Centenaire de Pierre Emmanuel, un poète à lire et faire lire

 

 

Pierre Emmanuel appelait sur lui l’anonymat – « l’anonymat que je partage avec tous » disait-il un matin sur France Culture – et non la gloire – qu’il n’a pourtant cesser de rechercher pour la mieux repousser une fois là. Le poète s’imagina deux jours durant ministrable, dans les jours qui suivirent immédiatement l’investiture d’un autre François, Mitterrand, au lendemain donc du 21 mai 1981. Qui le sait encore en 2016 ? J’y reviendrai en conclusion.

Pour moi, Pierre Emmanuel fait partie de ces grandes poètes, de ces grandes voix de notre pays, qui n’ont sans doute pas eu le destin qu’elles auraient pu avoir et qui, un siècle après leur naissance, restent bien trop méconnues, pour ne pas dire inconnues par tant de nos concitoyens et en particulier des jeunes qui délaissent l’histoire en général, l’histoire de la littérature et de la poésie plus encore.

  

Toute sa vie, Pierre Emmanuel fut un homme de l’universel, combattant d’abord le fascisme et le nazisme, puis après la guerre le racisme et l’antisémitisme ; il fut un ardent défenseur des Refuznik. Combattant enfin et partout l’indifférence, l’injustice. Parmi ses amis, on comptait des chrétiens orthodoxes et protestants, des juifs, des musulmans, des bouddhistes, des francs-maçons, des athées. L’hindouisme aussi le captivait et l’on sait l’admiration qu’il portait à un véritable mystique catholique, le père Jules Monchanin, qui vécut près de vingt ans en Inde. L’un des aspects les plus fascinants d’une personne, résidait pour lui, dans la faculté de celui qui va au plus loin dans la rencontre avec une autre culture, une autre civilisation, une autre religion, tout en restant soi.

   

Parlons un peu de poésie. Dans les années 1970, il devint le poète de puissantes fresques épiques : La nouvelle naissance, Jacob, Sophia, Tu, jusqu’à son dernier livre, Le grand œuvre, paru quelques semaines avant sa mort en septembre 1984, à l’âge de soixante-huit ans. Ses œuvres en prose, La Face humaine, Le monde est intérieur, Autobiographies, ne sont pas moins habitées par un souffle puissant, universel et fraternel. Depuis sa mort, c’est un éditeur suisse, L’Âge d’Homme, qui, en 2003, a accepté de publier ses Œuvres poétiques.

 

À partir de 1945, Pierre Emmanuel devint le chef des services anglais puis américains de la Radiodiffusion française, jusqu’en 1959. Cette année-là, il organisa à Lourmarin, sous l’égide du Congrès pour la liberté de la culture et de son fondateur, Michael Josselson, une réunion d’intellectuels européens avec des poètes et des écrivains espagnols muselés par Franco. Ce colloque fut pour Pierre Emmanuel un véritable tremplin. Il entra alors au Congrès pour la liberté de la culture, dont il fut tour à tour directeur littéraire puis secrétaire général adjoint, jusqu’à la réorganisation de ce qui prit alors le nom, en 1967, d’Association internationale pour la liberté de la culture, où il fit un travail de haute valeur. Il en devint le directeur puis le président jusqu’en 1975, date à laquelle le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, lui proposa la présidence de l’Institut national de l’audiovisuel, tout juste créé, qu’il occupa durant un mandat de cinq ans.

 

Pierre Emmanuel est un poète que l’on peut qualifier d’existentialiste chrétien, mais à vrai dire, on a tout à perdre à vouloir le qualifier. Sa voix, son souffle, sa prestance, son charisme, son caractère parfois tonitruant, caractérisaient le poète derrière l’homme qui impressionnait. L’homme et le poète faisaient un tout car à la puissance du verbe correspondait le tempérament torrentiel de l’être de chair et d’os. Ses colères homériques, son goût pour les honneurs en même temps que sa faculté à s’en démettre quand son sens de l’honneur ou du devoir accompli était trompé, son horreur du culte de la personnalité, sa gentillesse, son sourire affectueux, tout cela participait de l’homme qu’il était.

