cela nous a mené […]
Ce n'est plus le temps du profit personnel
C'est le temps de marche ou crève
On ne nous repassera pas les plats
Nous n'avons plus le temps ».

 

« Last Great American Whale » : Lou Reed règle en public, pour grandir, ses comptes avec sa mère qui est « une sinistre baleine made in U.S.A ». Puis il annonce l'inévitable exécution de la sentence :

 

« […] Argentée et noire avec de puissantes nageoires
On dit qu'elle pouvait fendre une montagne en deux
C'est comme ça qu'on a eu le Grand Canyon
Certains disent l'avoir vue vers les Grands Lacs
Certains disent l'avoir vue au large de la Floride
Ma mère m'a dit l'avoir vue à Chinatown
Mais on ne peut pas toujours faire confiance à sa mère […]
Un péquenot local membre de la NRA
Avait un bazooka dans son salon
Et croyant qu'il avait le Chef dans sa ligne de mire
Fit sauter la cervelle de la baleine avec un harpon de plomb […] »

 

« Beginning of a Great Adventure » : Malgré tout Lou Reed veut nous dire qu'il y a peut-être encore un peu d'espoir, à condition que :

 

« […] J'espère que c'est vrai ce que ma femme m'a dit
Elle dit, chéri, c'est le début d'une grande aventure […]
ça pourrait être marrant d 'avoir un gosse à qui je pourrais transmettre quelque chose Quelque chose de meilleur que la rage, la souffrance, la colère et la douleur ».

 

« Busload of Faith » : Lou Reed nous réveille et nous nous secoue. Il nous offre le plus lucide des conseils :

 

 « […] Tu peux compter sur la cruauté
L'indigence de la pensée et de la musique
Tu peux compter sur le pire pour toujours arriver
TU AURAS BESOIN D'UNE MONTAGNE DE FOI POUR T'EN SORTIR. »

 

 

« Sick of You » : Lou Reed nous signifie qu'il y en assez de tout cela et que comme nous ne réagissons pas il « en a marre » :

 

 « Bon je sais que quelque chose est sûr et certain
C'est qu'ici c'est le zoo et le gardien ce n'est pas toi […]
Ils ont ordonné les Trompes et il a eu les oreillons
Et il est mort durant son traitement à l'hôpital Mt-Sinaï
Et mon meilleur ami Bill est mort à cause d'un comprimé toxique
Qu'un de ces docteurs sous speed avait prescrit pour le stress […]
Et j'en ai marre de tout ça
J'en ai marre de toi / Bye, bye, bye. » 

 

« Hold On » : Malgré tout, encore une fois, Lou Reed nous dit de tenir bon, de ne pas raccrocher et même si

 

« Il y a des Noirs avec des couteaux et des blancs avec des clubs de golf
Qui se battent à Howard Beach
Il n'y a rien qui ressemble au droit de l'homme
Quand vous marchez dans les rues de New York
Ne raccroche pas – il se passe quelque là
Ne raccroche pas – On se retrouve à Tompkins Square […]
Les nantis et les non-nantis sont dans le même bain de sang
Cela est l'avenir de New York, ce n'est pas le mien. »

 

« Good Evening Mr. Walddheim » : Lou Reed pose encore une question essentielle :

 

« Bonsoir M. Waldheim
Et toi Pontife comment vas-tu ?[…]
Oh terrain d'entente
Est-ce que terrain d'entente est un mot ou bien juste un bruit […]
Ou est-ce vrai ? […]
Que le terrain d'entente pour moi c'est sans toi […]
ou bien est-ce vrai ? […]
Qu'il n'y a pas de terrain où l'on pourrait s'entendre toi et moi. »

 

« Xmas In February » : C'est clair et net ! Lou Reed met les points sur les « i » et la barre au « t » :

 

« […] Hendrix passait sur un juke-box indigène
Ils priaient pour qu'on les sauve […]
S’il vous plaît aidez ce Vétéran à rentrer à la maison
Mais il est à la maison
Et il n'y a pas de Noël en février
Peu importe combien il a pu en sauver. »

 

