Hommage à Jean Rousselot

Jean Rousselot est né le 27 octobre 1913 à Poitiers, dans un milieu chaleureux, mais des plus modestes. Son père, forgeron, est tué en 1916, à la bataille de Verdun : Pour toujours, les murs blancs de ma vie sont éclaboussés de rouge. Deux ans plus tard, sa sœur Jeanne décède d’une méningite à l’âge de dix ans. Rousselot n’oubliera rien :

 

Malgré moi je me souviens des mansardes sombres
Où l’ennui accrocha un sourire figé
Des linges qui sèchent au-dessus de l’âtre
De la cuvette usée et des vitres chevrotantes.
 

Il n’oubliera pas davantage les humbles, les besogneux, le peuple dont il est : Pas de raison pour qu’on oublie - Ces compagnons du premier sang.

En 1925, il obtient son Certificat d’études primaires et entre à l’École primaire supérieure de Poitiers. Jean, alors élevé par ses grands-parents maternels (« Nous vivions à trois dans une pièce unique, si exiguë que se touchaient presque nos grands lits à bateau, tournés vers la fenêtre sans volets »). Il écrit ses premiers poèmes. La poésie ne le quittera plus et demeurera son moyen d’expression, son rempart face au néant :

 

Malgré moi j’ai pitié des cours profondes et visqueuses
Sans oiseaux, sans feuilles tourbillonnantes
Et du pétrin invisible qui geint en bas
Jour et nuit comme un forçat enterré.
Malgré moi j’ai pitié des vieilles repasseuses
Aux jambes lourdes, aux yeux rougis
Et de l’ivrogne rentré tard qui bat sa femme
Dans l’entresol fumeux.

 

En 1928, Rousselot obtient le Brevet élémentaire et le Brevet d’enseignement primaire supérieur, comportant des épreuves de travaux pratiques : il a choisi le fer en hommage à feu son père. Rousselot fait la connaissance de Maurice Fombeure, le futur poète des Étoiles brûlées (1950), qui travaille comme surveillant dans son école. Le sort s’acharne sur lui. En 1929, sa mère meurt à l’âge de quarante-quatre ans, d’une tuberculose : Je croyais que la mort nous attendait au bout d’une route, plus ou moins longue. Je sais désormais qu’elle est en nous, appliquée à ronger l’écran de chair qui nous sépare d’elle. Le rendez-vous est à l’intérieur. Le souvenir de cette mère, qui incarne l’image de la femme idéale, le hantera à jamais. Trente-neuf ans plus tard, le poète lui consacrera l’un des poèmes les plus poignants de Hors d’Eau, « Le Four » :

 

Et toi, ma mère, ma favorite aux mains râpeuses dont je mettais les bas, les nuits où j’étais seul, quel emblème veux-tu que pose sur toi, quel blason noir ou bleu ? Malgré ces épreuves, Rousselot prend le dessus car : O mon enfance, n’oublie rien : - Les clés encore sont dans ta main, - L’amour attend, il nous faut vivre !

 

Son beau-père lui fait interrompre ses études. Jean Rousselot entre en qualité d’auxiliaire à la Préfecture de la Vienne, où il fait la connaissance d’Yvonne Bafoux (auxiliaire comme lui), sa future femme et muse parfaite : Pour refaire la nuit il me fallait tes yeux – Tes mains multipliées ta bouche - Ton corps était l’écran qui me masquait le jour. Rousselot fait également la rencontre du poète Louis Parrot, alors libraire à Poitiers, de sept ans son aîné et qui devient son ami, son mentor. À cette époque, Jean réside de nouveau chez ses grands-parents maternels, qui l’ont élevé en grande partie : La misère, le froid, mais la tendresse et l’exemple. 

En 1931, Rousselot étudie le droit et le latin. Il devient rédacteur à la mairie de Poitiers, puis, après avoir passé et réussi un concours, secrétaire du commissaire de police. L’expérience qu’il a de la vie, de la condition ouvrière et paysanne, comme de la misère et de l’injustice, ont largement contribué à faire son éducation politique et sociale, ainsi qu’à forger son engagement socialiste et humaniste. Le poète rejoint la Ligue communiste, qui rassemble les membres de l’Opposition de gauche (trotskyste) avant la proclamation, en 1938, de la IVe Internationale. S’il abandonnera peu à peu le militantisme, Rousselot demeurera socialement un homme de gauche et le partisan d’une poésie exigeante ; mais jamais, il n’hésitera, pas plus que Hugo ou Maïakovski, à en faire une arme en période de grandes circonstances.

