LA GRANDE NUIT D’AJAX

 

Toute la nuit à entendre les ambulances passant à toute allure
voulant sauver à coups de stridences électriques
ton amour blessé, dont tu ne sais
qu’ il est déjà mort.

Nuit remplie de hurlements et de vert
poison d’ araignée. Et passant par dessus sa couche lasse
les saints martyrs à cheval embrassés, les sabots laissant
des marques profondes sur sa haute stature, qu’ emplissent de vin
les petites libations au drap blanc qui depuis trois jours la
      recouvrent, comme
pour ta mère autrefois. Aucun ami. Et ce taureau amoureux de la
      lune
qui t’ accompagnait haletant dans les orangeraies quand tu lui
      narrais tes malheurs enfant
dans ton errance impitoyable ce soir, ne viendra pas.

Nuit plus angoissée que les autres, ton air tout entier sent
      l’ égoïsme mis à mort, et des couteaux
dans leur joie excitée coupent des tranches de tes ténèbres, nuit
plante sarcophage dans le cerveau, avec cette pluie sournoise des
      alcooliques titubant sur la route qui te colle au dos comme une
      deuxième
peau et toi perdu pour toujours
dans les ravinements de la mémoire, qui égorges des agneaux et
       les appelles Thanàssis,
Andrèas ou Yòrgos, qui portes en dansant leur peau  —dans la
       lumière froide de l’aube qui suit
tu mordras de honte le brouillard, à grandes bouchées de
       désespoir tu rempliras ta bouche en cherchant ta perte, mon
       Dieu
comment un amour achevé devient présence impérieuse tandis
       que te percent la poitrine
les aiguilles de tous les pins sanglantes
comme de ton épée la pointe salvatrice.
«Étrange», répétais-tu à haute voix toute la nuit, entendant passer
        les ambulances, «étrange,
comment a-t-il pu grimper, ce taureau, sur les remparts d’ en
        face?»

 

 

Traduction de Michel Volkovitch