Nohad SALAMEH, Le Livre de Lilith

 

 

 

Placé sous le signe de la lune noire, Le Livre de Lilith annonce une thématique clairement définie, celle d’un discours sur la féminité, perçue dans toute son acception, dont l’auteure se propose de donner à voir la face cachée. Nohad Salameh y interroge sa condition de femme, mais plus encore elle porte un regard sur ses « sœurs », dont les portraits, évoqués en une multitude de tableaux, apparaissent regroupés dans des chapitres qui annoncent un découpage ordonné de manière thématique. La table des matières est à ce titre éclairante : « Voltigeuse sur le fil du rasoir, Femmes de l’ici et de l’ailleurs, Correspondance de nuit, Dames blanches de l’oubli ».

 

Ces tableaux succèdent à une première partie que l’on pourrait recevoir comme un préambule : « Paroles de Lilith », long poème de quatre pages, dont la première strophe débute par le pronom personnel « je », la seconde partie par le pronom collectif indéfini « on », auquel succède dans une troisième partie l’évocation d’une communauté dans laquelle le locuteur s’inclue à nouveau, grâce à l’énonciation contigüe du substantif « sœurs » et de la première personne du singulier :

 

« Souvenez-vous de moi
comme d’un fruit glorieux
d’un rire en cascade d’étoiles
d’un port sans adieux ni navires
au bout de toute errance.

 

Comment sauriez-vous que j’ai mal à vos cœurs
Lorsqu’ils perdent les feuilles saintes de la colère
Et kla mémoire mélodieuse
Des dahlias de Jéricho ?

 

Sœurs de fraîches plaies
Qui coulez en mon sang-onde à l’affût des soifs-
Pénétrez en moi par la porte neuve
Pieds nus
Avec vos guitares du dimanche ! »

 

Ce jeu avec les pronoms personnels amène, en fin de texte, à l’évocation d’une entité féminine globale et indéterminée, « Lilith l’inaltérable ».  Dés l’abord la tonalité est donnée : le discours sera celui d’une féminité qui, énoncée à partir d’une expérience personnelle, mènera vers l’âme universelle, si tant est que celle-ci soit féminine, ébauchée par une poésie qui glorifie la sororité, et, au-delà, esquisse en un chant profond et grave la source universelle de l’Humanité.

 

« Plurielle-mais intemporelle
je donne jour à la Vierge noire
a Isis la réparatrice
j’offre l’orange d’un sourire
et tourne le moulin de l’allégresse en l’âme d’Elat
ma sœur juive »

 

Il ne s’agit pas, toutefois, d’un enchaînement de descriptions regroupées de manière diachronique dans un ensemble de tableaux renvoyant à une même notion.  Il aurait été, en effet, aisé d’aligner ces portraits de femmes en un catalogue sérié, proposant des typologies  égrainées au fil des chapitres. Tel n’est pas le cas. L’auteure évite les écueils. Les portraits si magnifiquement dressés se suivent sans que le choix de leur place n ‘alourdisse l’éminente pureté de l’ensemble. L’agencement des poèmes au sein des chapitres permet aux éléments anecdotiques de mener à l’universalité de l’expérience humaine. Des pronoms personnels de la première personne côtoient ceux du collectif. L’emploi récurrent du « tu » permet la mise à distance offerte par le regard que la poète porte sur elle-même et aussi, grâce à l’ambivalence permise par les attributions référentielles du pronom, sur ses sœurs. Les vues se succèdent, brossant des portraits que Nohad Salameh invite le lecteur à partager à travers son regard. Ainsi dans « Plus neuve que la mort » ce va et vient entre une vision réflexive amenée par une prise en le regard introspectif et une adresse à la femme, interpelée mais non définie, déterminée mais non individualisée, donc appréhendée à travers les caractéristique immanentes de sa nature profonde :

 

« Tu résides dans le noyau dur du temps
puisant des étincelles
dans l’entrechoquement des cailloux lunaires.

 

Tu élis domicile au centre du miroir
Et ton espace se resserre
projetant un sable d’ombre
dans les interstices de ta peau.