Pour tenter de saisir un tant soit peu son tempérament volcanique, son amour immodéré des femmes, ses difficultés, aussi, à être père, il faut se souvenir de son arrachement premier. Issu de parents pauvres qui s’étaient installés aux États-Unis, il naît à Gan dans le Béarn, mais aussitôt né, aussitôt abandonné par sa mère et son père qu’il ne reverra que trois ans plus tard, quand ils le feront venir. Sa mère finira aliénée. Le voici confié à sa tante et à sa grand-mère maternelles, avec lesquelles il parle le béarnais. Puis il passe trois ans outre-Atlantique avant d’être une fois encore coupé de ses parents et renvoyé en France pour sa scolarité. À dix ans, il est confié à l’un de ses oncles qui vit à Lyon, dans l’espoir d’en faire un bon ingénieur, après l’apprentissage du grec et du latin. Il est un élève brillant chez les Lazaristes et se prépare naturellement aux grandes écoles. En Mathématiques supérieures, son professeur, l’abbé Larue, lui révèle le monde de la poésie. La jeune Parque de Valéry, L’après-midi d’un faune de Mallarmé sont les premiers poèmes qu’il entend. Puis Pierre Jean Jouve devient son maître : une rencontre destinale, une révélation pour le jeune Noël Mathieu.

 

En 1938, à 22 ans, il compose son premier poème, « Christ au tombeau », qu’il signe Pierre Emmanuel : il est enfin né. Quand il relit son texte, il ne le comprend plus. Pendant la guerre, qu’il passe à Dieulefit, il rencontre l’œuvre tragique de Hölderlin et écrit plusieurs textes et poèmes inspirés par lui.

Il a voulu renaître du sein à la fois matriciel et érotique, où la mort a sa place aussi, de toutes les femmes qu’il a aimées. Et son œuvre poétique est construite sur cette dichotomie, là même où la symbolique christique prend toute sa place.

Chacun l’a dit, Pierre Emmanuel est un poète des éléments, poète destinal comme le fut Hölderlin. « Comment naître en vérité à nous-mêmes ? », telle est la question des questions, comme l’écrit Anne-Sophie Constant qui, sous le titre La seconde naissance[1], publie une anthologie aussi précieuse qu’intensément vécue à travers la spiritualité toute matricielle du poète qui écrivait lui-même : « Heureux celui que met au monde ce qu’il dit. » (Tu, O.C. 2, 592)  

Ainsi Pierre Emmanuel est-il rebelle en toute chose, dans chaque acte de sa vie. Au début des années 1950, il part plusieurs mois aux États-Unis faire une tournée de conférences. À Brandeis University, il se lie d’amitié avec Claude Vigée, poète juif alsacien (Claude André Strauss, comme lui, changea de nom en devenant poète durant son exil américain, fuyant les nazis). Ils se retrouvent à Paris dans les années 1980, après que Claude Vigée a fait son alya (retour ou étymologiquement montée) en Israël, pour y enseigner à l’Université Hébraïque de Jérusalem. L’un et l’autre sont les amis d’un directeur de presse catholique hors du commun, Robert Masson, qui dirige France Catholique et qui demande à Pierre Emmanuel d’y écrire une page par semaine – ce que celui-ci fera pratiquement jusqu’à sa mort. Claude Vigée participe aussi à l’hebdomadaire sur la suggestion de Pierre Emmanuel.

