A propos du secret secret de Laurent Albarracin

par : Marie Huot

 

A lire et relire le Secret secret de Laurent Albarracin , on comprend qu’il a trouvé la petite clef qui ouvre le mot derrière la chose ou l’inverse.
Le recueil s’ouvre d’ailleurs sur un premier très court texte : la clef n’ouvre pas la clef.
Au contraire : la clef fait comme une serrure autour de la clef.
Tout semble contenu dans cette inauguration heureuse, cette peut-être clef dans la serrure du recueil.
Il y a un contraire, un inverse, une sorte de retournement de l’image pour y trouver ce à quoi on ne s’attend pas mais qui est entièrement et mystérieusement contenu dans son envers.
Laurent Albarracin creuse avec l’air de ne pas y toucher.
L’amande est comme un couteau tendre
dont on mangerait l’intérieur de la lame
C’est un étrange creusement qui exhume des évidences que l’on ne voyait pas.
Il met en lumière les liens secrets qui se trament depuis la nuit des temps entre notre regard et ce sur quoi il se pose.
Le regard de Laurent Albarracin, s’il est aiguisé et met à jour le secret enfermé à l’intérieur des choses, n’en est pas moins paisible et comme lentement posé sur le monde dans l’attente d’une sorte de révélation simple.
Mais … combien toujours
l’effort de la simplicité est grand.
On se souvient des manuels de notre enfance, ces Leçons de choses qui nous laissaient croire que le monde entier pouvait être contenu dans l’explication méthodique de ce qui le compose. Il y a de cela dans le livre de Laurent.
On y apprend l’eau, l’arbre, le bol, la lampe, l’escargot et la grenouille, la lune et l’amande…
Et tout y est comme décortiqué pour se rendre à l’évidence de sa leçon.
Tout y est contenu dans tout, nous donnant du monde une  explication en abîme, tout à la fois lumineuse et comme révélée de ses profondeurs, de son obscurité.
M’émerveille comme l’eau
assombrit tout ce qu’elle arrose
d’un sang lumineux
comme elle rend tranchant et vif
tout ce qu’elle asperge et contre quoi elle coule
Comme le pêcheur au bord de la rivière, Laurent Albarracin considère l’alentour avec patience, dans un silence d’où va surgir la proie au détour d’une image, d’un vers suspendu, et l’humour n’est jamais loin, qui met cette distance délicate comme celle du
bouchon qui tangue à la surface de l’eau
(et qui) hausse les petites épaules de l’indifférence de l’eau.
Si le poisson est la sandale de qui marche dans sa tête, c’est une jubilation heureuse de cheminer à travers ce livre, où l’évidence se glisse dans les plus infimes recoins de toutes choses pour nous les éclairer d’une lumière neuve et à la fois ancienne, dans une archéologie du quotidien magnifié : ce qui traverse le monde est une rivière
qui a pour bords toute la légère poterie des choses.
Nous voilà transportés, émus et légèrement ivres puisque
La coque des fruits les berce
de la perspective d’une croisière au long cours
l’enveloppe de l’enveloppe  de l’enveloppe
comme une mer intime
en amande dans le monde.
Nous, ainsi tenus dans l’amande du secret secret.