Rousselot participe à la revue Jeunesse, créée à Bordeaux en 1932 par Jean Germain et Pierre Malacamp. Avec  Fernand Marc, il fonde la revue Le Dernier Carré, qui accueillera notamment Joë Bousquet, qui deviendra un ami, et aussi Michel Manoll, par qui il entrera en contact plus tard avec Jean Bouhier, René Guy Cadou ou Lucien Becker. Une nouvelle épreuve le frappe à vingt ans, avec la disparition de ses grands-parents Audin. La même année, le poète est hospitalisé au sanatorium de Saint-Hilaire, à la suite de crachements de sang répétés. Un an plus tard, la vie reprend le dessus : il épouse Yvonne en août 1934. Le couple aura deux filles : Claude, née à Poitiers en 1937, et Anne-Marie, née à Orléans en 1943, « sous les bombes », comme le rappelle un poème.

Rousselot publie ses deux premiers recueils de poèmes : Poèmes (Les Cahiers de Jeunesse) et Pour ne pas mourir (Les Feuillets de Sagesse) :

 

Tes regards ont beau faire, ils doivent s’écarter,
descendre jusqu'à l’épave qui les tenait cachés,
celle qui resplendit dans chaque maille de mon silence.
 

Suivront : Emploi du temps (La Hune, 1935), Journal (Debresse, 1937) et Le goût du pain (La Hune, 1937) :

 

Errant, parlant,
Je sais à quelles fibres
Commencent la faim le désert.
Mon silence est plein de pierres
Où tu te chauffes les mains. 

 

Jean Rousselot passe avec succès, en 1936, un concours pour être commissaire de police (comme Lucien Becker et Paul Chaulot). Il est nommé à Rosendaël près de Dunkerque, puis muté à Vendôme en 1938. Il n’est pas mobilisé en 1939, mais « affecté spécial ». Nommé commissaire de police dans une ville bientôt occupée par les Allemands, il conjugue avec courage, durant toute cette sinistre période, poésie de combat et résistance :

 

De lourdes fleurs de chair couronnent les murailles
Comme les étendards atroces de l’été.
Entre les chevaux morts, les canons démâtés,
L’habitude en lambeaux cherche son attirail...

 

Ces vers extraits du poème « Juin », publié en 1943 dans Les Cahiers du Sud, seront repris dans le recueil, Le Sang du ciel. Ce poème est considéré comme l’un des plus forts de cette période trouble et maudite. Le poète entre en contact avec la Résistance et se sert de sa fonction pour cacher des prisonniers évadés, tout en préservant de son mieux les Juifs. 

En 1942, Jean Rousselot est nommé à Orléans. Il y poursuit son action de poète-résistant : poèmes, tracts, faux papiers… Il sauve son beau-frère, puis, en 1943, le poète Monny de Boully et sa femme Paulette (la mère de Claude Lanzmann), arrêtés par la Gestapo.  En février 1943, Jean Rousselot s’engage dans les rangs de la France Libre et devient le Capitaine Jean, au sein du réseau Asturies. Entretemps, le poète s’était lié d’amitié avec Éluard et avait rencontré Max Jacob en 1942, à Saint-Benoît-sur-Loire. Rousselot correspondait avec le poète du Laboratoire central, depuis un an. Une forte amitié s’instaura d’emblée. Le 24 février 1944, Max Jacob « reçoit cette visite tant de fois redoutée et toujours remise, des hommes aux manteaux de pluie dont la serviette d’écolier ne contient que le nerf de bœuf et les chaînes dont ils ont fait leurs attributs »: ils viennent l’arrêter. Le 13 mars, éclate l’atroce vérité : « Max est mort, huit jours plus tôt… Mais comment « réaliser » cette mort, cet effacement, cette perte ? Nous cherchions en vain des mots, des images, et ne rencontrions que notre douleur brutale et nue… » Max Jacob  est l’un de ces deux grands poètes, qui l’ont fortement marqué et influencé, ainsi que ses amis de l’École de Rochefort, fondée par Jean Bouhier en 1941. Il y a donc Max Jacob : l’éveilleur extraordinaire de Saint-Benoît, l’aîné considérable ; et Pierre Reverdy : le sommet. Deux lumières brillent sur la Loire : « Une lumière douce et un peu aigre qui était celle de Max Jacob, et une lumière dure, dramatique, qui était celle de Reverdy. » Jacob et Reverdy ; deux phares dans la nuit, sur lesquels Rousselot laissera deux essais pénétrants : Pierre Reverdy (en collaboration avec Michel Manoll, éd. Seghers, 1951), et le bouleversant Max Jacob, l’homme qui faisait penser à Dieu (Laffont, 1946 ; réédité chez Subervie en 1958 et à La Bartavelle éditeur en 1994).  

