Le jour avant le jour de Philippe Lekeuche

Liliane Wouters, qui préface ce recueil explosif a bien raison de dénoncer la «scandaleuse indifférence» dans laquelle on tient la poésie aujourd’hui. Mais moi, qui vais, sans vouloir la contredire, m’efforcer de rendre compte d’une lecture poétique, je pointerais bien du doigt la merveilleuse aphasie dans laquelle nous plongent certains poètes. Ou peut-être mieux, le profond silence qui accompagne leur œuvre : ce sentiment d’avoir atteint le tout du dire et la frontière de l’indicible.

Mais je risque de m’égarer.

Philippe Lekeuche n’est pas un poète conceptuel et je m’en voudrais beaucoup de vous l’avoir laissé croire.

Lekeuche n’est qu’un simple chercheur, un mendiant de la vérité, comme l’atteste son incipit : La poésie est impossible, donc elle a lieu. Chez ce poète (et en cela il est vraiment poète), vous pouvez remplacer à tous les coups le mot  « poésie » par le mot « vie », par la vraie vie dont le jeune Rimbaud a signalé un jour qu’elle sera toujours et a jamais absente. Cette absente possède cependant un lieu. C’est en cela que consiste la protestation initiale de Philippe. Vivre ou se laisser traverser par la poésie aurait trouvé sa place : le poème.

Depuis Baudelaire, nous le savons, c’est l’hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère qui est convoqué à ce pugilat. Car rien, et surtout pas la guerroyade spirituelle n’échappe aux mensonges, quand il s’agit de se situer dans une espèce de vérité. Je lis Lekeuche. Lekeuche parle fort. Il parle de grâce et du Christ, mais cela ne conforte en moi aucune dogmatique et, moins encore, aucun discours religieux. La netteté, enfin atteinte n’offrira au lecteur aucun secours : A terre, à terre est le poète atterré / De son soleil absent, Dieu, « A nous ! A nous ! » / Secours atroce. / écrit-il en évoquant discrètement la mort de la petite Thérèse de Lisieux.

Philippe Lekeuche serait-il alors un poète mystique ?

Oui, si on veut bien considérer que la mystique consiste d’abord en un examen rapproché (Dhôtel aurait dit « un examen serré ») du réel.

Et, pour accéder au réel, il faut d’abord le culot de le vivre, de s’y engager, de s’y battre, non comme on battrait sa coulpe, mais pour que la battue exsude un peu de vrai.

C’est tout cela que vous trouverez dans ce livre, dans tout ce qu’il confesse, dans tout ce qu’il confesse d’ignorer, dans tout ce qu’il nous engage à savoir. Vivre vraiment, même et surtout si la vie et le poème sont et seront toujours ailleurs.