Exulant, ou la pluie

par : Nathanaël

Je ne peux pas sérieusement supposer que je suis actuellement en train de rêver. Celui qui, dans son rêve, dit : « Je rêve », même s’il le dit à haute voix, a aussi peu raison que si, dans son rêve, il disait : « Il pleut » alors qu’il pleut vraiment. Même si son rêve avait bel et bien un rapport avec le bruit de la pluie.

Ludwig Wittgenstein
tr. Danièle Moyal-Sharrock

: Écoutons la pluie et ce que nous allons en dire.

Jacques Derrida

tr. Nathanaël

 

 

(1965 : 1956)
Au deuxième chapitre consécutif d’A Lua Vem da Ásia par Campos de Carvalho, qui porte en fait le numéro 18, le 18e chapitre, disons donc, tel que l’on trouverait une désignation semblable sur un plan, un plan de Paris, par exemple, avec son dix-huitième arrondissement, sa Gare du Nord et ses marchés aux puces, ses grappes de populations, de boulangeries et de bombardements dans les années 80, sa station de métro Marcadet-Poissonniers, et ses moineaux dans la mémoire d’aucun, assassiné par les pieds français d’un passant, tout cela dans un souvenir substitutif, qui n’est pas celui de Campos de Carvalho, qui a publié A Lua en 1965 (1), entre l’insurrection algérienne, la honte de la France et mai 68, son acquittement sollicité d’une fantaisie gaulliste, coïncidant avec Ato Institucional Número Cinco – AI-5 sous la dictature militaire brésilienne, le lecteur d’A Lua se trouve en face d’une preuve amplement suffisante sous la forme de l’imaginaire du narrateur, en ce qui a trait à la complicité entre le silence et l’imbécillité: « Si je criais, il est possible que la pluie continuerait à tomber mais le silence, au moins, cesserait d’exister dans ma chambre et dans les chambres voisines et la pluie n’aurait plus à battre la mesure unanime du sommeil de tous les imbéciles de la terre. »

 

[1] A Lua est en fait publié en 1956, un détail qui a échappé à la dyslexie des correcteurs de la traduction française d’Alice Raillard, publiée en 1976 par Albin Michel. Le temps à tort. Quelle différence, que l’œuvre se soit d’abord manifestée au moment où la planification de Brasília était en cours de développement ou qu’elle se soit conjecturée au milieu d’une insurrection post-coloniale ? En ce qui me concerne, je préférerai le chiffre soixante-cinq pour son impertinence historique. Errare, n’est-ce pas ?

*


(1795)
Nürtingen, près de Stuttgart, 4 septembre 1795: Dans une lettre souvent citée d’un Friedrich à un autre, Hölderlin fait l’invocation, à Schiller, de sa condition intime d’exil, s’assimilant à un miroir terni, s’accusant lui-même d’empêcher la réciprocité. La dénonciation de Hölderlin du « Moi absolu – qu’on l’appelle d’ailleurs comme on veut, » l’union résultante du sujet et de l’objet, sa négation et sa proscription, un n’est pas et un ne suis. Dans une composite de versions, une étrangeté intervient, faisant écho aux auto-récriminations de Hölderlin, comme si la langue elle-même s’était tenue à la tache impossible de répondre de ses origines réfutées: l’exile de la version de Jeremy Adler et Charlie Louth regimbe devant le français sans égal, qui profère le trouble du proscrit à l’endroit où le châtiment opéré par Hölderlin à sa propre encontre est inscrit, déséquilibre les versions juxtaposées: »Es ist mir oft, wie einem Exulanten«

*

(1920s)
À ce que je sache, il n’existe qu’une seule photographie composite du philosophe viennois. Celle-ci combine quatre visages – le sien, et ceux de ses trois sœurs. Loin de renforcer le fondamentalisme de la descendance par la ressemblance des traits, comme on le dit si souvent, ce procédé coupe le contact avec son visage antérieur. La photographie composite, qui n’est plus un visage, mais une image en profondeur, qui s’interpelle et se dément à la fois, attribue au présent la profondeur topographique dont elle fait état. Imbue de plusieurs passés brouillés, elle opère ainsi une forme de geste amnésique qui est le propre de la photographie, un présent engorgé, et dont la mémoire, forcément disjonctée, apporte au présent une surcharge amnésique.

*

(1976-1983)
Durant la Guerra Sucia, le mot detención, indiquant l’attente, a exfolié son sens plus sinistre d’arrestation, tel que, suite à une absence de plusieurs années de l’Argentine, d’exilio, sous feu le général Videla, un rare criminel de guerre ayant purgé ses derniers jours mourant en solitude dans une cellule de prison, un Argentin de visite a immédiatement fui le pays à la vue d’un arrêt de bus.