Mais, la grande aventure pour Rousselot, se joue alors du côté de Rochefort-sur-Loire, dès juin 1940, où cette « école buissonnière », comme la surnomme René Guy Cadou, son poète-archange, qui est fondée en 1941, contribue parmi d’autres revues ou groupes, à la survie d’une poésie libre et sans complaisance envers Vichy et l’occupant. Rousselot est du groupe dès le début, aux côtés de René Guy Cadou et de Jean Bouhier, auxquels viendront se joindre Michel Manoll, Marcel Béalu, Luc Bérimont, Roger Toulouse et bien d’autres. Ces poètes, provinciaux pour la plupart, se réclament aussi bien de Milosz, d’Apollinaire ou de Rilke, que de Jacob ou de Reverdy. Proposant une plate-forme d’envol pour les poètes et la poésie, Rochefort n’a pas de doctrine. La diversité de ses membres est sa richesse. Tous ont en commun, l’horreur de la tour d’ivoire, le mépris du parisianisme, la fraternité avec les éléments et, bien sûr, le refus du fascisme. Cadou, mort d’un cancer à trente-et-un ans en 1951, en fut l’âme précieuse et incontournable, fédérant à lui seul les valeurs du groupe, avec son lyrisme simple mais fort, émerveillé bien que solitaire et tourmenté. Rousselot ne ménagera jamais ses efforts pour faire accéder l’œuvre de Cadou à la reconnaissance.

Durant cette période, le poète publie : L’Homme est au milieu du monde (Fontaine, 1940), Instances (Cahier de l’École de Rochefort, 1941), Le Poète restitué (Le Pain Blanc, 1941), Refaire la nuit (Les Cahiers de l’École de Rochefort, 1943), Arguments (Laffont, 1944), Le Sang du ciel (Seghers, 1944) :

 

La nuit plus longue que l’espoir
La nuit plus longue qu’un baiser
La nuit morcelle le sommeil
En jours entiers qu’il faut tuer
Qu’on tue avec des mains d’étoupe
Et des couteaux mal aiguisés
Des jours qui sont à tout le monde. 
 

En août 1944, Rousselot participe aux combats pour la libération d’Orléans et est nommé commissaire central par la Résistance, soit, la responsabilité de cinq départements de la région. À la Libération, il est nommé à Paris en qualité de chef de cabinet du Directeur-adjoint de la Sûreté nationale. Il adhère au Comité national des écrivains. Rousselot est reconnu par ses pairs, ce qui ne se démentira jamais, comme l’une des voix marquantes de son temps et porteuse d’avenir.

René Lacôte pourra écrire : « Rousselot est un des esprits les plus représentatifs de sa génération. Cette langue nue qui veut avant tout demeurer intelligible, prend un accent tragique propre à attirer l’attention autant sur le drame intérieur du poète que sur sa méthode d’écriture. »

Joë Bousquet, le poète de La Connaissance du soir, ajoute : « Il est l’un des seuls qui « tiennent » devant cette stupeur que j’entrevois pour le jour où les hommes s’éveilleront de l’hypnose intellectuelle et franchiront la partialité glaciale où, désormais et depuis longtemps, toute pensée s’étale. Rousselot sait saisir l’acte dans la pensée qu’il exprime : il sait réduire la phrase à cette densité simple qui fait d’elle un élément de composition ; aussi ce qu’il écrit respire et in peut le concevoir sans ruiner son innocence. » 

En 1946, le poète prend une décision importante. Tout auréolé de son action de poète et de résistant (on lui décerne la médaille des Forces Françaises Libres, le titre de Chevalier de la Légion d’Honneur et celui d’Officier de l’Ordre National du Mérite ; il sera, plus tard, nommé Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres), une voie royale lui est offerte et promise… qu’il refuse. Il démissionne de la Sûreté nationale et décide de vivre de sa plume.  Jean Rousselot devient un poète globe-trotter, un infatigable défenseur de la poésie, des poètes, de la liberté, et l’un des plus grands critiques de sa génération. Il collabore à de nombreuses revues et journaux : Gavroche, Les Lettres Françaises, Caliban, L’Écho d’Oran (journal dans lequel il tient plusieurs chroniques, notamment sur la peinture, le théâtre, usant de pseudonymes, tel celui de Jean-Louis Audin), Les Nouvelles Littéraires, où il tiendra une fameuse rubrique de poésie pendant seize ans. Longtemps, Jean Rousselot collabore à un grand nombre de revues et de journaux, pour lesquels il écrit des articles. Parmi eux, on peut citer encore, La Nouvelle revue française, Le Temps des Hommes, Poésie présente, etc. Pour certains quotidiens et magazines (L’Aurore ou Le Parisien Libéré), il compose une trentaine de contes qui paraissent pour la première fois dans les années 50.