Son œuvre importante conduit Pierre Emmanuel à se présenter et à être élu à l'Académie française en 1968. Mais le 29 novembre 1975, lorsque l'Académie élit Félicien Marceau, condamné par contumace dans son pays d'origine, la Belgique, pour avoir collaboré avec l'occupant nazi durant les premières années de la guerre, Pierre Emmanuel est bien le seul à démissionner avec panache de la noble institution – celle précisément dont on ne démissionne pas -, malgré quelques vagues promesses de démission comme celle de Jean Guitton. Qu'il me suffise de citer ici ces quelques lignes de sa lettre de démission :

Ce jugement n'est pas affaire de littérature, mais de conscience. Je ne me permets pas de douter de celle de M. Félicien Marceau. Celui-ci trouva en France un asile, puis il reçut notre nationalité. Je ne m'élève ni contre l'hospitalité qu'il reçut, ni contre sa naturalisation elle-même. […] [J]e me regarderais comme infidèle à la parole humaine et au souvenir de ceux qui, pour l'amour d'elle et de sa vérité, ont péri dans l'Europe de Hitler, si j'acceptais cette élection et cette majorité comme le veut toujours la coutume.

Il se définissait lui-même comme « l’exote de l’Académie française in partibus infidelium », comme il me l’a écrit en rajout à sa dédicace d’un poème dédié à Léopold Sedar Senghor[2], à l’attention de ce dernier que j’ai rencontré le jour de son élection, le 2 juin 1983. Emmanuel avait ajouté : « Pour Léopold Sedar Senghor qui sera élu sans ma voix. »

Certains se souviennent peut-être qu’il avait en effet annoncé à l’Académie qu’il ferait une apparition exceptionnelle pour le vote du président-poète sénégalais. Une levée de boucliers de la part des académiciens fit qu’il renonça à son idée. Que fut dure pour lui, ce jour-là, sa démission de 1975 ! Mais je voudrais le redire ici. Beaucoup n’ont jamais compris Pierre Emmanuel que comme un éternel démissionnaire. Il n’en est rien. Que l’on se souvienne que seize ans durant – de 1959 à 1974 - il travailla au Congrès pour la liberté de la culture, qui devint en 1967 l’Association internationale pour la liberté de la culture, et dont il fut tour à tour directeur puis président jusqu’en 1974 sans du tout en démissionner, comme Roselyne Chenu, présente parmi nous, peut en témoigner. S’il démissionna de la présidence de l’Institut national de l’audiovisuel en 1979, c’est sans doute d’abord parce qu’il savait qu’il ne serait pas reconduit dans ses fonctions.

Depuis sa mort, son nom, malgré de magnifiques spécialistes universitaires dont certains furent de ses amis proches, tels François Livi, la chère Anne-Sophie Constant, Ginette Adamson ou d’autres comme Evelyne Frank et Anne Simonnet,  n'a cessé de décliner. On doit le regretter sans l’accepter pour autant comme une sorte de fatalité, d’inexorable. Non. C’est pourquoi, lors de son discours de réception à l'Académie française, jeudi 28 janvier, Alain Finkielkraut n'a pas non plus eu un mot pour ce poète inconnu de lui (quel dommage !) qui, seul contre tous, avait refusé l'élection de Félicien Marceau. Pourtant, Finkielkraut connaît l'importance de la mémoire, l'importance de la dénonciation, encore et toujours, de l'abomination de la Shoah comme de tout antisémitisme. Mais le jour où cette mémoire fut trop lourde à porter, il a fait celui qui ne savait pas, passant sous silence l'acte courageux de son aîné de trente-trois ans. Sa fille Catherine Carlier comme moi-même, que le non-hasard avait placé côte à côte sous la Coupole, nous ne pouvions tout à fait l’accepter. Elle avait aussi tenu (comme je le fis) à écrire à Finkielkraut pour faire anamnèse de Pierre Emmanuel, espérant qu’il en tiendrait compte. Mais voici le rire du destin au silence de Finkielkraut : le voici désormais frappé comme lui du sceau de « l’immortalité », compagnonnage par-delà la mort.

 

Son Poète fou a été mon premier livre de lui, reçu comme un choc à la veille de notre première rencontre – à mon frère François de Saint-Cheron et à moi-même – en sa double qualité de poète d’abord, et aussi, ce 16 juin 1976, de président de l’Institut national de l’audiovisuel. Malraux avait rendu la rencontre possible en nous écrivant une lettre nous introduisant auprès de lui. Emmanuel avait associé à cette rencontre le poète et scénariste Jean Lescure, son ami de longue date et conseiller au service de la recherche de l’Ina. Nous voulions alors rassembler les grands discours de Malraux pour l’histoire. D’autres le feront. Au lieu de cela, une véritable amitié naquit entre le poète de Sophia et nous deux.

