6 regards sur l'Afrique en 6 poèmes

par : Fabien Desur

Choix personnel établi par Fabien Desur

La terre attend

 

La nue, imbibée d’eau, lentement me tourmente
  Passant des faux azurs
  Aux tons dorés et purs
Les feux brûlent les chants, le monde se lamente.
Pluies qui regardez dans le ciel éclatant,
  Grondez, la terre attend !

Le mont, le vert coteau, la prairie et la lande,
  Au vent qui gronde et meurt
  Prêtent de gaies clameurs ;
Le tronc du bénitier puissamment se rebande
Arbres qui vous voûtez au souffle du beau temps,
  Montez, la terre attend !

Les champs couvrent le front des côtes et des plaines
  Bientôt les épis mûrs
  Seront rangés par neuf
Au fond de lourds greniers ; les granges seront pleines
Épis qui mûrissez près des chemins montants,
  Séchez, la terre attend !

Les fleuves de tous les tons émaillent les vallées ;
  Les bois sont pleins de champs,
  Les champs d’oiseaux, de chants,
De blairs les mieux roulés les villes sont peuplées.
Beautés qui profitez du soleil du printemps,
  Vivez, la terre attend !

La vie gonfle les jours de fêtes grandioses ;
  Les soirs de doux festins
  D’échos les gais matins
Les fous se rient de tout, des pauvres et des choses.
Amis qui vous moquez de la main qui se tend,
  Riez, la terre attend !

Le cœur de tous les grands qu’accable la fortune
  Pense trouver la paix
  Au bout des airs épais.
Déjà, les oiseaux blancs se posent sur la lune,
Humains qui voulez voir le trône de Satan,
  Allez, la terre attend !

La terre est le berceau de tout ce qui respire,
  De tout ce qui grandit
  De tout ce qui verdit
Elle est le grand tombeau de l’homme et son empire.
Années dont les échos vont jusqu’au noir antan.
  Fuyez, la terre attend !

 

[ce poème a paru dans Anthologie de la poésie camerounaise, Le Flambeau, 1972]

Autrefois le feu

 

Autrefois le feu
  sur la pierre-autel libérait la peau des tambours
  de leurs rides sèches
et brisait la danse l’osier des reins la soûlerie
  aujourd’hui la race
regarde la mer retourne la pierre sans le savoir
  et le sable boit
le reste du feu se brisent les dernières amarres
  l’île est investie
un sort anonyme guette sûr les derniers danseurs
  un arbre de plus
rouge flamboyant rouge couleur du nouvel an
  attend le cyclone
comme j’attends la mort après la houle cardinale
  cette plaine bougeuse
gardienne du sang entre les saisons apocryphes
  un arbre de moins
fatigué de vent de février le meurtrier
  de mars le complice
un temps de furie le seul qui ne soit pas solaire
car on dit soleil sans savoir son poids de tendresse

au pays des naissances il veille sur les taudis
sur le château de pierre sur les toits cannelés
son familier voyage est un signe de chance
une bête nourricière dont on ne sait pourquoi
elle rampe dans le pain traverse l’épiderme
comme un cri non coupable seul soleil du soleil
couleur de la cannelle de l’écorce couleur
douleur de la racine de nocturne douleur
poivre et poussière de pierre couleur de n’importe où
douleur de la dispute trop de sangs s’interpellent
la peau la peau la peau les tropiques se réveillent
aveugle dans la ville témoin aux jeux de braise
le soleil innocent exige la part du cœur
rendez-moi ma couronne ma raison première
mon royaume métis commence au point du jour
et ses orfèvreries hantent les fonds de chair
je prophétise le sang mêlé comme une langue de feu

 

[ce poème a paru dans Les manèges de la mer, Présence Africaine, 1964]
 

À l’Afrique

 

Flèche figée en ma mémoire
Afrique
Mon cœur saigne
Sous tes serres depuis l’extrême sud
De mon âme

Reçois
Mes pas sur tes pagnes
Moi l’Héritier des Ancêtres
D’Hier

Afrique
Les toits de tes cases
Griffent le ciel sourd
À l’anxiété de leur misère
Ma prière du matin du soir

Ah puiser à pleines mains
L’odeur des manguiers
Dans la tiédeur de juin
Sentir le baiser des épis
Sur les sentiers d’octobre
Rouler dans l’eau claire
Rien dans le regard
De Kaïrée
Ô mère des Initiés

 

[ce poème a paru en 1962]
 

Souffles

 

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.

Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Négritude

 

Longtemps béat sous le vieux bât
qui me limait les pigments
je me suis enfin réveillé
    l’œil rouge
       au rouge
        grondement
          des gongs
            intérieurs.

Je me tâte le pouls et j’entends
tous les bras repentants
de mon sang
qui battent battent dru
le vaste tam-tam des sources inviolées.

Ils m’invitent au minaret tabou
de la régénérescence
ils m’invitent
là-haut
moi et mes totems
sous l’œil vierge de l’Aurore
pour l’incinération totale des échardes.

Ma calebasse pétillera
des sèves pures
de l’ébène
ma calebasse à moi

et je n’aurai plus soif
de moi-même.

 

[ce poème a paru dans Neuf Poètes camerounais, 1979]

Nous reviendrons

 

 

Nous reviendrons
Avec la parole
Seule
Dressée comme un éclair
Ténu
Avec le pain
Seul
Pétri de larmes
Et de sang
Versés
Avec une symétrie
De soleil
Pur

Nous reviendrons
Demain
Nous joindre à l’homme
Anonyme
Frémissant dans la nuit
Sur ma terre de bise
Et de froidure
Cruelle
Ma ville en ruine
Se redressant à l’horizon
En flammes
À la densité de notre faim
Quotidienne

Nous reviendrons
Avec nos montagnes
Aux espaces inaccessibles
Et mon chant d’accusation
Armé de pierres de fleuves
D’arbres de présences invisibles
Nos morts qui surgissent
Du sol
Avec leur haine sans recul
Comme autant de tempêtes
Vienne l’heure de la levée
En masse
Vienne l’heure
La colère de mon peuple
Semée de guérilla
Vienne la trame tissée
De nos souffrances
Contre la Négritude lasse

Nous sortirons des forêts
Les plus larges
Dans l’immensité sonore
De ma terre polie de sang
Avec notre cri de syllabes
Denses
Face à la mort
Qui patrouille dans la nuit.

 

[ce poème a paru dans Chant d’accusation, St Germain des Prés, 1976]