Vaguedivague de Pablo Néruda

par : Anonyme

Vaguedivague (Estravagario en espagnol) est certainement un livre méconnu de Pablo Neruda, pris qu'il est entre deux ouvrages majeurs universellement reconnus, Le Chant général (1950) et La Centaine d'Amour (1960). Or Vaguedivague, publié en 1958, est un moment important dans la vie et l'œuvre de Neruda : il divorce en 1955 de Delia Del Carril pour épouser Matilde Urrutia qui apparaît à la fin de Vaguedivague dans le Testament d'automne et qui sera l'inspiratrice de La Centaine d'Amour d'une part et il est informé depuis le XXème Congrès du Parti Communiste d'Union Soviétique (février 1956) des crimes de Staline d'autre part, ce qui ne sera pas sans influence sur la composition de Vaguedivague, vaste poème cyclique comme on a pu le dire, où la nature trouve toute sa place sans que Neruda ne renie rien de ses convictions politiques… À noter également que c'est en 1957 que Neruda écrit La Centaine d'Amour et termine Estravagario

Vaguedivague apparaît donc comme une méditation de Pablo Neruda sur son histoire personnelle aux accents métaphysiques, une méditation où la sagesse et la profondeur sont exprimées avec humour. La difficulté à la lecture vient des références trop vagues pour qui ne connaît pas parfaitement la vie et les voyages de Neruda. Car ce livre s'enracine dans les souvenirs de voyages, les expériences et les rencontres du poète. Ainsi le poème Chevaux commence pas ces vers : "J'ai vu de la fenêtre les chevaux // Ce fut à Berlin, un hiver…" À quoi se réfère Neruda ?  Aux chevaux du quadrige de la Porte de Brandebourg ? On sait que Neruda est venu en Allemagne en 1951… Est-ce à cette occasion ? On se prend à espérer une édition critique avec tout son appareil de notes !

Reste que Vaguedivague est une ode à la vie, une invitation à profiter de celle-ci qui n'est qu'une parenthèse dans le néant dont nous sortons et auquel nous retournons. Pas de transcendance dans les poèmes de Neruda mais seulement une approche matérialiste de l'existence et une exigence de justice. Ode à la vie, au bonheur simple de manger à sa fin, de respirer. Et si Pablo Neruda parle de la mort, c'est pour mieux la refuser au nom de l'exigence de vivre, c'est pour mieux mettre en lumière la vie qui ne demande qu'à être douce pour tous… Exigence de justice car Pablo Neruda est conscient de l'inégalité et de l'injustice qui règnent. Il dénonce bien sûr ces dernières et se rangent résolument aux côtés des laissés pour compte. Il en appelle à un monde meilleur où les nappes seraient mises pour tous : "Asseyons-nous vite pour manger / avec tous ceux qui n'ont pas mangé".

La poésie de Pablo Neruda est tellurique. Un poème comme Échappatoire (qu'on peut rapprocher de Chevaux) met en scène un cheval galopant dans l'herbe. Et le poète s'identifie à ce cheval et il retrouve les sensations du paysage traversé, et il recommence à ne plus rêver. Elle est aussi panique. Un poème comme Pauvres jeunes gens dit simplement l'amour physique. Pablo Neruda écrit des vers d'un dénuement extrême : "Combien il est difficile sur cette planète / de nous aimer tranquillement", vers qui deviennent prosaïques tout en mettant en cause la société : "tout le monde regarde les draps, / ils troublent tous ton amour". Elle est aussi didactique comme lorsque Pablo Neruda pose les questions sur la richesse et sa transmission dans Ils sont faits ainsi et qu'il retourne, mine de  rien, à l'injustice, aux inégalités. Tout le recueil est à l'image de cette diversité…

 À quoi mesure-t-on la fécondité d'une œuvre ? Sans doute aux échos qu'elle suscite. À lire Vaguedivague, on pense à l'Élégie à Pablo Neruda d'Aragon ou aux différentes séries peintes par Kijno à partir des vers de Neruda. L'Élégie à Pablo Neruda comprend une version du Paresseux, l'antépénultième poème de Vaguedivague, version écrite par Aragon lui-même et donc assez différente de celle qui figure dans le volume dont il est ici question (due à Guy Suarès), elle est complétée par une traduction partielle du Testament d'automne 1… Quant à Kijno, faut-il  rappeler les Stèles pour Neruda (1975-76), le manuscrit à peinture, Mémorial de l'Île Noire, (1977-78) et le Théâtre de Neruda (1979-80) qui fut présenté au Pavillon français de la Biennale de Venise en 1980 ?

1. Voir Aragon, Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, tome II, pp 1074 et 1085 en particulier.