Jean-Claude Pirotte Traverses

par : Jane Hervé

 

Ces Traverses - titre du carnet de Jean-Claude Pirotte - renvoient-elles aux pièces de bois dur reliant les rails ? Ce n’est pas impossible.  Son auteur, aujourd’hui décédé, souhaite que « nul événement ne se mette à la traverse », autrement dit ne fasse obstacle à l’un  de ses déménagements. Son journal d’une année –  entre juin 2010 et juin 2011  -  lui est un « repère et un refuge », selon sa compagne Sylvie Doizelet. Lors de cette période, l’écrivain nomade connaît des jours d’écriture qui ne se suivent pas toujours et qui ne s’ancrent pas en des lieux précis (entre le Jura et mer du Nord).

« Ecrire pour écrire, écrit-il justement, avec l’espoir tout à fait vain,  absurde que l’écriture ne rouille pas. ».  Etait-ce son but profond ?  Pirotte fait sienne cette pensée d’un Stendhal qui « cesse de vivre » chaque fois qu’il prend la plume (dixit Dominique Fernandez). Il est conscient que la tenue d’un journal est d’autant plus ingrate qu’il approche de sa fin : « Ma vie n’est pas ici, et en ces jours elle me quitte ». Le 8 juin, il déplore sa fatigue : « il faudrait écrire, je n’écris pas, je m’arrache les cheveux ». Il mourra d’un cancer en 2014

Ses centres d’intérêt écrits varient selon l’inspiration et les événements. Ils  nous ressemblent. Pirotte retient parfois quelques instants de vie : une promenade en voiture, un repas de hérisson ou quelque incident (« clameurs de filles » dans une ferme voisine). Ses goûts connus pour le vin ou la bière s’effacent ici devant le plaisir de fumer et les excuses inventées pour faire « ce qui le tue »: tantôt un séjour absurde, tantôt un bruit de moteur, tantôt une attente, une angoisse ou un silence. Au demeurant, le  poète trouve un allié proche en Vlaminck qui étale la couleur – et non les mots - dans le but « d’apaiser ses inquiétudes » et  qui réhabilite ainsi la peinture.

Il évoque ensuite plus largement ses affinités poétiques ou littéraires avec Henri Thomas, Frank Venaille, Max Jacob, Ramuz, etc. Il en retient parfois « l’impossible » poésie (Thomas), parfois « la terre infestée d’adultes » (Drachline). Léon Werth (1) fait irruption dans ses lectures fin 2010 avec son journal Déposition évoquant la guerre de 1940 à 44. Ses mots politiques puissants (Hitler, ce « monstre d’insensibilité » ;  Pétain au « nazisme patelin »)  l’accompagnent au fil des jours. Il apprécie jusqu’à la colère de Werth contre l’usage de la « citation », cet « ambassadeur » qui évite à l’écrivain de se déplacer soi-même !

La rage le saisit enfin à l’arrivée dans le circuit politique d’un Sarkozy nauséabond et « trivial » qui redonne de la vigueur à sa plume de nouveau déployée. Il défie sa foi « maçonnique en l’humanité ».  La démocratie française présente lui paraît même « une république de dupes », comparée à la monarchie éclairée.  Il déploie sa colère contre une « dictature » dont certains ont été les ministres et qu’il nomme précisément. Il dénonce l’éradication de la « racaille » des banlieues. Sarkozy, affirme-t-il « est le miroir de ses électeurs », leur « part maudite ». Les desseins de ce « pacha » sont tissés de « paradoxes infantiles», de dérapages, de fausses vérités, de truisme, d’insultes…C’est un « Machiavel de sous-préfecture atteint de mégalomanie galopante », « l’homme de paille » de quelques puissants financiers dont le « bouclier fiscal » est incestueux. Il est  le « commis-voyageur des marchands d’armes et d’énergie polluante. Dès son entrée en fonction, il reçoit Khadafi , « le dictateur de Libye » auquel il construit une tente de Bédouin des mille et une nuits dans les jardins de l’Elysée ! Un dictateur « sinistre »  qui commit tant d’« horreurs » en Lybie (2). Le déploiement de sa colère contre Sarkazy est telle qu’il aimerait se voit déchu de sa nationalité s’il était « citoyen français » (il est belge) !

Pirotte dénonce d’évidence les distributions de Légions d’honneur et estime d’autant ceux qui l’ont refusée. Il accepte, lui, le Prix des Deux-Magots (2006) et le Grand Prix de poésie de l'Académie française et Goncourt de la poésie (2012). Du poète, il demeure à la fois l’évocation du « brouillard » de la maladie et celle d’une « île » somptueuse, sauvage et perpétuelle, qui marque le « rêve d'être ailleurs ». « Ce qui n'est pas écrit / s'écrira par le vent / sur la paroi de l'île/ ou par les naufragés ». Celle île troublante qui lui ressemble tant «  se défie de la gloire » et se cache même des bancs de poissons. « Elle s'habille en jaune / éteint en violet /dans les printemps soudains (…) ou en surplis gris » pour mieux passer inaperçue.

 

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notes :

(1) Léon Werth, auteur originaire des Vosges à qui Le Petit Prince est dédié.

(2) Le récent ouvrage de Hisham Matar, La terre qui les sépare, Gallimard, révèle le profond de ces horreurs-r là.