Cent fleurs pour Gaston CRIEL, suivi de 3 poèmes

 

 

Il est des écrivains voués à être périodiquement redécouverts parce que trop vite oubliés; des écrivains dont l’œuvre est liée à une époque et à un style de vie ; des écrivains qui, tout en étant pleinement conscients de leurs dons, n’ont pas voulu sacrifier la vie sur l’autel de la littérature. Je ne crois pas me tromper en affirmant que Gaston Criel est de ceux-là. Homme du nord, il était né à Lille voici un siècle, le 13 - ou le 30 - septembre 1913. Et comme beaucoup d’enfants de sa génération, cet irréductible amoureux de la liberté connût, pendant cinq longues années, la captivité des vaincus dans les stalags hitlériens. Il se rattrapera en fréquentant assidument les caves à jazz et le Saint-Germain de l’après-guerre. Locataire de Jean-Paul Sartre, secrétaire d’un André Gide déclinant, adoubé littérairement par Jean Paulhan et Henry Miller (dont il est, stylistiquement, proche), Gaston Criel ne devint pas un écrivain professionnel malgré le succès de ses premiers romans (« La grande foutaise » fut proposé au Prix Goncourt de 1953). Pour gagner sa vie – et l’on sait que ça signifie souvent la perdre -, il exerça un grand nombre de métiers disparates, dont portier dans une boite de nuit : autant d’expériences qui devaient nourrir son inspiration turbulente. Poète, il le fut jusqu’au bout, donnant à bien des revues des textes d’une dérision souvent ravageuse. Ce baroudeur des lettres n’en était pas moins un homme sensible et généreux, toujours à l’écoute des jeunes auteurs. J’étais de ceux-là quand, vers le milieu des années 80, j’entrais en contact épistolaire avec lui. Etrange rapprochement qui trouve son explication dans la fréquentation commune des revues et fanzines nordistes – dont « Le Dépli Amoureux ». Néanmoins, une correspondance chaleureuse s’instaura entre nous et je guettais, non sans fierté, les lettres en provenance de Seclin, 35 rue des Comtesses, où il vécût ses dernières années.

Au début de l’année 1988 parût, chez Samuel Tastet, « L’os quotidien », son cinquième et dernier roman. Celui-ci narre, avec un sens aigu de l’absurde, les tribulations de Robert Reynaud – double littéraire ou hétéronyme de Criel – sur une décennie environ, de l’immédiate avant-guerre aux années difficiles mais autrement plus joyeuses qui suivirent la Libération. Criel m’en envoya un exemplaire que je lus avec allégresse, tant sa prose saccadée était riche en formules mémorables – comme « la végétation humaine croît où elle peut ». Journaliste alors débutant, je lui proposai aussitôt d’en donner un article. Toutefois, je ne voulais pas le faire paraitre dans une des revues où nos textes se côtoyaient, mais dans un véritable journal, afin de lui assurer plus d’audience. Avec le même enthousiasme qu’un écrivain en herbe, Criel me fit parvenir illico trois exemplaires en service de presse. « La voix du nord » ayant assez vite couvert l’information, je tournai mes regards vers l’aire marseillaise et contactai « Le Provençal » qui accepta finalement quinze lignes sur « L’os quotidien » dans son panorama littéraire du dimanche. Ce petit article dans un journal si loin de sa zone d’influence lui causa, je crois, un vif plaisir. Voici un extrait de la lettre qu’il me posta juste après :

« La chance est de savoir que l’on n’écrit pas pour rien. Merci pour votre article ! Merci pour vos efforts ! Je suis content pour vos succès que j’enregistre ici ou là ! »

C’est à peu près à la même époque que je découvris sa voix calme et trainante, lors de son passage tardif sur les ondes de France-Culture, toujours pour présenter son roman :

« J’ai de la neige sur les épaules. Confia-t’il à la présentatrice qui l’interrogeait sur son âge. »

Par la suite, il me gratifia encore d’un exemplaire de « Swing », son dithyrambique essai sur le hot-jazz qu’avait préfacé Jean Cocteau : faut-il dire qu’il est quasi introuvable, aujourd’hui ? Nous gardâmes ainsi le contact jusqu’à ce funeste matin de janvier 1990 où un faire-part de sa veuve m’annonça son décès : il avait 76 ans.

Depuis, bien de l’eau a passé sous les ponts, mais je garde toujours un souvenir ému de ce grand Lillois, homme de toutes les expériences et qui sut garder jusqu’au bout la flamme de la jeunesse.