De 1946 à 1973, Jean Rousselot publie trente plaquettes ou volumes de poèmes, de La Mansarde (Jeanne Saintier, 1946), à Du même au même (Rougerie, 1973), en passant par, Il n’y a pas d’exil (Seghers, 1954), Agrégation du temps (Seghers, 1957), Maille à partir (Seghers, 1961) ou Hors d’Eau (Chambelland, 1968), alors qu’en 1974, paraît le chef-d’œuvre (qui reprend le titre d’un recueil qui a paru en 1950, chez Rougerie) : Les Moyens d’existence,  Œuvre poétique 1934-1974 (Seghers) : C’était l’aurore et nous allions manger le pain - Qu’on fait la nuit comme l’amour et les poèmes. Sur la quatrième de couverture, Georges Mounin écrit notamment : « Cet homme ne s’est jamais endormi sur l’oreiller la littérature. Plus le succès se confirmait, plus l’inquiétude grandissait. C’était une inquiétude exacte, sans absolument rien de pathologique. »

Rousselot donne également une vingtaine de pièces pour la radio, comme il traduit ou adapte de nombreux poètes, du hongrois au français (Gyula Illyès, Ferenc Szenta, Attila Jozsef, Imre Madach, Sándor Petőfi) ; de l’anglais au français (Shakespeare, Blake, Edgar Poe...), pour les besoins d’un livre ou d’une anthologie (consulter : Anthologie de la poésie hongroise (réalisé par son grand ami Ladislas Gara), Anthologie de la poésie roumaine, Anthologie de la poésie polonaise, Anthologie de la poésie portugaise, Anthologie de la poésie macédonienne ou l'Anthologie de la poésie slovaque, aux éditions du Seuil et chez divers éditeurs).

Une vingtaine d’essais de haute-voltige, sur : Max Jacob, Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, Paul Verlaine, Tristan Corbière, Pierre Reverdy, Edgar Allan Poe, Blaise Cendrars, Maurice Fombeure, Attila Jozsef, Orlando Pelayo, William Blake, Jean Cassou, Agrippa d’Aubigné, Victor Hugo, Albert Ayguesparse…

Six recueils de contes et nouvelles, de Les Ballons (Feuillets de l’Ilot, 1938) à Désespérantes Hespérides (Amiot-Lenganey, 1993) ; huit ouvrages d’histoire, ou vies romancées, sur Diane de Poitiers, Chopin, La Fayette, Liszt, Gengis Khan, Wagner, Berlioz et Victor Hugo.

Onze romans, de La Proie et l’ombre (Laffont, 1945), à Pension de famille (Belfond, 1983), en passant par Si tu veux voir les étoiles (Julliard, 1948), Une fleur de sang (Albin Michel, 1955), ou Un train en cache un autre (Albin Michel, 1964).

Dès les années 60, les œuvres de Rousselot sont présentes dans la majorité des anthologies poétiques contemporaines, et sont traduites dans de nombreuses langues. Plusieurs revues lui consacrent des numéros spéciaux, comme Le Pont de l’Épée, dont le numéro double (n°43/43, 1970) - comprenant également un recueil inédit de Jean, Des droits sur la Colchide -, coordonné par Jean Breton et Guy Chambelland, l’un des meilleurs de la série, fait toujours référence et de loin. Outre, ce numéro exceptionnel du Pont de l’Épée ; de nombreux mémoires de maîtrise en France et en Italie, et des ouvrages sont consacrés à Jean Rousselot, notamment le Jean Rousselot d’André Marissel (Seghers, 1960). Signalons aussi le volume des actes du « colloque Jean Rousselot / Roger Toulouse » (Presses Universitaires d’Angers, en 1998).

Citoyen du monde, fidèle à ses engagements et à ses origines, Rousselot se querelle en 1956 avec Aragon et le Comité national des écrivains : il dénonce l’imposture, les crimes staliniens, et manifeste publiquement sa solidarité avec les insurgés de Budapest où il séjournait, avec son ami le grand poète hongrois Gyula Illyés, quelques jours avant l’éclatement de l’insurrection, le 23 octobre 1956.

