La poésie de Anna T. Szabó

par : Marc Delouze

 

Invité du Festival International de poésie de Malte, j’ai participé, du 1er au 4 septembre 2014, à l’atelier de traduction organisé par Literature across frontiers, sous la responsabilité d’Alexandra Buchler. Ce furent de belles rencontres, et une riche expérience, dont tentent de témoigner mes traductions de six poètes présents à cet atelier. 

Marc Delouze.

 

Anna T. Szabó

Poète, écrivain, traductrice.  Née en Transylvanie (Roumanie) en 1972, s’installe en Hongrie en 1987. Etudie les littératures anglaise et hongroise à l’Université de Budapest. Elle a publié sept livres de poésie pour adultes et sept pour enfants, écrit dix pièces de théâtre et a reçu plusieurs prix de littérature. Elle a traduit nombre de poèmes, d’essais, de romans, de drames, de pièces radiophoniques etc. Elle se produit avec plusieurs formations de jazz ou classiques. Elle vit près de Budapest avec son mari le romancier Györgyl  Dragoman et leurs deux enfants

 

Anna T. Szabó

Poet, writer, translator. She was born in Transylvania (Romania) in 1972, moved to Hungary in 1987, studied English and Hungarian literature at the University of Budapest. She has published seven volumes of poetry for adults and seven for children, written ten plays, and has received several literary prizes. She has translated many poems and lyrics, essays, novels, drama, radio plays. She also performs poetry together with several jazz and classical musicians. She lives near Budapest  with her husband the novelist György Dragomán and their two sons.

 

 

ELLE ME QUITTE

 

Elle me trahit, elle me quitte.
Elle me chasse hors d’elle, et me quitte.
Elle s’offre pour me nourrir, et me quitte.
Elle me secoue et elle me quitte.
Elle me torche, me peigne,
Me caresse la plante des pieds, mais me quitte.
Elle  joue avec moi : elle rit, et me susurre : « n’aie pas peur ! »
Mais j’ai peur, et j’ai froid, et pourtant elle me quitte.
Le soir elle se couche près de moi dans le lit
mais très vite s’échappe et me quitte.
Elle si grande, si chaleureuse, vivante, un nid,
Elle m’embrasse, et chantonne, et me quitte.
Elle presse des bonbons dans mes paumes tendues
« vas-y, mange », dit-elle, et me quitte.
Je pleure et hurle et m’agrippe à elle;
Je la tiens, je peux la frapper ; et pourtant elle me quitte.
Elle ferme la porte sans se retourner,
Je disparais quand elle me quitte.
J’attends qu’elle revienne, servile  remède:
Puis elle est là et me caresse, puis me quitte.
J’ai besoin d’elle – c’est la mort vivre sans elle –
Elle me prend me réchauffe, et me quitte.
Ses bras sont une cage et ses genoux une maison ;
J’aimerais tant y retourner, mais elle me quitte.
Je dois me rendre à l’évidence : je ne suis pas elle :
Une étrangère, elle est une étrangère, et elle me quitte.

Dehors il y a le monde, où quelqu’un quelque part  attend !
Toi aussi, tu trouveras quelqu’un là-bas à quitter.
Ne regarde pas en arrière. Ferme la porte. Tu sais
Combien c’est facile d’attendre, et combien dur de partir.
Certains te feront du mal, d’autres te décevront,
Certains attendront, d’autres auront peur d’attendre,
Certains seront à tout jamais ceux qui ne reviendront pas :
T’offrant leur vie, ils meurent puis te quittent.

 

Traduction Marc Delouze

LE SOLEIL

 

L’espace respire. Profondément,
imperceptiblement. L’air est là.
Rien qu’à cela tu sais que le monde existe,
Il y a une pièce, une fenêtre, et dehors, le ciel.

Dès lors tout revient par vagues.
D’abord apparaît le duvet râpé
des nuages, puis  les brindilles
et leurs bourgeons, un rayon de lumière orange

sur la soudaine blancheur du mur,
puis  sur l’incandescente  tapisserie de la vision
surgit un visage, l’œil issu d’un portrait
me fixe
avec l’insoutenable éclat d’une icône

La lumière m’a coupé
de l’utérus inoccupé du non-être, mais voilà
qu’on m’observe
qu’on s’empare de moi.

 

Traduction Marc Delouze