Krystyna Rodowska

 

KRYSTYNA RODOWSKA est poète, traductrice de littérature française et hispano-américaine, critique et essayiste.

En 1963, elle obtient une Maîtrise en lettres françaises à l’Université de Varsovie.

Auteur de sept recueils de poèmes dont Gesty na śniegu (1968, Gestes sur la neige), Stan posiadania (1981, Position des comptes) – choix de poèmes écrits sur une période de douze ans, Nuta przeciw nucie ( 1994, Point contrepoint), Szelest, półmrok, sens ( 1995, Murmures, pénombre, sens), Na dole płomień, w górze płomień ( 1996, En bas le feu, en haut le feu) – poèmes choisis, embrassant trente ans de son activité poétique, recueil qui lui a valu le Prix de la Fondation de la Culture en Pologne, Bliżej nagości ( 2002, Plus près de la nudité ). A l’automne 2012 a paru un choix de ses poèmes embrassant quarante-quatre ans de création poétique ; Wiersze Przesiane. (1968 - 2011) (Au tamis du temps - 1968 – 2011)

Ses poèmes sont traduits et publiés en français, espagnol, italien, anglais, tchèque, slovaque, russe, suédois, lituanien, letton, roumain et macédonien.

En novembre de 1994 la revue littéraire „ Aires” a consacré son numéro 19 à la présentation de sa poésie, traduite par Bernard Noël (en collaboration avec l’auteur) Ses poèmes, dans la même traduction, ont aussi été publiés par la revue Midi. En 2012, l’anthologie de ses poèmes, Vers le Nu, toujours dans la même traduction, a été publiée en France par L’Harmattan, dans la collection POETES DES CINQ CONTINENTS.

Au long des années, elle a fait du journalisme littéraire, collaborant aux plus prestigieuses revues littéraires en Pologne. De 1979 à 1994 elle a été membre de l’équipe de rédaction de la revue littéraire „ Literatura na świecie” (« La littérature dans le monde »). Actuellement, elle collabore à beaucoup d’autres revues et à des programmes culturels radiophoniques.

Son activité de traductrice étant parallèle à celle de poète et critique, elle a réalisé de nombreuses traductions d’auteurs français, francophones et hispano-américains, surtout des poètes, de Gérard de Nerval, Jules Laforgue, André Breton, Paul Eluard, Benjamin Péret, Philippe Soupault, Francis Ponge, Philippe Jaccottet, Claude Roy, Bernard Noël, Jean-Pierre Faye, Jacques Dupin, Michel Deguy, Marie-Claire Bancquart , Jean-Michel Maulpoix, Emmanuel Hocquard et d’autres encore. Parmi les grands poètes espagnols et latino-américains, traduits et publiés par Krystyna Rodowska, figurent, entre autres, Vicente Aleixandre, Federico Garcia Lorca, Jorge Guillen, Luis Cernuda, Angel Gonzalez, Vicente Huidobro, Cesar Vallejo, Octavio Paz, Jorge Luis. Borges, Pablo Neruda, Nicanor Parra, Roberto Juarroz, José Emilio Pacheco, Alejandra Pizarnik.

En 1996, elle a reçu le prestigieux Prix de la revue „ Literatura na świecie” pour sa traduction du roman de Jean Genet Ceremonie żałobne (Pompes funèbres.) Depuis quelques années elle travaille à la traduction du premier volume de l’oeuvre de Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

En 2005, elle a obtenu le Prix de la Société des Auteurs et Compositeurs (ZAIKS) pour l’ensemble de son oeuvre de traductrice. En 2008, elle a publié une anthologie personnelle de 14 poètes français contemporains, de Francis Ponge à Pierre Alferi, Na szali znaków (Sur les signes). Son anthologie de 15 poètes latino-américains Umocz

wargi w kamieniu (Trempe tes lèvres dans la pierre), la première de cette ampleur en Pologne (608 pages) est sortie en mars 2011, publiée par Biuro Literackie de Wrocław. En octobre 2011, le livre a obtenu le prestigieux Prix littéraire de Warszawska Premiera Literacka (Varsovie).

Elle a effectué de nombreux voyages littéraires et d’études en France, Espagne, Canada et Amérique Latine, participant aux festivals internationaux de poésie à Murcia, Cordoba (Espagne), Struga (Macédoine), Druskienniki (Lituanie), Banska Stiavnica (Slovaquie), Buenos -Aires, Trois-Rivières, Mexico-City, Granada de Nicaragua, la Havane ; Rosario, en Argentine, à Medellin, en Colombie (2013), et à Tanger , au Maroc ( 2015).

En 2004 elle a participé à la Saison Culturelle polonaise en France, invitée par l’ARPEL Aquitaine.

Bénéficiaire à quatre reprises de la bourse du Ministère de la Culture en Pologne, et deux fois du Centre National du Livre en France.