 

Femme épouvantée
proche de toute rupture
menacée à la fois par la cendre et la flamme
méfie-toi des passagers sans paroles
qu’attisent tes angoisses
toi qui demeures à jamais
plus neuve que la mort. »

 

A travers ces tableaux sourde la féminité du poète, ses interrogations quant à sa condition de femme dans une société éminemment patriarcale. Femme d’Orient, Nohad Salameh évoque de manière récurrente l’expérience de cette quête de liberté, refusée, impossible et dérobée malgré sa condition. Celle-ci énonce sa révolte et l’affirmation de son désir d’exister, ses épreuves et  la difficulté d’être femme, de revendiquer cette liberté, d’être reconnue et d’affirmer son désir de devenir autre. Ainsi dans « Blessure d’Orient » :

 

« Femmes de tous les siècles
et de toutes les aurores
venez dormir en mes paupières :
j’arrive de partout et de nulle part
-présages de tant de chemins.

 

Se profilent en mon regard
-fenêtre d’eau somnolente-
des promesses de partance
mirages et miracles.
Est-ce blessure d’Orient jamais cicatrisée
cette chose de sang et de sueur mêlés
qui bat des ailes aux grelots de ma danse ?

 

J’avance entre l’ici et l’ailleurs
Parmi les tempêtes majestueuses de l’insoumission
Et les frissons des mondes superposés
Je me penche vers vous
Afin de me perdre en moi-même. »

 

Lilith apparaît non plus comme la face noire de la lune, mais comme la part nécessaire à la révélation de la lumière. L’introspection n’est plus ni féminine ni masculine, les clivages sont abrogés, dépassés par la parole du poète qui en une langue imagée et travaillée de manière à en déployer toutes les potentialités sémantiques permet d’ouvrir la voie à la part d’Humanité que chacun de nous porte. Un cheminement de l’être en devenir, le parcours de son accomplissement advenu au fil des épreuves et des heurts. Les éléments biographiques, qui émaillent les poèmes, en évoquent toute la difficulté, au diapason du chant d’une douleur rédemptrice. Un cheminement topographique aussi, lorsque sans cesse sont évoqués les départs et les errances, le déracinement et les lieux visités comme on voyage sans bagages ni ancrages. Nombre de poèmes évoquent en effet des lieux, entre l’ici et l’ailleurs, sans que jamais Nohad Salameh n’aboutisse à l’endroit d’un enracinement. L’achèvement de ce périple au mental comme au voyage est de devenir une femme, née du tissage de l’ombre et de la Lumière, qui énonce sa quête de liberté et assume ce pour quoi elle est advenue : écrire. Nohad Salameh ne mesure ses pas qu’à l’aune de ceci, et invite le lecteur à la suivre au gré de ce chemin existentiel et géographique. Seule l’écriture est sa demeure, ainsi que celle-ci le rappelle si merveilleusement dans « Femme/écriture » : 

 

« Surgie du luxe qu’est le silence
tu veilles à la frontière du domaine de signes
dans l’échancrure de l’encre heureuse
qui t’emporte vers la voie lumineuse
où se meut le mystère.

 

Là/à l’orée de l’instant inaltérable
derrière les tentures du songe
plus rien ne fait écran
à l’avancée vertigineuse de tes graphies
tandis que tes empruntes digitales
brasilles sur fond de meurtrissures.

 

Alors sans cesser de respirer
-matière liquéfiée par l’eau princière de l’esprit-
du dedans et du terme :
lieu séminal d’une page
en quête au plus profond de toi
d’autres saignées. »

 

Lilith, guerrière farouche et insoumise, offre sa part d’ombre à la clarté d’une écriture lunaire et somptueuse. Multiple et unique, la femme apparaît dans Le Livre de Lilith dans toute sa quintessence. Et si ce recueil aborde des problématiques d’une gravité non démentie, comme la condition de la femme et le déracinement, la puissance du travail de la langue confère aux vers de l’auteure une portée transcendante. Au-delà des clivages et des luttes, celle-ci démontre que l’écriture est un territoire Humain et universel.  Ce qui nous est offert ici c’est de recevoir comme présent l’essence même de la poésie : la liberté,  dévoilée par un langage dont le verbe est d’une puissance démultipliée. Nohad Salameh s’empare de la parole, du droit à la parole, de l’invention d’une parole, « Intarissable », pour le plus immense bonheur de nos âmes.

 

« Femme intarrissable
ainsi que la naissance
ta bouche déborde de coquillages de lune
et d’eau lustrale.
Tu dénoues les pluies
Afin de recueillir les millénaires
Dans la jarre des générations.

 

De toutes parts
Tu sens imploser en toi
L’avant/l’après
Et les signes annonciateurs
D’une contrée promise. »

 

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