La rhétorique du double chez Laurent Maindon

 

 

(...)

IL Y REGNAIT UNE IMPLACABLE CERTITUDE,

Mourir chaque fois qu'il est encore temps de le faire

Jamais autre audace ne te surprendra

Petit escargot ainsi te mangera

dans l'abattement des nuances délétères (...)

La mélancolie des Carpathes, Laurent Maidon

 

 

 

Ne pas se tromper. Ne pas tomber dans l'excès du dit; ne pas chercher l'illustration de la scène exagérée. C'est un Poème. C'est un haut lieu; l'espace le plus formel dans la construction du sens, et le plus heureusement incertain, dans la mesure où il est infini dans la liberté des nuances et des méandres du sens. Un Poème. Des mouvements mathématiques devant les yeux, des mondes, des paysages indéfinis, des spirales significatives, signifiantes!, l'ouverture, la duplicité élargie, le verbe géométrique & relâché dans la rigueur et dans la recherche du regard. 

Laurent Maidon est metteur en scène et co-fondateur du Théâtre du Rictus. Il dirige le regard, écrit, met en scène des images, des idées. Poète, il  nous invite à marcher, à regarder cette duplicité essentielle du texte. Il nous donne à voir tout l'espace possible, et l'Impossible de la page. Il nous invite à rechercher l'"arrière-pays", la main de l'image, l'endroit de la signification cachée, le non dit. Laurent Maindon nous montre, ainsi, cette forme de nudité empathique, ce non-lieu convoité de la forme du poème. Perdus, chercheurs, retrouvés dans l'absence d'un système normatif, figés dans les  failles du Réel, dans la Poésie, Nous: retrouvés & perdus, arrêtés, contemplatifs, en même temps que l'on marche et devient à chaque fois Autre, autre chose, une autre logique, une non vérité formelle, une porte, un mât directionnel qui nous guide vers une fin, une raison dérisoire et  mélancolique. 

La mélancolie des Carpathes (paru aux Editions du Zaporogue), qui réunit des poèmes écrits entre 2011 et 2013, fusionne avec une forme double de promenade poétique. Fernando Pessoa et Céline ouvrent ce premier ouvrage de Laurent Maidon poète. Pessoa, l'Intranquille, qui "considère la vie comme une auberge où [il] doit séjourner, jusqu'à l'arrivée de la diligence de l'abîme"; Céline, le Voyageur, l'Imparfait, qui nous susurre qu'"On arriverait au bout ensemble et alors on saurait ce qu'on était venu chercher dans l'aventure. La vie, c'est ça, un bout de lumière qui finit la nuit. " C'est ça. Laurent a fabriqué "ça", l'interrogation, la métonymie et la double allégorie de l'ouverture et de l'aventure poétiques; ça, cette quête, cette infatigable quête de Soi dans et à travers le texte.

Chaque poème emporte un titre avec lui. Chaque titre est important dans la lecture de La Mélancolie des Carpathes dans la mesure où ceux-ci annoncent une suite, une liaison entre les espaces, entre les pages, habitant les intervalles.

 Laurent commence, ainsi, sa couture: 

"UN BAN DE PIERRE HUMIDIFIE PAR LA ROSEE DU MATIN GRIS," Le titre. Plus: un poème, seul. Nous ne le savons pas encore. Nous en cherchons le sens. Terminé par une virgule, une simple pause qui nous permet la petite respiration cérébrale, ce titre-poème renferme, seul, une sémiotique isolée. Il poursuit, Laurent, dansant sur la page du poème:

"Souvenir prisonnier
d'un rêve en lambeaux désormais
Un oeil énorme flottait sur le fleuve
Les corbeaux même
S'en éloignent
Une vieille sourde branlait un ange

Un rire énigmatique demeure en nous pour l'éternité"

Ce temps perpendiculaire cumulatif (le temps du souvenir, mais aussi celui du mouvement lent du fleuve, d'un fleuve qui grossit, d'une grossesse de l'espace) se marie au temps sourd, du "rire énigmatique" d'une éternité. Ce temps-là, transversal,  pluriel, nous traverse, se présentant dès le titre, dans une sphère énoncée par la "rosée du matin gris". Il est ainsi un Temps fractalisé: le titre, le poème, le temps de chacun, réunis, s'avançant dans une lecture première - déjà double - d'un projet poétique, d'une esthétique vouée à la verticalité et au plaisir de la recherche poétique:

 

UN PANNEAU INDICATEUR SIGNALANT L'ARRET D'UN AUTOCAR,

Et la lecture poématique ne peut se faire de façon isolée. Il est d'autres indications essentielles, désormais: l'espace se restreint, se redéfinit; le temps s'organise dans la verticalité des événements à venir. C'est un récit. 