Un an auparavant, en 1955, en partie grâce à l’argent du Prix Cino del Duca, qu’il reçut pour son œuvre romanesque, Rousselot put faire construire une modeste maison (mais qui était sienne) à l’Étang-la-Ville (Yvelines). Parallèlement, il continue à mener de front son travail de poète, d’écrivain, de critique, et d’homme engagé, non au sein d’un parti quelconque, mais dans la vie des hommes, ses semblables. Ce qui ne l’empêche pas, élu Président du Syndicat des écrivains en 1958, d’épouser la révolte de Mai 68 et de se rapprocher du Parti socialiste unifié de Michel Rocard. C’est sur la liste du PSU, qu’il se présente, en vain, aux élections municipales de 1971, à l’Étang-la-Ville. Mais Jean Rousselot est avant tout poète. Il ne sera jamais un homme de parti, car il connaît trop bien les risques encourus, tant pour l’individu que pour l’œuvre, par une position sans nuances. Il devient Président de la Société des gens de lettres, en 1971. La création d’un régime de sécurité sociale pour les auteurs lui doit beaucoup.

En 1975, Jean Rousselot participe à la refondation de l’Académie Mallarmé (dissoute en 1951), avec Denys-Paul Bouloc, Michel Manoll, Marcel Béalu, Edmond Humeau et Guillevic, qui en devient le premier Président. L’Académie Mallarmé est à ses yeux, une défense et illustration de la poésie, un rassemblement de poètes, certes, mais il y a aussi le fait que la mémoire et l’œuvre du poète du coup de dé, l'interpellent de plus en plus.

Quatorze recueils vont venir à la suite de l’anthologie de poèmes, Les Moyens d’existence (œuvre charnière), dont, Les Mystères d’Eleusis (Belfond, 1979), Où puisse encore tomber la pluie (Belfond, 1982), Pour ne pas oublier d’être (Belfond, 1990), Conjugaisons conjurations (Sud-Poésie, 1990), Le Spectacle continue (La Bartavelle, 1992), Un Clapotis de Solfatare (Rougerie, 1994) ou Sur Parole (La Bartavelle, 1995) :

 

Au risque de se prendre les pieds
Dans les siècles qui s’effilochent
On a du s’arracher à l’étreinte suppliante
Du seul néflier survivant
Pour voler au secours d’imprudents soleils
Coincés dans les congères du souvenir
On est pourtant traité comme
Le dernier Abencérage.

 

Un important choix de poèmes de Jean Rousselot, paraît chez Rougerie en 1997, sous le titre, Poèmes choisis 1975-1996, nous donnant un choix représentatif d’une œuvre poétique qui, traversant son temps, en demeure également l’œil authentique. Des proses de Au Propre, aux poèmes inédits de 1996, en passant par Les Mystères d’Eleusis, ou par Pour ne pas oublier d’être, Rousselot poursuit son œuvre sans jamais déroger aux idées et aux valeurs de sa jeunesse. N’a-t-il pas écrit (in Des Pierres, 1979) : Écrire est une fonction – Ni plus ni moins noble – Que poncer, découper, empiler – Porter à boire aux moissonneurs. Ainsi se trouve mise en évidence la nécessité de rester homme parmi les hommes, d’être un travailleur parmi les travailleurs. Rousselot, comme le souligne Jean Bouhier, ne sait pas mentir, il se dépouille, il se livre, passe aux aveux, fait le don de soi au sens le plus fraternel du mot, il se « restitue » quitte à confier qu’il lui faut « un poème pour ensemencer l’amour ».

Ainsi, le premier versant de cette œuvre « balisé » par l’anthologie Les Moyens d’existence, chante l’homme dans sa vérité la plus nue et la plus honnête qui soit, son espoir, son désarroi. Le second versant que symbolisent Poèmes choisis, sans renoncer aux valeurs profondes et au lyrisme du poète, s’oriente encore davantage vers une perpétuelle et incessante recherche sur le langage, la nature de l’opération métaphorique, qui est à la base de toute écriture. L’amour du langage est très sensible au sein de cette œuvre, qui aura utilisé sans aucun préjugé, pratiquement toutes les formes du vers, de la strophe et du poème : poème en prose, vers libre, hexasyllabes, heptasyllabes, octosyllabes, décasyllabes, alexandrins, marquant une fidélité indélébile aux origines ouvrières, à la terre, aux amis, à l’homme du quotidien, l’homme tout court, sur lequel le poète aura tant misé avec enthousiasme, malgré de nombreuses déceptions :

 

L’homme est derrière son regard
Comme derrière une vitrine
Lavée à grande eau par le jour.

