Douze poèmes

 

 

Notre aliment
C’est la colère sous le plus cru du ciel
Son alliance avec la lumière laissée à l’eau trouble des flaques
Son vœu d’arbres éteints de jardins dépouillés
Il en vient à chaque montée du sang
Avec la rage des rivières
L’attente

 

 

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Balbutiant qu’annonce
Un tremblement des feuilles les plus fines
Vert gris vert encore immobile soudain
Comme un lièvre cessant de boire humant
Et jouant du cuivre de l’air
Le vent fête le soleil naissant

 

 

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Avec la part belle du rêve, cette soif nocturne que la rosée étanche ce n’est pas l’écorce des bouleaux qui l’éclaire, mais ce que l’obscur emprunte à l’été, un amas de feuilles mille ans exposées à la lumière. C’est dormir où pleurent des rivières, parmi les cheveux délacés du vent et les pierres concassées qui chantent.

 

 

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Vivante fontaine
Ton écheveau de voix ta durable clarté
Au vent d’hier lave l’eau
Tourne sur la pierre un refrain de bulles vierges
De soif       de lenteur dans l’air ébloui
D’oubli de boire

 

 

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Avant d’éteindre les platanes où le vent bouge
La nuit s’enfonce dans l’œil des chevaux
L’effroi mène les enfants de porte en porte
Délie leur langue sitôt passé le seuil
Elle choisit ses fruits avant qu’ils ne tombent
Ceux qui viennent avant terme l’attendent

 

 

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Qu’une eau menue nourrisse
À l’heure où penche la moisson
L’écorce là-haut la neige vive
Le poignard tiré des blés
Nous allons     − divagante aimée oublie ton labeur !
L’obscur qui s’accroît délie l’herbe mûre

 

 

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La mer je l’entends tonner après la dune
Ses éclats de sel sous le soleil à pic
Sa voix de cuivre couvre mon souffle
Mes jambes faseyent la terre s’esquive je ne sais
Quel alcool maraude à mes pieds
Me garde de passer les salines
Le sable où je marche pèse mes tempes
Fêtent quel feu quel rire
Quelle foison de graines jetées au vent ?

 

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Elle, se retirant laisse au sable le sel piégé par le soleil, en cette fabrique du diable qu’enferme une dune − lui brûlant, oubliant sucre éclats échos de fêtes étend son empire dans le silence, ciel qu’aucune pluie ne ravitaille, décrétant la soif cet assèchement qui laisse éprouvé comme limaille l’œil et la gorge à vif.

 

 

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J’attelle ma faim à ton délice
À son parterre de fleurs écloses
Nos mains relaient notre patience
Le ciel nous congédie sur le drap incendié
Un feu dans la forge éclaire et croît

 

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Dans la vacance du siphon
L’eau de vaisselle fait un bruit d’orage
Un tonnerre sans menace rôde puis s’éloigne
J’entends la pluie zélée
Les borborygmes du déluge
Les marronniers dégouttent les caniveaux s’emplissent
Chacun aux eaux en émoi prête un instant de silence
L’excès du ciel nous révèle notre soif

 

 

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La face penchée des fleurs a cessé d’embraser notre table. L’hiver venu par la berge des fleuves apporte des relents d’avant-monde, parle d’un ciel dont on ne s’éloignait que pour dormir. Dans la main nue qui a repoussé la friche, le grain attend. Semer n’est que le versant moins pur du désordre. La plaine dans la clarté sans voix palpite − elle sombrera dans un autre silence, celui qui précède puis accompagne la respiration de la nuit. Nous sommes sans ressources dans le jour qui s’agenouille : nus, sa cadence est la nôtre où l’air nous convie.

 

 

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Où cesse la neige, franchissant la ligne éblouie on perd pied dans une eau bruyante dont le froid irrigant la peau donne vie soudain aux hêtres au-dessus, au mouvement du vent dans leurs branches. Déserts ou habités l’aval ni l’amont n’importent − le ciel est un drap glacial où aucun dormeur ne s’invite.