Les lecteurs de ce petit article auront compris que Gaston Criel ne fait pas partie de ces écrivains officiels qu’on lit dans les écoles ou que l’on commémore à grand renfort d’argent public. Une raison supplémentaire pour se rabattre sur ses livres, chez les bouquinistes ou dans les bibliothèques. A moins qu’ils se tournent vers Internet où quelques-uns de ses titres sont disponibles en ligne, neufs ou d’occasion. On pourra également compléter l’approche de ce grand insoumis avec la lecture de « Gaston Criel, du Surréalisme à l’Underground », essai clair et bien documenté du regretté Jean-François Roger (éditions L’Harmattan).

 

 

(Cet article a été initialement publié dans « Traction-Brabant » N°53)

 

 

Meurent vite les étoiles, et deux autres poèmes

« Meurent vite les étoiles » et « Dans les brouillards lointains » sont extraits de l'excellente biographie que le regretté Jean-François Roger a consacrée à Gaston Criel (éditions L'Harmattan, 1998). Quant au troisième texte de ce petit florilège, il fut publié dans la revue « Cortex de nuit », que je co-animais avec Eric Tremellat, à l'occasion d'un numéro spécial ayant pour thème « L'invention du quotidien » (1989).
Jacques Lucchesi

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Meurent vite les étoiles

 

 

La fleur n'a pas dit son dernier mot
Que la couleur éclate en ciel terne.
On va vers les terres impossibles
Où pétales enveloppent le cœur.
Les roses, les lys, les lilas
prennent noms Piaf, Presley
Rimbaud, Baudelaire
Et n'oublions pas Genêt
Dont la tige émane de soufre.

 

Fleurs grandes et belles
Leur vie brève étonne par fulgurance.

 

Ils parlent ces pollens
Leur aurore pénètre dans le sang.

 

On entend la circulation
Mystère qui s'agite
Que le voile oblitère de son immanence.

 

L'enfant de l'homme
N'approche ni ne comprend
D'autant plus ravi
Qu'il interroge toujours
Sa soif d'étoiles.

 

 

 

*

 

 

Dans les brouillards lointains inondés de soleil, un enfant devant une touffe d'herbe. La rosée sourd des racines incompréhensiblement. Le tremblement de méninges enfouies ne perce que le vague. Que va-t'il devenir des vagissements d'images qui emportent l'énigme de qui deviendra grand ? Qu'en est-il de l'homme qui se cache sous la jungle de l'infra-soi ? Les nerfs se tordent dans l'informulé. Il faut avancer. On recule. Le géant tire par la main, oblige à regagner le chemin qui s'inscrit dans le vide. Il y a marguerites, coquelicots et pâquerettes dans l'herbe humide qui fume sous le soleil. Lié, enchaîné à la tripe naissante clairvoyant un futur inconnu. On ne sait plus rien de la direction d'un pourquoi sans réponse, du printemps en hiver de l'homme noir qui plane à l'horizon de ces fantômes blancs qui glacent le sang de globules blancs.

 

 

 

*

 

 

 

"Avec la poésie moderne un langage de création se substitue à un langage d'expression. L'essentiel de la poésie n'est plus dans son contenu ou sa prosodique, il est dans le langage même, qui tend à devenir fin en soi et création originale" 
Gaétan Picon

"Se tailler un langage dans le langage."
Jacques Audiberti

 

All right ! Combien de poètes transcendent le quotidien ? Peu ! Ils tressent des couronnes au coït, se réjouissent d'une bouffe, s'en vont rejoindre la plage sous les galets usés.

Pour l'invention du quotidien, je prends l'exemple d'Eluard :

« Tu te lèves l'eau se déplie »

Eluard recrée l'eau. Il n'en retranche ni n'en rajoute. Il invente. Le poète n'est pas le faussaire que l'on rencontre à chaque détour de page de revue.

J'ai cité Eluard. Il me venait directement à l'esprit. Mais il en est certainement d'autres que l'on ne connaît pas. Les connus sont fatigants. A moins de lumières dignes d'Eluard et Rimbaud, les inévitables revuistes rabâchent en se répétant. Où est la reconstruction ? On pleure la destruction de l'évidence poétique. Celle-là qui se place entre les mots. Combien les métaphores ont de difficultés à susciter l'envol d'Icare.

L’image poétique crée son horizon comme la pellicule suscite le cinéma…Ce qui doit être ; car ce qui doit être ne l’est pas toujours. Les faiseurs de guirlandes coiffent bien des mongoliens.

Néanmoins, étant handicapés, ces fleurs sans parfum ne les gênent pas. Le savoir-faire est d’exception. Les textes dont l’esthétique s’englue en des cadeaux douteux relèvent du gadget. Du surfait.

Faire vivre le balcon d’Eurydice de fleurs vigoureuses. Les roses en plastique ne sont pas de première fraîcheur…Au cimetière du langage s’il vous plait. Ouvrons la fenêtre d’Orphée.