Pierre Tanguy : Autour de Salah Stétié

 

Nous publions le récent mail de Pierre Tanguy à Recours au Poème, et ses textes sur l'oeuvre de Salah Stétié :

En ces temps de barbarie, se tourner bien sûr vers la poésie, et relire Salah Stétié.
Le texte du poète libanais sur son "Voyage à Alep" (au milieu du siècle dernier) est remarquable. Vous le connaissez sans doute.
Il est en pièce jointe avec, pour info, deux notes de lecture sur des livres de Salah Stétié que j'avais publiées en 2003 et 2005 dans Ouest-France

Cordialement
Pierre Tanguy

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Salah Stétié : Le voyage d’Alep

 

Le poète libanais fit, « avant l’année 1950 », alors qu’il n’avait que dix-huit ans, un voyage à Alep. Sa relation de voyage fut publiée, partiellement en 1953, dans la revue Le Mercure de France. On peut aujourd’hui trouver l’intégralité de son superbe texte dans le livre Salah Stétié, en un lieu de brûlure, (Robert Laffont/collection Bouquins). En voici trois extraits :

 

« Autour d’Alep, le chameaux roux paissent les tombes. Ni murs, ni feuilles. Un champ sans borne se propose à la pensée. Ici, rien, nul ornement, ne cherche à diminuer le prestige entier de la mort. Ouverte au promeneur aventureux, elle dessine une brûlante égalité. Des corps sans fleurs dorment dans une pierre aride. Avec le ciel, sans ombre de tendresse, elle inaugure un échange absolu.

La ville, au loin, n’est qu’un prolongement de ce mystère. La citadelle énorme la domine. Elle a connu les plus anciennes lunes. Tant de symbole égare l’âme et la déprend. Un pleur affreux tourmente la paupière. Puis le silence s’installe avec la vie ».

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«  Ma chambre occupe une complexité de lignes dont l’esprit s’émerveille. Mes fenêtres, pour capturer le jour, se sont approfondies dans les murs. Ceux-là sont d’un grès tendre et poreux qui échange des dons régulateurs. De ce bonheur, la pensée se nourrit.

La maison, d’ailleurs, que j’habite, est toute en épaisseurs et en arches. Elle ne se souvient plus de la lumière. Cela nous met à l’abri de nous-même.

D’où je me trouve un escalier m’attire vers une cour où, sur du bleu, médite un arbre. Il y a aussi le réservoir des eaux qu’on cueille, en début de saison, après les boues passées, sur les toits ».

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« Jamais plus qu’ici la Croix ne me parut émouvante. Non, certes, que les églises fussent belles. Elles sont vouées à l’encombrement byzantin. Une grossière idolâtrie les dépare. Mais que, dans les cœurs douloureux, leur ombre infiniment se prolonge !

(…)

Orient, Orient. Jamais le Christ ne me parut tant lui-même qu’en cette gloire confuse du pauvre. Loin de la pourpre romaine et des trônes, son vrai visage compose à mes yeux celui d’une humanité douloureuse, qui se laisse, infiniment, bercer de songes… »

 

Parution : 15 Octobre 2009
Nombre de pages : 1184
Prix : 32,50 €
ISBN : 2-221-11414-0

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Carnets du méditant

 

Poète et essayiste arabe, né à Beyrouth, Salah Stétié nous livre ses « Carnets du méditant » sous le forme de maximes et de brèves sentences naviguant entre mystique et scepticisme ; Ces « copeaux du menuisier », comme il les appelle lui-même, traduisent l’attachement de l’auteur à une culture ouverte et profondément humaniste. « La poésie, dit-il aussi, est devenue, face à la démission du religieux, ou, dans certains cas, de son dévoiement, l’autre parole spirituelle ». Savourons donc, comme il se doit, tous ces mots qu’il nous jette en pâture. Sachons aussi apprécier ses saines provocations. « Dans une église, faire une prière d’islam. Dans une mosquée, faire une prière chrétienne. Pour perturber nos anges ». Ou encore ceci. « J’appelle âme ce qui ne cicatrise pas » (Publié dans Ouest-France, 2003)

 

Éditions Albin Michel, . Mai 2003, 304 pages.
ISBN : EAN13 : 9782226137654.
Prix : 13.00 € 

 

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Fils de la parole

 

 

Ecrivain arabe d’expression française, Salah Stétié est né à Beyrouth en 1929. Il a été longtemps diplomate, ambassadeur de son pays auprès de diverses capitales et d’organisations internationales. Mais c’est, avant tout, un grand penseur et un grand écrivain. Il s’entretient ici avec Gwendoline Jarczyk, philosophe et ancienne journaliste, sur les grandes motivations de sa vie.

A mi-chemin entre André Chouraqui (pour la sensibilité poétique et spirituelle) et Georges Steiner (pour l’érudition impressionnante), Salah Stétié connaît de l’intérieur les multiples facettes de l’identité méditerranéenne : son conservatisme parfois rigide et son ouverture fertile, son goût pour la tragédie et sa tradition d’hospitalité. Salah Stétié en parle avec beaucoup de bonheur et enrichit notre connaissance de cette identité.

Une grande partie de l’ouvrage tourne, aussi, autour de la parole dans ce qu’elle a de plus pur (d’où le titre du livre). A commencer par la poésie dans le rapport qu’elle entretient avec le sacré, l’enfance, la mystique. « La poésie est fiancée de la fraîcheur », écrit Salah Stétié.

On lire, également, ses intéressants propos, sur le fondamentalisme et l’intégrisme. « Si l’on veut réussir vraiment à changer cet état de choses, déclare Salah Stétié, ça ne saurait être par la matraque, mais par l’assiette pleine et par l’école (…) L’opération est bien plus longue et plus complexe que le fait d’envoyer des avions et des tanks en Afghanistan ou en Irak ». (Ouest-France, 2005)

 

Editions Albin Michel,Collection Espaces Libres
2004, 259 p
ISBN 978-2-226-15192-6