De l’étrangeté : à propos de "Ce que dit le Centaure" de Gérard Pfister

par : Didier Ayres

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L’étrangeté occupe une place importante dans l’esthétique, au moins depuis Freud et son unheimlich, jusqu’à la distanciation de Brecht pour le registre du théâtre (qui mettait en valeur ce qui était caché à la narration sur la scène pour éveiller, dans le cas de Brecht, la conscience politique qui en découle). C’est un concept qui permet à l’esthète d’explorer des continents improbables de la connaissance, qui autorise des aventures littéraires qui dépassent le connu, le déjà-connu, le déjà-écrit. Et c’est là, à notre sens, un point d’appui possible pour se livrer à la lecture du dernier recueil de poésie de Gérard Pfister. Oui, un intérêt principal pour reconnaître l’excentricité salvatrice du livre, qui va loin au-delà des idées reçues sur ce qu’est la poésie. Étrangeté donc, de l’incertain, de l’inconnu qui gagne le connu, de l’étrange qui défait le su, n’est-ce pas la fonction essentielle de ce que nous attendons de la littérature  ? Il y a dans la poésie une grande pente vers l’intriguant, qui à notre sens pourrait être une des définitions du mystère que reste le poème. Car cette saisie de deux choses bizarres entre elles - la mise en relation des éléments du poème (qui pour Walter Benjamin est le principe poétique) - réunit la totalité, et la poésie cherche la totalité.

Cette poésie serrée, corsetée, s’appuie sur des principes ternaires  : 3 actes – qui sont des repères pour cette pièce mi poétique/mi baroque -, 3 scènes – qui permettent au lecteur de respirer dans le continuum de l’écriture -, 3 personnages – qui nous séparent du «  réalisme  » de la réalité – et 3 vers – mesure qui n’est pas sans faire appel à la musique postmoderne. Poésie élégante et sobre, distinguée en un sens, et qui cependant n’hésite pas à descendre dans l’arène des batailles, dans le cœur sanglant des combats. Mais n’en disons pas plus pour que le lecteur se fasse sa propre idée lors de la découverte du recueil. On peut dire quand même que cette poésie tend vers le principe dada, dans le sens où elle détruit le raisonnement poétique pour faire place à la poésie.

 

l’empereur
impassible
chevauche la licorne

la bataille fait rage
mais
il ne la voit pas

l’empereur
ne dort jamais
l’empereur

est un fou
qui se prend
pour un enfant

 

Trois grands thèmes (encore une idée ternaire)  : la guerre, le théâtre, le vide. Ainsi, pour aller l’amble du poète sur le théâtre imaginaire de ces batailles où le langage fait le vide, on devine une réalité à cette représentation illusionniste du monde. On y voit autant des influences de Shakespeare ou de Calderon, ou encore de l’Arioste, enfin une forme épique (qui n’aurait pas déplut à Brecht), et une littérature qui s’approcherait peut-être de la Paroi de Guillevic.

 

LE TEMPS

 

c’est une scène
de théâtre
et tout

est réel
au centre se dresse
un arc de triomphe

derrière lequel
une autre arche
se voit

et au-delà encore
des points
de fuite

 

Et cela n’est pas une question de pure forme, mais interroge, oblige à chercher, permet de se guider, d’aller vers la sagesse gréco-latine, le monde gréco-latin ici pour défendre l’Être (ce qui en 1500, aux abords du Concile de Trente, aurait défendu Dieu).

 

juste
un corps
parmi les corps

parmi
la mort
qui les pousse

et les retient
sans cesse
au bord de rien

 

Il n’est plus temps, maintenant qu’il nous faut conclure, de disserter sur l’incipit en prose de l’ouvrage, sinon à dire brutalement ce qui fait que le langage est une illusion (alors que pour Walter Benjamin, il est mimétique)  ; ce qui veut dire qu’il y a des débats de grande importance qui sous-tendent ces textes.

 

ma parole
te scrute
te sculpte

trait pour trait
mes mots
te donnent l’être