Elle est membre de l’Association des Ecrivains Polonais et du PEN-club et vient d’être récompensée de la Médaille Gloria Artis pour l’ensemble de ses travaux littéraires.

 

 

Le Jubilaire

 

Jubilaire

Oncle Leonard (o) rend pour la première fois
visite à son pays après bientôt cinquante ans il arrive
tout droit d’un rassemblement de vétérans de la bataille de Monte Casino
(où en tant que médecin il fut très utile).
Sa poitrine étoilée comme le ciel
brille de toutes ses médailles de guerre.
A la table de la cuisine
il mange avec appétit son pain sec agrémenté de moutarde
(pour sûr se raniment les faims d’antan
quand il était au camp sous le cercle polaire à Pechora)i.
Dans ses lettres il signait toujours « Leonardo ».
Comme s’il voulait avec la finale espagnole de son nom
exprimer sa reconnaissance à la patrie de Borges,
Cortazar et Astor Piazzoli (bien qu’il ne les ait ni lus
ni entendus ; de loin il gardait sa main posée sur le pouls de la Russie,
en espagnol il s’étendait sur l’histoire de la Pologne
à la seule fin, dans un pays de généraux-bourreaux,
de prévenir la jeunesse face au mirage du communisme).
Oncle Leonardo m’arrive à peine à l’épaule,
il est presque sourd, il y a peu encore il arpentait
gaillardement les rues silencieuses de San Isidro
(onze ans plus tôt il sautait tout seul dans le train
et en redescendait aussi alerte à la station de métro Retiro de Buenos Aires
devenue célèbre grâce à Gombrowicz).
A l’âge de quatre-vingt-deux ans
lui – médecin « traditionnel » apprit l’acuponcture
et convola en secondes noces, trois mois après
avoir enterré sa première épouse.
Il ne voulait pas attendre, il avait un grand appétit de vivre
(« je m’inquiète pour toi – écrivait-il –
tu devrais avoir un mari ou au moins un amant »)
Oncle Leonardo aura quatre-vingt-dix-neuf ans
dans quelques jours, il a toujours pratiqué
des exercices tibétains de longévité,
avec succès comme on voit, et la natation,
il nageait dans la mer, à la piscine ou encore dans un tas de journaux,
de lettres pas lues jusqu’au bout, et plus volontiers
il se chauffait des heures durant tel un lézard,
comme s’il voulait se rendre au soleil et non à la terre.
L’excès de soleil s’écoule maintenant de l’oeil en filet de sang
du seul oeil qui voit encore un tant soit peu.
Le jubilaire ne dort pas mal, prend soin de sa personne
(à la maison il a une domestique paraguayenne), il vit
dans son monde, dans des paysages imaginaires
dans l’infini des variantes de souvenirs de Pechora
d’Iran, Irak, Italie, enfin Angleterre et –
« il attend son centième anniversaire », comme l’a formulé
dans son polonais bien à elle Maria, sa femme beaucoup plus jeune,
qui, elle, n’a pas atteint le jubilée
Lui souhaiter cent cinq, cent dix ans ?
Ou des retrouvailles dans l’au-delà du poème ?

août 2011
Camp de Pechora , en Sibérie, sous le cercle polaire, à l’époque stalinienne.

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Produits de nettoyage

les jours et les nuits
s’en lavent leurs longues mains
et enfin ils nous effacent
comme tache sur un vêtement
qui doit encore servir
mais pas à nous

juillet 2010

 

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Réflexions en se lavant les dents

Au moins trois fois par jour
je lave mes dents du tartre de la mort
Elle est jaune ou bien noire
On la sent dans la fraîcheur et les miasmes
Pourquoi la pensons-nous au féminin ?
Pourquoi m’a-t-elle fait naître pour me dévorer aujourd’hui
moi - bactérie pensante entre les dents de l’univers ?

août 2010

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Fumée*

Se remémorer l’enfance
commence par une forêt
(les framboises alors ne puaient pas encore le sang)
Là-bas en ces temps-là
je trouvais sur les sentiers le fer à cheval de la lune
Empêtrée dans les plis du parfum
des pins – petits princes aux bals de l’azur
je touchais les écailles dans les carapaces des cônes
avant que ne s’abaisse le ciel avec un grondement
Ma première forêt
pousse à présent dans un monde tout à fait différent
Ma mémoire un peu défectueuse
ne va pas jusqu’à ses racines en claudiquant
Cette forêt-là murmure à présent en une autre langue
Le poème comme fumée s’élève du feu
Ceux qui sont ivres dorment après la fête

octobre 2010

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* Sur le thème du poème « Elégie » du recueil Nouveaux regards (Nowe widzenia) (Forum des poètes d’Hybryde), Warszawa/Varsovie 1968.

 

Traductions d'Isabelle Macor