Intérieur avec jeune femme vue de dos, de Vilhelm Hammershøi

 

 

Il était insupportable de ne pas en découvrir le visage, de ne pouvoir, ainsi, obtenir une idée plus précise du personnage, s’assurer qu’il offrait un agrément, peut-être une beauté en accord avec la fine et gracieuse silhouette qui ne proposait que son dos, une mèche un peu aventureuse émergeant à droite du chignon. Alors, déception ? Loin de là. Car ce qu’on nous donnait à voir, c’était le plateau argenté que la femme tenait appuyé sur sa hanche gauche, tandis que l’infime part de visage qui se profilait nous indiquait un regard porté en sens opposé, cependant qu’une soupière, à gauche encore, semblait appeler le plateau.

Tout n’était que mystère dans cette attitude et dans le cadre qui l’abritait. Pas en mouvement, cette femme, non, arrêtée au contraire, dans une position qui trahissait l’interruption momentanée d’un déplacement en cours, comme une pause exprimant l’hésitation, plutôt que le désir d’observer quelque chose. Car que pouvait-elle s’offrir ? Rien d’autre que le panneau de mur dont les angles stricts de sa régularité, repris en écho par un tableau assez proche, enfermaient le personnage, bloquaient tout regard par lequel il aurait pu s’évader vers l’extérieur. Voilà qui ne pouvait guère susciter la moindre contemplation. Que lui aurait inspiré la grisaille froide de ce mur contre lequel se heurtait la vue ?... Pourquoi Vilhelm m’impose-t-il de lui tourner le dos, tout comme je le tournerai au public ? Ne suis-je pas assez belle pour être peinte de face ? Ou est-ce lui, trop timide, qui n’ose affronter mon regard ? Ne suis-je qu’un élément de cet intérieur, à peine plus important que la soupière et la commode qui la supporte, ou que le tableau accroché à moins d’un mètre de moi et que je ne peux même pas regarder, puisque je dois tenir ma tête légèrement orientée dans le sens opposé, comme si le peintre voulait me priver de cette unique distraction !

On se disait alors que, plutôt que de pause, c’est de pose qu’il s’agissait. En s’appliquant à représenter la femme dans ce moment et dans cette attitude que rien ne reliait à la moindre justification, en refusant, donc, de justifier sa démarche artistique par le traditionnel portrait qui fait face au spectateur, l’artiste affirmait sa liberté de choix et renvoyait à leur poussière les discours sur le réalisme de l’art, selon quoi l’œuvre devait témoigner d’un vrai moment de vie. Le paradoxe surgissait alors, passionnément troublant, du décalage entre cette remise en question d’un certain conformisme et cette volonté délibérée de soumettre la représentation picturale à une technique réaliste minutieuse, dans une tradition qui remontait aux peintres flamands.

En outre, le génie de l’artiste tenait ici dans une double trouvaille : celle du cadrage, celle du plateau. Mieux encore : les deux se doublaient à la fois d’un souci de réalisme et d’une invention audacieuse. Ceci mérite quelques explications.

Plus encore que la vision de dos, c’est le cadrage choisi qui paraît fort osé. Le peintre n’a pas peur de montrer le vide, ce vide à droite du personnage, que l’on ressent parce que la femme est accrochée, amarrée (momentanément) au meuble, au bord de ce rectangle coloré qui contraste avec la pâleur des autres surfaces et qui, ainsi, rassure. Mais c’est bien en direction du vide que la tête est tournée, là où il n’y a rien à voir, ni pour elle ni pour nous. Elle attend. Et nous avec elle, même si notre relation au temps n’est sans doute pas la même…

Quant au plateau, il est l’objet de cette vérité que nous évoquions : vérité de l’objet trivial, en dialogue avec le corps, saisi pour un instant des plus banals mais également privilégié. Et de nouveau, pourtant, ce souci de réalisme est contredit par la stylisation que le peintre lui applique. Car l’angle de vue qu’il choisit réduit pratiquement cet objet circulaire à une simple ligne argentée, prolongeant le galbe de la hanche, dans une douce sobriété en écho à celle de cette femme en robe noire, simple, sans aucuns appas. Voilà pourquoi le peintre donne autant d’importance à ce plateau, par sa taille ainsi que par son emplacement, dans la mise en rapport avec le personnage. Il ne peut échapper à notre regard : sa fonction picturale l’emporte largement sur sa fonction d’objet réel, sa fonction référentielle.

Merci, Hammershøi, d’avoir su métamorphoser une matérialité vulgaire, devenue ligne légère et fine, accolée à ce corps de femme en suspens dans sa halte provisoire, évident de simplicité, un corps que tu es parvenu, même en son immobilité, à faire danser.