Sylvia d’Antoine Wauters

Il s’agit de Sylvia Plath, auteur américain, décédée par suicide.

Cri d’amour d’une recherche vouée à l’impossible, d’une quête à multiples visages où les rôles de chaque mort se confondent à sortir de l’ombre, des restes de mémoires, des souvenirs, à rendre chacun à ses objets jusqu’à pouvoir les utiliser, comme si de la langue rompue, saccadée par moments, une harmonie nouvelle pouvait renaître, comme s’il y avait refus d’accepter  dans une acceptation quand même. Comme si la juste et morbide vision des choses pouvait guérir et nous lancer vers un avenir où le même sort reste probable. De ce monde réel, une fiction tend vers l’infini : la confusion des corps morts et vivants, leur interpénétration c’est-à-dire le refus d’accepter, dans un premier mouvement.  Conséquence : le lecteur ne sait plus très bien où il en est, qui est qui et qui dit quoi, des morts aux vivants et des vivants aux morts. Ce livre n’en est que plus prenant plus révoltant parce que l’on n’échappe pas à sa lecture, les faits s’imposent. Dans ces textes où différentes personnes se superposent, non pas des personnages, nous ne sommes pas dans un roman, un fil nous guide : Sylvia, dont des paroles surgissent pour confirmer des textes, située par une belle quatrième de couverture à laquelle j’ajouterai : J’ignore, Sylvia, d’où tu me parles, … c’est ma voix même qui est à ce point charriée par un vent tien, renversée jusqu’à me faire penser que tes mots sont de moi …dit l’auteur. Echange qui se traverse à plein par la grâce d’une écriture qui renverse la mort ou plutôt l’inverse : Nous laissant vivre. Nous laissant. Nous. Dans une ouverture totale à être.

Et pourtant que s’est-il transmis de ces mots. Des phrases qui s’arrêtent en plein cœur du dire, des mots isolés qui nous laissent continuer seuls, des actions opposées soudées l’une à l’autre par mimétisme, comme si l’idée de la mort rendait possible une ouverture, ouvrait une porte à notre monde de vivants, une continuité, fusse-t-elle sèche. Mais non, la vie repart et s’ouvre au monde parce qu’il y a les choses plus tristes, plus sourdement tristes. La mort enfin acceptée parce que l’on se confond un instant avec elle, donne une  nouvelle naissance : les contraires enfin réunis : la pourriture rare, exquise, précieuse.

Ecriture souple, en va-et-vient qui laisse aux mots manquants le soin de donner un sens plus profond, plus secret. Une façon peut-être de ne pas pleurer. Ecriture en clair obscur, nous laissant l’ombre à peupler. Sylvia où la vie, sa double face acceptée.

L’auteur en vient alors à la mort  lente de ses deux grands pères. Lente dégradation de leur entité physique et mentale. Lent retour vers le néant, passant par l’oubli, la confusion, l’abandon des énergies, celle de la conscience. Devenu progressivement une chose : Que doit-on faire de toi ?, encombrante et qui a fini par rejeter le monde. Tout meurt jusqu’à l’inversion, jusqu’à l’impossible présence, jusqu’à l’oubli du monde, le tout accompagné d’inlassables répétitions, du retour à l’enfance. Tout cela est dit avec pudeur, sans retenue, sans rien cacher avec amour et tristesse en filigrane. C’est à nous et de nous qu’Antoine Wauters nous parle.

Entre les deux morts décrites, celle de Charles et celle d’Armand, Sylvia vient au secours : Le secours ne pourra venir que de l’écriture. L’auteur ajoute : quelque chose reste qui, lui, ne mourra jamais. 

Pour chaque mort, Sylvia crie vers un là-bas meilleur à l’ultime question : C’est encore loin ?

Il y a un devoir de mémoire dont s’acquitte A. Wauters. Mais tout reste au niveau des mots … tu me viens par Ariel, Sylvia. Pourtant nous sommes dans le réel, il y a une volonté de devenir ces morts, d’être eux jusqu’à dans leurs gestes, leurs paroles à endosser leurs vêtements, à disparaître en eux. N’empêche qu’à terme, ces morts encouragent à vivre quand on a su regarder la mort en face c’est-à-dire tourné vers l’avenir.

Il y a au fond de ces proses poétiques une thérapie, un monde qui s’élargit, qui ne meure pas et qui appelle. Nombre de pages en font la preuve par cette écriture nette, débarrassée d’images, claire, vraie, celle qui nous rend confiance à continuer malgré la chose que l’on sait.

Nous sommes dans le domaine de l’anecdote, du personnel, de l’intimité, mais par cette grande pudeur du dire, déjà mentionnée, nous pouvons, avec Robert Vivier, affirmer pour Antoine Wauters: Baudelaire jette son drame intérieur sur le plan universel. La poésie avant tout, c’est d’entrevoir. Ces morts aimés se sont d’abord  effacés avant de mourir, n’y a-t-il pas là une ultime liberté, une revanche même ? Ils ont traversé le mur des mots pour enfin trouver l’espace, celui sur lequel on ne reviendra plus, celui qui disait : le ciel est bas et le jour est tremblant.

D’une conclusion bien provisoire : chaque chose veille et travaille à sauver son éternité, nous dit Jean Follain.