Mon passage au judaïsme maternel (j’allais dire matriciel, car en fait ma mère, toute juive qu’elle fût, n’avait pas l’ombre d’une culture juive), recouvré à la Noël 1983, ne l’avait pas laissé indifférent, lui que le destin juif fascinait. Elie Wiesel, celui qui – avec Emmanuel Levinas et Claude Vigée − m’a ouvert les portes de la mémoire juive et auquel j’ai consacré plus d’un livre, plus d’un colloque, lui avait adressé en 1974 un exemplaire de sa cantate Ani Maamin. A song lost and found again – Un chant perdu et retrouvé[3], avec cet envoi : « Pour Pierre Emmanuel – qui a vu Jacob devenir Israël, avec admiration. Elie Wiesel. » Jacob avait paru trois ans plus tôt, dont le poème inaugural est une puissante symbiose entre la physique et la poésie :

 

           Avant le commencement
           Avant le nénuphar de l’origine
           Avant l’hélice des typhons cyclopéens
           Avant le bâillement de l’ombre qui s’évide
           Avant le coup de gong sur le tympan du vide
           Avant la danse des phosphènes dans le rien
           Avant
           L’inimaginable suspend de l’énergie
           Dans le non-figuré, le rarescent, le dense
           Dans l’involution de l’être qui n’est pas
           Dans le germe dont le Néant est le principe
           Dans la semence dont le fruit est le néant
           Il dort
           Dieu un
           Ubiquité sans lieu et sans couture
           Le Nul miroir de l’Un et l’Un miroir du Nul
           […]
           Commencement : le Tout n’est tout Un qu’en image
           Le Nul miroir de l’Un et l’Un miroir du Nul. (op. cit., 3-7)

 

Dans Sophia, paru en 1973, Emmanuel retrouve l’immense thématique du féminin, qui ne l’a d’ailleurs jamais quitté, ni dans ses poèmes christiques ni dans ses grandes fresques cosmiques. Hanté, habité, transcendé par le féminin comme Baudelaire a pu l’être, il écrit dans Sophia un « Hymne à la déesse », où nous lisons ce vers :

 

La pointe du sein nu c’est l’étoile du soir
Et l’homme qui reflue ô femme sur tes plages
Répand la voie lactée. Toute mesure tient
Dans la paume, le rond de l’épaule. (ibid., 230)

 

Dans sa trilogie des années 1978-1980, Le Livre de l’homme et de la femme, né de son aventure passionnelle avec une somptueuse jeune femme de quelque trente-cinq ans sa cadette, il fait dialoguer les deux amants en trois temps, chaque temps marquant le titre d’un livre : Una ou la mort la vie, Duel, L’Autre. Les drames ou tragédies ne manquent pas sur ce schème épique par excellence et l’on peut penser, parmi tant d’autres exemples littéraires, au Combat de Tancrède et de Clorinde, génialement mis en musique par Monteverdi.

           Quand sont-ils pour la première fois
           Conjoints non plus à la façon des bêtes
           Mais par les yeux qui soudain disent Toi
           Tout évidents tout étonnés de l’être
           Quand ont-ils vu l’un dans l’autre qu’ils sont
           Ish son Isha née de lui et lui d’elle

Quand ont-ils su (s’il fut pareil commencement)
Qu’en chacun d’eux leur même chair en est d’autant
Plus autre afin que l’orbe entier de leur étreinte
Ceigne le Vide entre eux que de son ventre emplit
Leur féconde unité innombrable en son fruit. (ibid., 916)

 