 

Définissant son art poétique, Rousselot écrit: « Le poème est une prise de conscience des pouvoirs du poète sur le temps, qu’il arrête, les sentiments qu’il rend à leur nature sublime, sur le réel, qu’il perce, transmue, déplace, pour en montrer l’essence et la pérennité. » L’homme, comme le poète, est fait de paroles, de mouvements et d’engagements dans son temps, mais avec exigence : « Me paraît bon (en poésie) ce qui m’apporte une vision neuve du monde, ce qui « force » la mienne ou m’aide à la préciser. Encore faut-il qu’il y ait sûreté, beauté, sinon nouveauté d’expression. Tout ce qui est « fabriqué » me hérisse, même si c’est joli. Pas de bibelots chez moi. » Il ne fuit pas l’être, il ne cherche pas à le grandir, mais l’assume pleinement tel quel, avec ses limites, ses erreurs, ses rêves et ses espoirs : J’ai vu des hommes par milliers comme des plantes. - Mais libres de mourir ou d’imposer au ciel - La fédération immense de leurs sèves.

Notre cher ami nous quitta dans sa quatre-vingt onzième année, le dimanche 23 mai 2004, dans la soirée. Il fut enterré le vendredi 28 mai au matin, au cimetière du Pecq. Nous venions d’enterrer soixante-dix ans de poésie française; un homme d’action, qui a durablement marqué les personnes qui l’ont approché. Malade et fatigué, Jean nous a quittés, usé par une vie dont il n’ignora pas le grincement des gonds au fond de la cour froide, ni l’acier, le cuivre et les marteaux, qui sont au-dedans de l’homme.

Avec plus de cent trente volumes (son œuvre s’étend sur près de soixante-dix ans), soit, pour être précis : soixante-dix-huit livres et plaquettes de poèmes, onze romans, cinq livres de contes et nouvelles, quinze biographies, vingt-sept essais, treize livres traduits et/ou adaptés de l’étranger et vingt pièces radiophoniques; l’œuvre de Jean Rousselot est monumentale ; l’une des plus importantes de notre temps, tant par sa qualité que par sa diversité ; elle est « imagée, rude, virile, parsemée de mots du jour et de formules familières comme pour ne pas trahir un vécu difficile et combattif », comme l'a écrit Jean Breton.  

Rappelons enfin que du 18 septembre au 18 octobre 2013, la Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, rend hommage à Jean Rousselot - qui aurait eu cent ans le 27 octobre 2013 -, à travers une exposition, qui permet de (re)découvrir le parcours singulier et l’écriture forte d’un poète qui n’a pas seulement été le témoin, mais surtout l’un des acteurs de son temps, ce dont rendent compte et sa vie et son œuvre, à travers une foi inébranlable en l’homme envers et contre tout. Rappelons qu’yvelinois d’adoption, le poitevin Jean Rousselot vivait depuis 1955 à l’Étang-la-Ville, un petit village en bordure de la forêt de Marly ; rappelons également, qu’il avait inauguré le 14 février 2002, à Guyancourt (à quinze kilomètres de chez lui), cette Maison de la poésie, ainsi que, située juste à côté, la médiathèque qui porte son nom. Jean Rousselot, comme l’a écrit Georges Mounin, « on ne se demande même pas si c’est un grand poète. Mais c’est un poète, et c’est quelqu’un. »

A l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Rousselot, paraît au 4e trimestre 2013 : Christophe DAUPHIN : Jean Rousselot, le poète qui n’a pas oublié d’être, éditions Rafael de Surtis.

Sur Jean Rousselot, ce texte signé Paul Vermeulen :

http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/notes-pour-une-po%C3%A9sie-des-profondeurs-8/paul-vermeulen

12 POÈMES DE JEAN ROUSSELOT choisis par Christophe Dauphin

 

MIRACLE

Miracle d’être en vie
Et d’avoir saigné
D’être un homme sans parents
Pourvu de mots pour le dire

Miracle d’avoir des mains de chair
Et que tout continue
Au niveau du drap rêche et du cheveu perdu :
Mes remords plantés en moi
Comme les feux d’un navire
Et mes muscles qui conspirent
Dans les puits rouges de ma voix

Douceur d’apprendre que ma mort
N’est qu’on oiseau perché sur mes éclats de rire
Qu’elle me doit son grain
Qu’elle est encore ma vie.

  (Poème extrait de Le Poète restitué, Le Pain blanc éd., 1941).

