La poésie de Christopher Okemwa

par : A-C Carls

Christopher Okemwa est un poète, dramaturge, critique littéraire, et acteur kenyen d’expression anglophone. Enseignant en littérature à l’université de Kisii, il termine un doctorat sur l’étude de la Performance Poetry, soit la présentation orale structurée de la poésie, à l’aide de la danse, la musique, et le théâtre. Il a publié deux receuils de poèmes: Toxic Love et The Gong. Il a également publié trois livres de récits pour les enfants, un volume de récits, une étude sur la poésie orale des populations Abagusii, et un receuil de leurs proverbes. Depuis plus de vingt ans il présente des poèmes parlés dans les écoles du Kenya et dans de nombreux festivals internationaux.

La poésie de Christopher Okemwa est fortement ancrée dans le quotidien. C’est une poésie à l’écoute des grands thèmes qui agitent ou déchirent le monde et la conscience. C’est une poésie au verbe souple et dansant, éclatant et envoûtant, endiablé de souffrance ou ralenti de tendresse – c’est la poésie de la vie elle-même, la respiration saccadée des villes et le rythme paisible des savanes. Christopher Okemwa juxtapose les images colorées et vibrantes du continent africain et la grisaille du monde occidental. Il est très sensible à la cruauté avec laquelle les plaies modernes – drogue, prostitution, alcohol – sapent la vie. Sa compassion pour les humbles, ses chants d’amour passioné, ses dialogues avec la femme aimée, se mêlent à la sagesse immémoriale en une admonition poétique à laquelle nul ne peut rester insensible.

Un livre numérique de son dernier volume, Purgatorius Ignis, doit paraître chez Recours au Poème éditeurs d’ici janvier 2015. Pour présenter son auteur, nous avons choisi quatre poèmes qui le définissent comme un citoyen du monde, grand voyageur qui nous invite à partager son univers qui intègre les cultures africaine et occidentale.

 

Poèmes choisis par Alice-Catherine Carls

 

London
(Barbican, 1991)

 

It is midnight
London is lost in sleep
the sky is a sea

of burning lights,
I turn over in the
strange warmed bed

dreaming of Africa
whose midnight sky
is a sea of fireflies

I wake up to noises
of honking horns
humming machines

I recall the sweet music
of Africa’s mornings:
chirps, twitters, warbles

 

Londres
(Au Barbican, 1991)

 

Minuit à Londres
éperdue de sommeil
le ciel est une mer

de lumières en feu,
je tourne dans un lit
étranger, chauffé

en rêvant à l’Afrique
et à son ciel de minuit
qui est une mer de lucioles

je me réveille au son
des klaxons au ronflement
des machines

je pense à la douce musique
des matins africains:
gazouillis, pépiements, trilles

 

Medellin, Oh Medellin!
(Medellin, Colombia, 8th July 2010)

 

Medellin, oh Medellin
The city of beauty and love
Where are gone your offspring
Lads and gals that streets fill
Medellin, Oh Medellin!

In the twisting dark alleys
They lie, reclined on street-walls
Drowned in smoke—marijuana!
Lost in life and death
Medellin, oh Medellin!

Medellin, the city of love
Blooming girls, with grasping colours
Painting the city by day, night
Wake up those sleeping, wake them up
Medellin, oh Medellin!

The air is pungent, strong
Overwhelming smoke of marijuana
Let them breathe it into wakefulness
Be the perfume of life
Medellin, oh Medellin!

Wake them up with a song
A lullaby of wakefulness, a lullaby of conscoiusness
Play your violin, a sweet tune
Wake them up from deep slumber
Medellin, oh Medellin!

You are a brave city, Medellin
You have driven through darkness
Through blood, flesh and sweat
To stand where you are
Medellin, oh Medellin!

 

Medellin, ô Medellin!
(Medellin, Colombie, 8 juillet 2010)

 

Medellin, ô Medellin!
Ville de beauté et d’amour
Où sont allés tes enfants
Filles et garçons plein tes rues
Medellin, ô Medellin!

Dans les sombres allées tordues
Ils gisent, appuyés contre les murets,
Noyés dans la fumée – marijuana!
Perdus dans la vie et dans la mort
Medellin, ô Medellin!

Medellin, ville d’amour
Et de filles en fleurs qui jour et nuit
te peignent de couleurs tactiles
Réveille les dormeurs, réveille-les
Medellin, ô Medellin!

Acre est l’air, forte,
Etourdissante la fumée de marijuana
Fais-la leur respirer jusqu’à la lucidité
Sois le parfum de vie
Medellin, ô Medellin!

