Hommage au poète Jean-Luc Wauthier

O Saint Paradoxe
ouvre-moi toutes les portes.

LE TEMPS FAIT UN BRUIT TERRIBLE

 

Pour André Schmitz

 

Le temps fait un bruit terrible. Le poème pour seul remède. Fragile, durable, éphémère dans la jubilation de l'instant. Vient un autre poème, puis un autre encore. Le temps s'arrête, l'heure s'inverse.

D'un seul doigt, la Mort remet en route le balancier..    

A nouveau, l'ordre règne.
 

LA PAROLE QUI M'A DONNE LE JOUR

 

La parole qui m'a donné le jour
n'est pas encore née
Orphelin, je la cherche partout,
monte et descends les escaliers de la nuit
appuyés sur la peur.
Pour l 'envelopper d'un grand manteau de silence,
je hurle son nom inconnu,
blessé par l'aphasie des étoiles
et la mutilation du ciel.
« Balaie devant ta porte »
me souffle une voix inconnue
qui ne comprend rien
à la futilité de mes paroles
quand je m'appuie aux garde-fous du ciel
enjambés par coeur dans l'alphabet
de la démence

Je cherche la parole qui m'a donné le jour,
entre chair et silence
tandis que quelque part me rêve
une femme qui pourrait être ma mère.

L'ANGE

 

Celui qui, nuit et jour,
marche dans ma tête,
y fait un tohu-bohu
plus lancinant que l'enfer

Celui qui, de toutes ses forces,
m'empêche de quitter cette cage sans barreaux,
celui-là ne connaît
ni le ciel profond
ni le chant secret des oiseaux
ni la couleur du blé.

Aveugle suceur de sang,
parasite souverain, pieuvre géante,
il lève de telles tempêtes qu'il me fait
fermer les yeux
et me lance au visage
des giclées de sang.

Impassible imposteur,
il aboie à la lune
le visage tourné vers la nuit rouillée.

Ah ! qu'il explose et
que les tessons de son corps
s'éparpillent sans moi
aux quatre coins des étoiles.
 

COMBAT AVEC L' ANGE II

 

L'Ange est
terrassé, vaincu
Jadis en lames de rasoir, ses ailes
sur le sol prennent la couleur de la cendre.

Le souffle court, tu te relèves
et contemples ton double assassiné.
Derrière le corps, le monde est vide
Nul soutien
Ta main de feu
s'appuie sur un sol de neige
devant toi s'étend
le grand territoire de l'accessoire

Tu es perdu.
Surtout, n'avance pas
sauf
si, au fond de toi,
malgré les rides
                        le gel
                        les luttes vaines
chante encore un invisible oiseau .

Mais l'oiseau ne chante plus
Grand combat dérisoire,
tu as gagné ta propre perte.

MANTEAU DE SILENCE [extrait]

 

Le jour
où le dernier homme
aura rendu son dernier souffle
le silence assourdissant qui suivra
sera celui d'un poème enfin visible.
Alors dans la lumière noire du néant
il respirera sur les forêts pétrifiées
volera jusqu'au bout d'un espace
où les plaies obscures de la nuit
se souviendront de nous.