 

JUIN
(Extrait)

À Gabriel Audisio
(..)
Deux pierres scellées,
Une main de suie,
La treille brûlée,
Un bras qui supplie…

Du fond des temps, la Mort aspirait la Démence.
Contre ses dents serrées écumaient les plateaux.
Les routes, les enclos barbouillés de romance
Tournoyaient à la grille ainsi que des couteaux.
Fracassés, l'os à nu, barbelés de racines,
De sources éclatées, de coutres importuns,
Infernal quel typhon, de sa poigne d'airain,
Les matait, les pressait, les poussait dans l'abîme ?
Quel ange, sans trompette et sans drapés pesants,
Avait posé le pied sur les terriers de glaise,
Les chaumes ébréchés qu'épellent les faisans,
Les couchants qu'une vitre accroche à la cimaise
Et, sitôt descendu dans la vieille chaleur
Qui plaque notre souffle au flanc roux de la terre,
Fouillant comme l'on fouille au hasard des viscères.
Avait tranché le chanvre, invisible au haleur,
Qui depuis toujours noue aux vignes les herbages,
Le chemin qui chevrote au tartre des villages,
Le cotre à l'aventure aux marges du jusant,
Les pavois de l'automne aux seigles frémissants,
Et fait soudain la nuit sur une forcerie
Où l'homme était le cerf et l'ange la furie ?

(…)
Deux pierres scellées,
Une main de suie,
La treille brûlée,
Un bras qui supplie…

Vint le glas. Descendit l'Archange et sa fureur.
Sur les berges du sang, giflées d'ailes de fer,
Au fronton des manoirs, désuets sous l'éclair,
À quoi pouvait servir qu'il fût encor des fleurs ?
Lui-même, le soleil, pouvait-il n'être encore
Qu'un grand liseur tournant les pages sur les monts
Alors que les plasmas s'ouvraient au nécrophore
Et que l'air apprenait son travail au poumon ?
Regard, étais-tu fait pour guider dans la fange
La foule en noirs caillots fuyant la pluie de feu ?
Main de femme, était-il écrit dans ta louange
Qu'un jour tu brandirais le fanal et l'épieu ?

(…)
Deux pierres scellées,
Une main de suie,
La treille brûlée,
Un bras qui supplie…
De lourdes fleurs de chair couronnent les murailles
Comme les étendards atroces de l'été.
Entre les chevaux morts, les canons démâtés,
L'habitude en lambeaux cherche son attirail…
Mais, sans hâle, une plaie saignante à son côté,
Un grand corps ténébreux s'avance à sa rencontre
Et, tous deux s'épaulant, marchent dans la clarté
Vers la bête de feu que masquent les décombres.
Et peut-être demain le monstre terrassé
Contraint de regagner les fonds boueux de l'âme,
Le Verbe, renaissant comme l'herbe aux fossés,
Nous rendra-t-il les clefs fragiles de la fable ?

     (Poème extrait de Le Sang du ciel, Seghers, 1944).

 

 

LE PAIN SE FAIT LA NUIT

         à Jean Bouhier

La nuit, dans des faubourgs délayés par la pluie,
J’ai marché sur l’asphalte avec des inconnus
Qui tenaient bon, qui se taisaient
Qui m’acceptaient tel que je suis.
Le jour venu, j’ai vu des hommes par milliers,
Sans mot dire, comme des plantes,
Recouvrir la marelle inerte de la terre
Et celle, absurde, de mes songes.

Et j’ai senti que je germais dans ce silence,
Qu’on attendait mon grain, que je n’étais pas seul
Puisque j’avais des mains pour prendre et pour donner.

Depuis, je ne sais plus si j’écris un poème
Ou si je fais aller la cloche de mon cœur
Sous l’océan des mots gâtés par la mémoire,

Mais je sais que ma voix est faite pour l’oreille
Et qu’on l’entend, comme j’entends chanter sous terre
Le boulanger blafard qui fait son pain la nuit.

*

Pour les hommes, pas d’autre église que ce pain
Qu’on prend à bras-le-corps comme une fiancée.
Elle aura pour vitraux les losanges du blé,
Le rouge ce sera celui de vos yeux rouges,
Repasseuses ! Vigies ! Gens des mines ! Le bleu
Celui de vos mains bleues de veines et de peines,
Mères flétries, maçons qui mangez sur le pouce,
Laboureurs, tâcherons, vieux chevaux de retour
Qui marchez pesamment au bras du petit jour.

*

J’ai vu des hommes par milliers comme des plantes.
Mais libres de mourir ou d’imposer au ciel
La fédération immense de leurs sèves
Et je les ai choisis, qui choisissaient eux-mêmes
L’Inespéré, dès lors qu’ils me tendaient la main.