Réveille-les avec un chant
Une berceuse de lucidité, de conscience
Joue sur ton violon un doux air
Tire-les de leur profond sommeil
Medellin, ô Medellin!

Courageuse Medellin
Tu as surmonté l’obscurité
le sang la chair et la sueur
Pour te dresser là où tu es
Medellin, ô Medellin!

 

At Amsterdam Airport
(19th, July. 2010)

 

At Amsterdam airport
A red-clad 4-year old baby
Mounts unmoving carousel
Unnoticed perches on the belt.
The carousel sets in motion
Sweeping, swirling her around
Smiling, unafraid
Waving and fingering at staring eyes.
Smiles at her daddy & mummy
On-lookers, amused
Laugh and take interest
She waves and keeps smiling.
Until she becomes innovative
And desires variety
She attempts to walk on the belt
Whoops! Temples are clutched
She trips and falls off the carousel
The mother runs to her rescue
A bruise on the berry-size nose
Chubby cheeks suffused in tears.

 

A l’aéroport d’Amsterdam
(19 juillet 2010)

 

A l’aéroport d’Amsterdam
Une enfant de quatre ans vêtue de rouge
Grimpe sur un carrousel à l’arrêt
Et inaperçue se perche sur la courroie.
Le carrousel se met en marche
L’entraine, la fait tourner
Souriant, sans peur
Elle agite bras et mains vers les spectateurs.
Sourires à papa & maman
Amusés, les badauds
Rient et répondent
Elle fait bonjour et sourit de plus belle.
Puis, lassée, elle innove
Désire du nouveau
Et se met à marcher sur la courroie
Aïe! On se prend les tempes
Elle trébuche et tombe du carrousel
La mère accourt à son secours
Une contusion sur le petit nez rouge
Des joues potelées baignées de larmes.

 

 

Only the Trees Swaying
(Morning in Liege, Belgium, October 2012)

 

I look through the window
I don’t see the sun
Only the dark clouds shifting
Dark tall trees swaying
Noisy birds gliding on boughs

I don’t see the sun’s rays
penetrating thatched roofs
wooden windows, cracked clay-walls
Only the mist cover the glasses
A tear of water-droplets
Gliding down the glass

I listen --- a gentle wind
Leaves flutter, boughs sway
Awakening memories of Africa
The savannah grassland
The wet black woods

I listen, and there is no noise
Of children, of women at the river
Of oxen at the farm
Of women selling at the market
It is a graveyard, no existence

I look yonder to see the smoke
From thatched roofs
Only the tiled concrete roofs
Touch the sky
Quiet, still
It is as though no existence
Of life

Below the river meanders, slowly
Down to the city of Liege
No one is making a swim
No one is fishing, taking bath
It is as though life has never been

I don’t see the cow-dunged fields
The muddy roads, wet paths
I don’t see the village oral poets
Plucking at their obokano
Ekeng’iring’iri
I see the emptiness of space

 

Seuls les arbres oscillent
(un matin à Liège, Belgique, en octobre 2012)

 

Je regarde par la fenêtre
Je ne vois pas le soleil
Seuls des nuages sombres passent
De grands arbres noirs oscillent
Des oiseaux criards glissent sur les branches

Je ne vois pas les rayons du soleil
Transpercer les toits de chaume
Les fenêtres en bois, les murs de glaise fendillée
Seule la buée couvre les vitres
Une larme rassemble les goutelettes d’eau
Et glisse sur le verre

J’écoute – une légère brise
Fait frémir les feuilles, les frondaisons oscillent
Réveillant des souvenirs d’Afrique
Les hautes herbes de la savane
Les forêts noires mouillées

J’écoute et il n’y a pas de bruits
D’enfants ni de femmes à la rivière
De boeufs à la ferme
De femmes aux étals du marché
C’est un cimetière sans vie

Je regarde au loin pour voir la fumée
Des toits de chaume
Seuls des toits en ciment revêtus de tuiles
Touchent le ciel
Silencieux, immobiles
C’est comme s’il n’y avait aucun signe
De vie

En bas le fleuve coule lentement
Jusqu’à la ville de Liège
Personne n’y nage
Nul n’y pêche ou ne s’y baigne
Comme si la vie n’avait jamais été

Je ne vois pas les champs couverts de bouses
Les routes boueuses, les sentiers mouillés
Je ne vois pas les poètes conteurs du village
Pincer les cordes de leur obokano
Ekeng’ring‘iri
Je vois le vide de l’espace