La poésie de Peter Semolic

par : Marc Delouze

 

Invité du Festival International de poésie de Malte, j’ai participé, du 1er au 4 septembre 2014, à l’atelier de traduction organisé par Literature across frontiers, sous la responsabilité d’Alexandra Buchler. Ce furent de belles rencontres, et une riche expérience, dont tentent de témoigner mes traductions de six poètes présents à cet atelier.

Marc Delouze

 

Peter Semolič  est né à Ljubljana en 1967. Etudes de linguistique générale à l’Université de Ljubljan a. A publié douze livres de poésie : Tamarisk (1991), The Roses of Byzantium (1994), House Made of Words (1996), Circles Upon the Water (2000), Questions About the Path (2001), Border (2002), The Bog Fires (2004), A Place for You (2006), The Journey Around the Sun (2008), The Milky Way (2009), Poems and Letters (2009) and Night in the Middle of the Day (2012). Il a reçu beaucoup de prix, dont les plus prestigieuses récompenses de Slovénie, le Prix de poésie Jenko et le Pris Preseren. Il écrit également des pièces radiophoniques, de la littérature pour enfants. Traducteur de l’anglais, du français, du serbe et du croate.

(crédit photo NINA MEDVED)

3 poèmes

 

PERE

 

La nuit dernière
J’ai rêvé de toi,
Père.
Tu es entré
Dans mon rêve
Tel un cerf
Debout en équilibre
Sur une butte
Herbue.

Je t’ai appelé
Par ton nom
Père.
Je t’ai appelé
Avec le mot : père
Et j’ai dit :

Regarde,
Mes yeux sont
Deux fleurs humides
Du ruisseau
De la montagne.
Viens
Que ta langue
Chaude de cerf
Etanche la rosée
Qui tombe
De mes yeux.

Et tu es resté là
Comme dans un autre
Monde,
Comme dans un autre
Rêve,
En équilibre sur la butte,
Envahie par les herbes.

Tu as agité
Tes grands
Bois
Et disparu dans le nuage
Immaculé
Du rêve
De personne.

 

 

L’ ANGE DE PIERO DELLA FRANCESCA

 

Il n’est plus guère le porteur
De lumière.

Lui-même devenu l’objet
D’un jeu
D’ombre
Et de lumière.

Prisonnier des lois
Du monde matériel,
Il s’agenouille comme qui
Implore le pardon.

Se relever
Probablement
L’étourdirai
Quelque peu.

Ceinte d’une corde,
Sa robe ramasse ses plis
Autour de sa taille
Et de ses genoux.

Ses ailes sont lourdes,
Quasiment charnues.

Comme s’il avait honte
De sa chute
Dans le royaume des sensations
Et de l’architecture,

Ses genoux appuyés
Sur le sol de marbre froid,
Maintenant son visage
Dans l’ombre.

 

 

PAPOTAGE DU SOIR

 

Parfois lorsque je m’ennuie
Je parle avec Dieu.
Ensemble nous examinons les motifs du linoléum,
Le rythme de leurs designs
Sur le sol de la cuisine.

Dans ces formes, dis-je,
On peut  voir un ours,
Dans ces autres un petit chat,
Et tu vous oubliez la casquette de ce drôle de type
Vous avez une tête de lion.

Il répète après moi, maladroit :
Un ours, un chat…
A chaque fois surpris quand il retrouve
La même forme près du buffet
Et aussi sous la fenêtre.

Voyez-vous cette ligne
Qui partage le sol en deux ?
Quelle confusion il créé entre les images.
Celle-ci pourrait être un bison
Mais n’est que le dos
Difforme d’un cheval.

Un bison, le dos d’un cheval…
Il déchiffre come un élève de primaire,
Enervé contre la noire fissure
Qui coupe en deux  le sol de la cuisine.

Je pointe mon doigt vers la porte d’entrée
Là où commence le monde des monstres,
Des animaux fantastiques sans têtes,
D’horribles créatures sans corps.
Je le pousse doucement dehors,
Car enfin il est tard, et j’aimerais dormir.

Mais lorsque la nuit je me relève
Pour boire un verre d’eau,
Il est toujours là, debout dans l’entrée
Fixant une ligne ténue
Qui court du mur à la fenêtre,
Comme quelqu’un perdu dans une ville étrangère,
Sans connaître la langue
Pour demander son chemin.

 

Traductions Marc Delouze, avec l’auteur.