« Strawman » : Lou Reed s'adresse à l'épouvantail de nos existences, il nous averti qu'Excalibur veille. Comment ne pas penser à une vision de prémonition directement liée aux deux tours du World Trade Center, et à la catstrophe du 11 septembre 2001, dans le quartier des affaires de New York :

 

« […] Epouvantail, qui va droit au diable
Epouvantail, qui va droit en enfer
[…] Quelqu'un a-t-il besoin d'un autre gratte-ciel sans âme […]
Une épée flamboyante ou peut-être une arche d'or flottant sur l'Hudson
Quand tu craches dans le vent cela te revient, direct, dans la figure. »

 

« Dime Store Mystery » : Lou Reed conclut, sur un ton biblique :

 

 «  […] Je voudrais ne pas avoir gaspillé mon temps
Tellement avec l'humain et si peu avec le divin
la fin de la dernière tentation
La fin d'un mystère de bazar. »

 

 

Puis enfin, un type à la voix rauque qui, en 2003, avec son double album The Raven, offre à  des générations de (re)découvrir le Poème Le Corbeau d'Edgar Allan Poe, ne peut pas être un mauvais bougre au regard de la Littérature universelle :

 

« […] Le corbeau dit : «  Jamais plus ! »

 

Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d'un démon qui rêve ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s'élever, - jamais plus !                            

⁃  Le Corbeau – extrait et final – d'Edgar Allan Poe,

⁃  traduction de Charles Baudelaire ».

 

Je comprends, seulement maintenant, que Le Corbeau est Lou Reed, puis, pauvre nous, nous sommes là, hélas, comme en New York ! 

 

                           

Christian-Edziré Déquesnes, le 2 juillet 2017, 17h18.

 

 

* DELMORE SCHWARTZ, 1913/1966, New-York. Peu (re)connu, c'est pourtant l'un des écrivains et poètes majeur de la Littérature New-Yorkaise du vingtième siècle. T.S Eliot, William Carlos Williams et Ezra Pound s'intéresseront à l'écriture de Delmore Schwartz, alors qu'il à peine 25 ans. En 1959, il est le plus jeune auteur américain à se voir décerner le Bollinger Prize.  Au milieu des années cinquante, il devient le mentor de Lou Reed, qui écrira deux chansons inspirées par Delmore Schwartz – European Son, en 1966 avec The Velvet Undrground et My House, en 1982. Au début des années soixante, Delmore Schwartz sombre dans l'alcoolisme et une profonde dépression, vivant reclus dans un hôtel de Manhattan. Le roman Homboldt's Gift / Le Don de Humbold, paru en 1975 et prix Pulitzer, de l'immense écrivain québécois Saül Bellow (prix Nobel de Littérature en 1976) s'inspire des derniers jours de Delmore Schwartz. De ce dernier, on peut lire, traduits, bien que tardivement, en français : L'enfant est la clef de cette vie (un recueil de six nouvelles), Editions du Rochers, 2002, Screeno (version bilingue devenue très rare), Editions du Rochers, 2002, Le monde est un mariage, Editions Le Serpent à plumes, 2006, Hôtel Delmore (Chroniques), Editions Ombres,1991. Egalement de Daniel Bismuth, son traducteur français, le livre qu'il lui a consacré : Delmore Schwartz ou Le Démon de l'origine. - Editions du Rocher-1991.

 

De Lou Reed, il est recommandé de lire Traverser Le Feu, Editions du Seuil/Fip, Paris, 2008,  qui regroupe l’intégrale des textes de 1967 à 2000. La mise en page particulière des textes est remarquablement originale. L'auteur précise dans sa préface que le vers exact pour le titre est initialement « ...Travers le feu qui lèche vos lèvres » et qu'il a hésité avec l'un de ses autres vers préférés « Il y a une porte en face pas un mur ». Dans ce livre, dédié à son Amour, la violoniste Laurie Anderson, l'on trouve, au-delà de l'immense éclat de la « noirceur », des brûlots flamboyants d'une Lumière et d’une Spiritualité éclairantes. Il suffira de lire « Here She Comes Now »,  « Jesus » ou « Fly into the Sun ».

 

*