C’était l’aurore et nous allions manger le pain
Qu’on fait la nuit – comme l’amour et les poèmes.

   (Poème extrait de Il n’y a pas d’exil, Seghers, 1954).

 

LE FOUR

Et toi, ma mère, ma favorite aux mains râpeuses, dont je mettais les bas, les nuits où j’étais seul, quel emblème veux-tu que je pose sur toi, quel blason noir ou bleu ?
Dans ma bouche l’acier rouille comme tes côtes sous la terre et la pensée dans les livres. Ni moins ni plus vite. Je pourrais encore... J’aurais encore le temps...
Mais tout ça, c’est du poème. Nada ! Voilà ce que tu es, petite sœur, ici-bas et ailleurs, alors que moi je bouge encore et m’émeus encore, parfois, pour de la soie.
« Encore ». Je ne vois pas de mot qui puisse te faire plus mal que celui-là. Prends-le quand même. Habille-t’en. Rien ne sera fini de toi tout à fait tant que je pourrai leur dire que c’est toi, cette odeur de suie, de prune et de froment, qui s’obstine depuis quarante ans dans le four abandonné d’où la fourche retire, chaque été, des paquets de serpents.
Oui, tu peux vivre encore un bout de temps. Autant que moi, mon enfant. Et moi te demander des choses, moi ton aîné pourtant.
Tu sais, je pourrais bien creuser la mine avec mes ongles, ils me diraient toujours que je me ménage. Tu sais, ils n’ont meilleur amusement que de me perdre dans leurs forêts. Fais quelque chose, si tu le peux, avant que le four s’écroule sur nous deux.

       (Poème extrait de Hors d’Eau, éd. Chambelland, 1968).

DIRE AU PLUS PRÈS

Dire au plus près la chose
En fait une autre

Nous devrions hurler
Plutôt que choisir
Et agencer

Les chaufourniers le savent
Qui vendent plus cher que chaux vive
L’azur de leurs erreurs.

*

Rapporter exactement
Les réponses
Inintelligibles mais superbes

Que trompant les espions
Les geishas
Et les seconds couteaux
De la douleur

Nous avons réussi à obtenir
De sa propre bouche

Nous donne une absurde
Mais véritable joie

*

En vain tâcherons-nous
De parfaire
L’alibi de la beauté

Nous ne laisserons de nous
Que contrefaçons
Plus ou moins mauvaises

Pourtant s’il y avait
Un grand quelqu’un capable
Et soucieux
D’analyser le sang qui en dégoutte
Il verrait bien que c’est le nôtre.

(Poèmes extraits de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

 

CHARON

Donne-lui ou ne lui donne pas
Charon qui est au Smic à présent
Te passera de même

Avec tes paquets d’herbe fraîche
Et de seins roses
De menus coups de théâtre
Et d’insomnies pour des prunes

Il ne te sera demandé
Que de lui sourire
Ou de lui faire compliment
D’être resté si vert

Au besoin fais-lui tâter
Ton biceps flétri
Pour qu’il s’en moque

Surtout laisse-le ignorer
Que c’est toi qui as creusé sa barque
Avec tes dents
Tout au long de ta vie
Et que le tabac qu’il chique
A poussé dans tes bronches.

(Poème extrait de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

 

 

BOIS MORT

Pour Alain Morin

Comme l’ombre se ressource dans le feu
La tourterelle dans les cendres
L’été dans le pain
La mémoire dans la lave
La solitude dans le couteau
La beauté dans l’outil fracassé
L’idée de Dieu dans la pupille en creux des statues

Je me ressource dans mon bois mort
En m’arrangeant pour n’y pas voir
Les clous rouillés qui prouvent
Que d’autres que moi-même
Ont travaillé à me détruire

J’y dis le droit pour soulager mes juges
J’y lampe la sanie de mes pseudo vertus
J’y envagine ce qu’il reste
De mon amour du monde.

(Poème extrait de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).

 

PAIN D’ANGOISSE

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

Pascal
Terrifié par les hurlements
De douleur et de volupté
Des galaxies qui se dévorent en copulant
Dans les coins d’ombre de l’éternité
Comme le font les sentiments
Dans les bas-fonds de la pensée

Appelle angoisse ou pain
Sinon parole
Cette matière sans matière
Que le poème en toi pétrit

Ayant ou non fait une croix dessus
N’en mange que tout juste
Ce qu’il te faut pour en mourir

Ne la retourne pas sur la table des mots
Cela porte malheur

Ne la piétine pas dans le ruisseau du sang
D’autres en manquent.

(Poème extrait de Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990).