*

Exulanten
L’exactitude d’Exulanten n’étant point transmissible en français ou en anglais, la spécificité de l’acception singulièrement protestante (germanique) étant irrecevable dans les vocabulaires disponibles d’exil ou d’exile, l’on serait propulsé dans une manifestation des correspondances indiquées, si ce n’est que nominalement, par le titre L’exil ou le royaume d’Albert Camus, où la conjonction maintient une distinction entre des éléments que la langue (allemande) propose ici d’enchevêtrer, soit une valeur particulière attribuée à la proscription, l’Exil allemand s’acquittant du reste, alors qu’une heureuse circonstance d’obsolescence indique une suggestion synonyme en anglais sous la forme de l’explantation – l’explant, ici, éventuellement affligé, comme dans le cas hyperbolique de Hölderlin, avec l’exilium, propose la constatation, sans doute élucidant, actuellement réfutée, du déchet ou de la dévastation, de la ruine ou des ravages. Ce que l’ancien français prononçait mettre en essil appartiendrait moins à un rapport particularisé à un lieu particulier, qu’à soi-même, au moi indicible de la lamentation de Hölderlin, émacié par le qualificatif de la négation ou du moins du déplacement, « qu’on l’appelle d’ailleurs comme on veut, » remettant en question, moins le ternissement que le miroir.

*
La Pluie
Si une trajectoire est en train de se tracer, elle est sans indications, car quelle différence peut-il y avoir entre alors et à présent, lorsque le comportement de la mémoire est si désordonné? Le présent n’a jamais fini de se donner l’absolution, 1957: « No. Non pioverà. È umido. È sempre così la notte. » (2) (Le Notti Bianche).

 

[2] « Non, il ne pleuvra pas. C’est humide, c’est tout. C’est toujours ainsi la nuit.”

 

*

Dies Irae
L’écoute doit beaucoup à la bouche, plus, sans doute, qu’à l’oreille à laquelle elle est si prosaïquement attribuée. Dans le carnet de prison, Yamwiyyât al-Wâhât, de Sonallah Ibrahim, par exemple, il reconnaît, décembre, parmi Brecht et Eisenstein, Tvardovsky et Cholokhov, 1962, le désert occidental, que: “La bouche, comme la prison, contient, lorsque fermée, des choses vivantes.” Une décennie plus tard, la partition de Galina Oustvolskaïa, de Composition No 2, pour huit contrebasses, percussions et piano, comprend une indication, parmi les instruments, pour un « cube en bois. » Pas si loin de l’inscrutable boîte noire du scientiste, l’instrument résonnant d’Oustvolskaïa, relégué à une portée sans interligne et à un seul trait, dans la partition de quatre-vingt quatre pages, désigne : un cercueil. Il est présumé vide.

*

La Pluie (bis)
Il ne pleut pas dans la photo viennoise, ni dans aucun des visages, mais il y a la suggestion de la pluie, qui est la suggestion d’une sorte de visage en particulier, modulé, suivant les procédés photographiques dé-figurants de l’eugéniste Francis Galton: de toute façon divis, ou peut-être, appréhensif quant à l’inscrutable résultat, 2011, Daniel Bozutzky: « I let the rain pour over my head and I wondered who I would be when I came out of your voice. » Explanté dans cette réflexion, l’émancipation de la voix, sectionnée comme elle doit l’être de la parole (comment, sinon, pousser un cri), est l’inclinaison même de la photo à se produire à titre posthume, comme prémonition de quelque rien – un rien historique, avec ces transcriptions et évacuations sensiblement oblitératives: la photo, ici, est un enregistrement vocal de la pluie dans lequel le je, tel qu’il se fait clandestinement sortir de la captivité, est légué à l’accusation de sa culpabilité intacte, poursuivie sans démordre, contre les intempéries nationales: une science forensique redevable à aucun corps, qui réplique: l’éradication.

*

Sotto la pioggia (1981)
Il y a ce moment, dans le film de Sokourov en hommage à Chostakovitch, où le compositeur est assis dans un train, et les filets d’eau sur les fenêtres inondent l’écran. Une image déchirante. Car il s’agit du visage (de la défiguration) du compositeur.

 

*

(1956-1960)
He desatado el corazón de la lluvia
Il existe une étymologie – contestée – de l’exil qui perpétue la conviction quant à l’enracinement d’Exulanten dans une terre, ne serait-ce qu’étymologique. Lorsque Vittoria, empruntée à la personne de Monica Vitti, traverse,1962, la rue et s’arrête mi-chemin entre le baiser promis et l’indifférence, elle est en train de répéter la scène de son exécution. Ce n’est pas un théâtre de l’exil qui s’instaure, un mouvement de corps et de continents rebattu par les mêmes récits expiatoires, mais un théâtre de l’oblitération, inscrit à même la frontière dont toutes les distances sont faites, et dont la matière première est anachronique. Anachronisme de ce mot d’exil dont tant de subjugations sont faites.

Alors : lorsqu’il pleut, est-ce qu’il pleut dans la bouche du cœur ?

N. – Chicago, juin 2013
 

Lire Nathanaël dans Recours au Poème :

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/nathana%C3%ABl