L’incessante quête de l’Être en son unité aussi érotique que spirituelle entre l’homme et la femme − comme il le chante si bien : « ish son isha née de lui et lui d’elle »[4] − en faisait un rhapsode croyant jusqu’en son doute le plus indicible. À l’occasion de la sortie de La vie terrestre (Seuil, 1976), il avait parlé à France Culture du « non-sens absolu de l’existence qui est tellement visible, tellement éclatant ». Puis il poursuivait, habité par la transcendance :

 

Ce non-sens absolu de l’existence, je le perçois comme un scandale. Je ne peux pas vivre dans un univers où l’homme est si peu de chose, enfin est toujours en train de nier sa propre réalité, ou se trouve toujours en situation d’être nié, et pour moi être présent, c’est justement le contraire : c’est essayer, en homme ordinaire, et dans l’anonymat que je partage avec tous, de donner un peu de sens à tout cela. D’où la foi, qui est affirmée comme chrétienne, mais on pourrait tout simplement dire que c’est la foi dans le sens.[5]

 

Un mois avant sa mort paraît Le grand œuvre. Cosmogonie, son ultime poème de 400 pages, marqué  à la fois par un accent socratique face à la vie et à la mort qui approche, et par un accent beethovénien face aux interrogations finales. Es muss sein, cela doit être ainsi, serait la dernière parole du volcanique Ludwig van Beethoven. Ajoutons la part chrétienne d’Emmanuel, mais Beethoven aussi se disait chrétien. Un tel génie peut-il vraiment être d’une Église, d’une paroisse, d’une seule foi ? La cosmogonie emmanuélienne s’ouvre sur la syllabe sanskrite OM, qui symbolise l’absolu. Tendons l’oreille :

 

           L’amant qui rêve mordillant les seins superbes de l’aimée
           Il sent un océan de lait lui ourler le pourtour des lèvres
           Ainsi le Soi en son sommeil lorsqu’une bouche lui éclôt
           Est-il pareil au nouveau-né qui ne sait prendre au sein encore. (ibid., 1004)

 

Dans Hymne à l’homme et à la femme, Éros et Thanatos se partagent superbement le chant :

 

           Mourant de même mort leur mort n’est pas la même.
           En elle et lui le monde meurt différemment.
           Elle c’est l’eau en ronds immenses s’annulant
           Lui leur centre s’y annulant pour les émettre. (1127)

 

Puis tout à coup, le destin frappe à la porte de la conscience, à la porte de la vie, comme chez Goya, Beethoven, Kafka. Dans son « Hymne au Père », qui nous saisit, Pierre Emmanuel ouvre un poème par LA question :

 

           Pourquoi la Vie ?
           Pourquoi, Père, as-tu donné la vie ?
           Toi qui es éternellement Toi le Vivant Te suffisant
           As-Tu voulu (l’as-Tu voulu ?) Te concevoir comme Principe
           Et que de Toi le temps jaillisse avec et sans commencement
           Jaillisse parce que la Vie inexhaustiblement sort d’elle-même
           […]
           Pourquoi la Vie ?
           Nul vivant, Père, ne le demande avant l’homme
           Aucun n’entre en contestation en devenant la question
           L’homme a voulu (l’a-t-il voulu ?) être vivant hors de ton Être. (1056-1057)     

 

Question première, ultime question. Pierre Emmanuel aura apporté à la poésie française du XXe siècle une voix à nulle autre seconde, âpre, révoltée, mais fraternelle, humble mais ferme car elle tient du ferment, du mortier. Elle est une échelle de Jacob qui tantôt monte de bas en haut, tantôt descend de la transcendance à l’immanence et à l’anonymat universel. Je dirais qu’il y a indiscutablement quelque chose du mysticisme échevelé de Bloy et de celui, plus politique, de Péguy qui est passé chez Emmanuel. 

Dans l’un de ses derniers livres, Une année de grâce[6], Pierre Emmanuel intitule son premier chapitre : « Mémoires d’un ancien ministrable ». C’est une reprise de l’article qu’il avait écrit en juin 1981 pour l’hebdomadaire France Catholique, que dirigeait alors Robert Masson, un homme de dialogue et de grande valeur humaine qui, nous l’avons signalé, lui avait confié une page par numéro depuis 1979.

