Philippe Jaffeux, Courants blancs

 

Chaque phrase se détache de l’ensemble et chaque phrase se détache d’elle-même pour venir nous interroger parce qu’elle est toujours double. Il faut que la première partie trouve sa justification en la seconde. Et pourtant entre chaque partie de la phrase, il y a hiatus, opposition dans un tout vraisemblable, uni et qui coule par lui-même. Prisonnier d’une tour, nous regardons par la lorgnette, toute la vie est là dans l’étroitesse de l’ouverture. Les phrases, comme des flèches, décrivent un paysage et l’étalent devant nous. Ce sont des murs épais de mots que nous traversons. Toutes ces phrases écrites à la troisième personne, provoquent un détachement, un regard sur le monde qui reste à distance.

Philippe Jaffeux tient la mesure par un double balancement qui du plus au moins, de l’abstrait au concret des mots, des actions opposées ou concomitantes, rétablit l’équilibre. Toute phrase tend au zéro, à sa mise en évidence puis à sa disparition. Il faut alors passer à la suivante qui imite la précédente et ainsi de suite pendant 70 pages ininterrompues. Passé et futur se projettent dans un présent pour s’affirmer dans une scansion douce mais ferme. Il y a de l’interminable chez Philippe Jaffeux. C’est une association du réel parfois légèrement fantastique dans une écriture toujours pareille à elle-même. Solidité, force, équilibre entraînent le lecteur dans un tourbillon dont il ne se détache plus.

Une phrase par ligne, un même nombre de phrases par page forment un bloc, une densité qui assure au recueil une renaissance permanente, un espoir.

Toutes les fins du monde avortèrent car il renaissait au contact d’un espoir cosmique nous dit la dernière ligne de Courants blancs.

N’est-ce pas une manière d’accéder au vide : … des lettres qui n’avaient pas de début ni de fin et d’assurer une présence permanente et partout ?

L’auteur nous interroge, nos repères personnels sont modifiés jusqu’à notre logique. Il nous faut reconstruire une pensée, tourner le monde d’une autre manière. Il secoue le présent car causes et conséquences ne s’ordonnent plus comme une pensée traditionnelle. Il faut lâcher un peu de notre culture pour pénétrer l’œuvre qui a toujours tendance à se retirer avant de se livrer pleinement. Pas d’ornement, les mots donnent leur sens et par là même, leur nécessité de dire. Chaque point de ponctuation s’ouvre sur un silence, un arrêt qui est le prolongement de la phrase et cependant c’est l’absence que l’on entend. Il y a impossibilité à enchaîner les phrases les unes aux autres, bien que l’un soit dans le multiple et vice-versa. Et chaque phrase nous aspire dans un labyrinthe dont la sortie est devant nous parce que par ce labyrinthe c’est nous que Philippe Jaffeux dévoile et puis  nous en expulse si nous en avons perçu le sens.

L’auteur ouvre le monde au couteau d’un souffle profond. L’amande est là qui rayonne. Attendons encore avant de la poser sur notre langue. Tout n’est pas dit et ne le sera jamais. Il y a toutes ces pages qui en témoignent comme une masse, un dire qui s’accumule en expansion. Philippe Jaffeux souffle sur les braises tant qu’il peut car pour le lecteur attentif le feu reprend toujours ligne après ligne. Il joint l’horizontalité à la verticalité car c’est notre humaine condition.

Il s’agit d’un labourage profond par des sillons extrêmement droits qui par des allers retours font germer dans l’esprit un présent métaphysique où surgissent des courants blancs pareils à des éclairs comme ceux tracés sur la page de couverture avec un tronc central et de nombreuses ramifications dans lesquelles chaque lecture suscite un sens nouveau.

Philippe Jaffeux se serre au plus près de son écriture par un ordre, une discipline qu’il ne lâche jamais parce que sa méthode répétitive fait de ses paradoxes un orage qui devient spirale qui tourne et monte.

 

Il se protégeait du soleil avec une page qui reflétait son angoisse d’homme blanc.
Il pensa de la meilleure façon dès qu’il eut le courage de se taire pour douter de sa parole.
Il abandonnait les artifices d’une écriture lointaine pour se rapprocher d’un alphabet fidèle.

 

Il ne triche pas, il se rapproche d’une perfection qui est le monde dans son extrême réalité.

 

Il éclipsa l’écriture à l’instant où une lumière cosmique découvrit la face cachée de sa page.
Les mots sont perdus s’ils se détachent des lettres dans le but de retrouver une partie invisible.

 

C’est à un au-delà des mots que nous assistons. Ici, la poésie ne vient pas du quotidien, elle y va, débarrassée des superflus, des jolités, le tout dans une langue bien équilibrée, charpentée, rythmée, car il y a une belle musique (qui me fait penser à Bach) qui tire ses origines d’un langage classique. Il y a beaucoup d’aphorismes tout en douceur, de vérités de vie, qui mine de rien, s’imposent.

Difficile, peut-être, la première fois d’aborder un livre de Philippe Jaffeux. Il rebute un peu mais des lectures répétées permettent de comprendre la profondeur de sa pensée et sa justesse car la contradiction que contient la phrase est son unité. Il y a de l’intelligence aux aguets, une sensibilité aigüe qui nous apprennent l’humilité, la vie allégée et nous proposent une ligne de conduite.

Il écrivait avec des lettres imaginaires car sa parole était trop réelle pour être retranscrite.