Michèle Finck, La Troisième Main

 

Musique et poésie doigts entremêlés

 

Comment écrire « à et avec la musique » ? Chaque poème de La Troisième Main peut être lu comme une tentative de réponse à cette interrogation ; chaque poème, sans chercher à rien dire sur la musique, parle, chante avec elle.

La Troisième Main est un recueil né d’une expérience d’écriture singulière dont la clé, non dissimulée, est offerte aux lisières du livre, dans le poème liminaire « Cicatrisation » et dans une « Note » finale : d’une cécité momentanée naît, au cœur du noir, un approfondissement de l’écoute, une plongée dans la musique devenue pures « illuminations sonores ». On connaît le rapport essentiel, vital, de Michèle Finck à la musique, lisible déjà dans son recueil précédent, Balbuciendo (Arfuyen, 2012) ainsi que dans ses essais. Mais La Troisième Main l’intensifie encore ; l’œil refermé fait éclore et s’ouvrir, plus que jamais, l’oreille, qui accueille, qui souffre, qui jouit et qui, souvent, s’interroge.

De cette expérience singulière d’écriture naît une expérience unique de lecture : chaque poème est accompagné du titre d’une œuvre musicale, du nom des interprètes, parfois également de la citation de paroles chantées, avec leur traduction :

 

                        Schubert : La Belle Meunière
                        Dietrich Fischer-Dieskau. Gerald Moore.

 

« Ach Bächlein, aber weisst du
Wie Liebe tut? »
Art du peu : il suffit
D’une modulation
Pour que l’âme du meunier
Saigne en silence
Dans le murmure du ruisseau.

 

Poème de Wilhelm Müller

« Le meunier et le ruisseau » :
« Ah ! ruisseau, mais sais-tu
Ce que fait l’amour ? »

 

 

Où commence le poème ? Où finit-il ? Le nom même de Schubert ; ceux, si sonores, de Fischer-Dieskau ou de Moore ; les vers de Müller ; la langue allemande au cœur du texte (ou parfois le latin, l’italien, l’anglais, le russe, le hongrois) : tout cela est déjà – ou est encore – le poème de Michèle Finck. La musique, tissée au poème, se trouve comme à la fois abritée en son sein et déployée par les mots. Car ce poème chante. Le lecteur tout ensemble lit et écoute le poème, et cette écoute même est double : écoute des mots, écoute-souvenir du lied de Schubert tant aimé. Soudain, dans la mémoire du lecteur, « cela chante », « es singt », pour reprendre les mots de Rilke dans ses Sonnets à Orphée. Lire La Troisième Main est donc une expérience de lecture inouïe, profondément inhabituelle, qui parvient véritablement – rare miracle – à faire résonner en nous, en un même instant, la poésie avec la musique.

Suite de poèmes avec la musique, qui nous conduit de Bach à Berio en passant par une cinquantaine d’autres compositeurs et même par le « Jazz pour pas crever », La Troisième Main dessine un itinéraire en sept parties où se retrouvent les thèmes majeurs de la poétique de Michèle Finck : le sacré, le rapport aux morts, l’amour et la perte de l’amour, la souffrance – dite avant tout au féminin dans la partie « Golgotha d’une femme ». Tous ces thèmes se trouvent réunis dans l’ultime partie du recueil, sans doute la plus belle, « Musique heurte néant », où la musique et le poème tentent de « tenir tête au néant », « d’éclairer la mort ».

Métaphysique, ce recueil l’est profondément, au sens où la cherche désespérée de l’harmonie s’y fait à la fois sur les cordes de la lyre et dans des cieux peut-être désertés. La voix de Michèle Finck, partout présente, sans relâche s’interroge : « Musique apaise-t-elle la douleur/Ou l’aggrave-t-elle ? » ; « L’élixir sonore guérit-t-il ? » ; « Suppure le néant contre quel son sauveur ? » ; « Est-ce la rosée du sacré qui parfume les sons ? »

De la souffrance extrême, perceptible dans l’œuvre de Michèle Finck, la musique devient ici consolation, rempart contre le néant, trace du sacré au bord du silence ; jamais assurée, toujours précaire, elle demeure dans le déchirement entre le cri de douleur et son apaisement, bascule sans cesse de l’un à l’autre. Une question terrible révèle la tension en jeu dans le lien entre musique et sacré : « Musique est-elle désir de Dieu ? » Dans la double lecture permise par cette interrogation se tient sans doute une part du sens que Michèle Finck donne à la musique : musique comme désir venu d’un Dieu lointain, comme trace de son désir, et surtout musique comme aspiration à Dieu rappelant la « Sehnsucht » mystique de Novalis. 

            Ces interrogations qui parsèment le recueil rendent présente la voix de l’auteur comme en un appel sans cesse renouvelé au lecteur. Mais c’est aussi le très grand travail sur les rythmes et les sons qui font de La Troisième Main un texte réclamant l’écoute. Les rythmes sont souvent brefs, hachés ; les mots à eux seuls font phrase ; les sons, d’un mot à l’autre, se répondent, s’apaisent, s’aggravent :

 

                        Berio : Sequenza III.
                        Cathy Berberian : soprano.

 

            Borborygme. Éjaculation de voix criée.
           Éclatée. Écartelée. Écorchée. Équarrie.
           Le sexe des morts grandit dans les interstices
           Entre les notes. Sons toussés. Troués. Torrides.
           Hululements utérins. Extase. Basculée hors.

 

            Sans doute le trait stylistique le plus prégnant, le plus surprenant, est la disparition très fréquente des articles en début de vers : « Chœur a capella murmure le pur » ; « Sons ne consolent pas » ; « Piano est oiseau ». Cette disparition devient systématique lorsqu’il s’agit de nommer « Musique », comme s’il était à la fois impossible de la définir – sait-on ce qu’est la musique ? –  ou de « l’indéfinir » –  dans ce livre nous n’entendons jamais, à travers une musique, qu’un absolu de musique, infiniment présent et échappant à toute autre actualisation que celle de l’écoute ou celle de son entremêlement avec la voix du poème.

            Ce travail musical de la langue est indissociable, chez Michèle Finck, d’un travail du corps, aussi bien souffrance du corps qu’intensité du corps sentant et jouissant : le métaphysique demeure indéfectiblement lié au physique. Le son est douleur ou extase hic et nunc, au centre d’un corps connaissant un « Orgasme sacré », d’un corps où « chante l’utérus de la mort ». Ce corps, dans un transfert érotique avec la musique, devient alors parfois celui des sons eux-mêmes, lorsque se font des « Entailles/Dans la chair des graves », ou que « Le clitoris des sons sourit ».

            La Troisième Main, souvent, frôle le silence, mais maintient toujours au cœur de l’obscurité, sur diverses nuances, tons, tempi, la « torche » ou la « neige » presque silencieuse et faite enfin souffle de la musique. « Écouter n’est rien encore. Réécouter est tout. », nous souffle la voix de Michèle Finck au sortir du recueil : la troisième main, « main de la grâce » posée sur le front de qui joue ou écoute la musique, est aussi le signe d’une promesse consolante reposant dans une écoute sans cesse recommencée de la musique tressée au poème.