Dans ce texte de cinq pages, Emmanuel raconte comment, juste après l’investiture de François Mitterrand le 21 mai 1981, son nom était apparu dans Le Quotidien de Paris et sur quelques ondes de radios comme possible prochain ministre de la Culture, sans qu’il n’en sût rien. Dès l’information répandue, une dizaine de personnes, parmi lesquelles « un ancien préfet en disponibilité, plusieurs énarques, un président de quelque chose, un illuminé auteur d’un plan pour l’Harmonie par la Culture, et ce toujours-jeune écrivain dont l’un des talents est d’informer bruyamment le monde de sa propre renommée », lui avaient téléphoné, tous lui proposant leurs services quand il serait nommé rue de Valois. François Mitterrand n’avait cependant jamais eu l’intention d’y nommer celui qui, pourtant, entre les deux tours de l’élection, avait rallié ses rangs contre Valéry Giscard d’Estaing. Racontant cet épisode avec humour et une bonne dose de dérision, Pierre Emmanuel réfléchit sur l’ambition et la vanité : « Deux ou trois jours durant, je me suis jugé d’autant plus mal que je me savais la proie impuissante d’un fantasme de vanité à l’état pur. »

Puis, se reprenant, il ajoute, dans un mélange de réalisme mais aussi d’une palpable déception, ne pas avoir été choisi, lui, Pierre Emmanuel, par le président de la République pour accomplir enfin ce qu’il rêvait d’accomplir depuis qu’il avait été président de la Commission du VIe plan.

Dans une tirade où revient quatre fois l’anaphore « présidé par moi », il fait le bilan de toutes ses présidences, où il n’a pas réussi à vaincre les obstacles posés par l’administration, avec cet accent désabusé qu’on lui connaît. Mais un portefeuille ministériel aurait balayé tout cela d’un revers de main. S’il est vrai que le poète avait une étiquette de droite, tout en lui optait pour un gaullisme de gauche qu’il trouva, faut-il croire, chez Chirac.

Un dernier mot. Aujourd’hui à Pau, nous avons bien conscience que ces poètes, ces écrivains que l’on considère comme majeurs au  20e siècle, nous en sommes les passeurs et certains d’entre nous, tant que le sang coulera dans nos veines, nous avons la lourde responsabilité d’en être encore les témoins. Il dépend donc de nous que la jeunesse ne les oublient pas, que la jeunesse les découvre à son tour, au risque sinon qu’ils sombrent dans l’oubli. Nous tentons, chacun où nous sommes, de faire qu’ils continuent à semer dans les consciences à naître quelque chose de ce qu’ils apportèrent de plus noble à leurs contemporains.

 

Si plus d’une institution – fût-elle celle chargée des Commémorations nationales sous la houlette des Archives de France, fût-elle le ministère de la Culture ET de la Communication, fût-elle encore l’Académie Française ! – oublia tout simplement le nom de Pierre Emmanuel l’année de son centenaire, heureusement d’autres, qu’ils soient éditeurs, responsables culturels et parfois politiques, comme la ville de Pau, s’en souvinrent. Je voudrais juste citer Frédéric Brun qui, dans son anthologie manifeste, Habiter poétiquement le monde[7], fit une place honorable à notre poète.

 


[1] Textes choisis et présentés par Anne-Sophie Constant, Paris, Albin Michel, « Espaces libres », 2016.

[2] Lettre à trois poètes de l'hexagone, in : Elégies majeures suivi de Dialogue sur la poésie francophone, Paris, Seuil, 1979.

[3] New York, Random House, 1974.

[4] Ish et Isha sont les deux mots pour dire l’homme et la femme dans la Torah hébraïque. Vers tiré de sa trilogie.

[5] Parti-pris, avec Jean Paugam, France Culture, 27 octobre 1976, rediffusion in : « Hommage à Pierre Emmanuel », France Culture, 29 septembre 1984, Ina.

[6] Seuil, 1983.

[7] Poesis, 2016.