C'est une prose poématique. Double. Un jeu:

Un cheval de trait
                       La moustache aux abois
Tire derrière lui mes membres décharnés
J'épelle mon nom dans la puszta
            Les sons s'éloignent sans écho
                                                  .

                                                           Moi
                                                                         qui?

 

Les personnages, un narrateur peut-être interne, omniscient, étrangement de 1ère personne, un Moi, un écho, qui? 

Une enquête poétique. Nous poursuivons les titres, le corpus des titres, un ensemble qui nous offre un poème à part, isolé, narratif. Ce corpus se lie au corpus détaché de chaque poème, de chaque page. Deux ensembles poématiques. Deux corps, deux lectures, mais une seule: il faut suivre le fil. Oui, Lecteur, activez votre capacité à manger les Mots: Laurent Maindon nous peint de magnifiques poèmes narratifs, et nous fait voir une belle prose poétique, poématique, dissimulée. Il joue avec son Semblable, il joue tel Machado de Assis, écrivain réaliste brésilien, et ses "quatre estomacs cérébraux" : "Lecteur, il te faut quatre estomacs dans le cerveau pour saisir le sens de la Littérature!". Il joue tel un Baudelaire avec son Hyprocrite Lecteur. Il construit, il montre:

 

LES YEUX RIVES SUR L'HORIZON,

Que voir au-delà de mes propres limites? (...)

 

Le Temps, l'espace des mots, leur sens, leur chemin seul vers nous, cette prose poétique qui nous mène vers une chambre, une idée, une interrogation. La poétique de Laurent Maindon nous questionne, nous remet devant notre essence propre, en effet,  mais davantage: elle nous montre d'autres formes, d'autres corps poétiques, une quête particulière et ontologique de la lecture. Nous la cherchons, cette poétique nouvelle, nous trébuchons dans l'espace-temps: nous voyons des mondes, là, instables, mouvants. C'est la Vie, la vie, seule, la vie, celle-là, qui nous porte, qui importe dans cette lecture dramatique des poèmes de Laurent Maindon. L'érotisme, l'amour, les corps, la musique, le partage, le sens, l'insensée certitude du vrai; la mimésis fondamentale :

 

CELLE DU FRACAS OBSTINE DES SECONDES QUI FINISSENT

 

Après des heures de palinka
            Joue au tennis avec Bartok la voix casé le violon marqué par les
balles
En contrebas une foule joyeuse prétend sceller l'amitié entre les peuples
            Bela, sommes-nous si loin de la réalité? (...)

 

Avec Laurent Maindon, nous sommes. Devant un Poème, nous sommes. Il est de ces mariages phénoménologiques que sont l'espace de travail du poète, l'espace poématique désiré et fabriqué, et Nous: deux tissus, deux corps qui se joignent, qui se font nécessaires - et inévitables - dans la lecture poétique. Deux visages qui se complètent, qui s'enlacent, qui se construisent, qui s'embrassent. Deux "Mains Dessinant" (Escher) qui se nourrissent et s'inventent. Là, dans l'expérience du poème. Là: Nous, entre nos propres mains.

La Mélancolie des Carpathes annonce, ensuite, la naissance de cette poétique particulière, noire, policière, authentique, métamorphique, que l'on retrouvera, brillamment disposée, dans Soudain Les Saisons s'Affolent, poèmes écrits entre octobre 2014 et mai 2015, à nouveau édités par Sébastien Doubinsky, dans Les Editions du Zaporogue. 

Nous, devant une porte. Une autre double porte: un passage, devant la grandeur de l'espace. Nous devons pouvoir y passer debout; passer par l'espace libre, debout, s'en aller, ensuite, s'en aller s'enquérir, interroger les Mots, pouvoir mouvoir le Beau, toucher au vrai, rire, marcher - debout, toujours -; sentir et ressentir l'espace, voir la beauté du marteau: le Poème. Le poème en prose; ce mariage magnifique! En entrevoir l'Invisible - cette moquerie du double -, nécessaire, formateur, formel; ce lieu essentiellement libre & ambigu, inévitablement idéologique & pragmatique, où la vision du monde naît dans l'absurde idée du concret, dans l'invisible nécessaire, recherché, et en dépend, justement, pour y revenir :

FIN D'APRES-MIDI,

Page 5, début du recueil. Nous recommençons l'aventure poétique.

 

La lecture de la poésie de Laurent annonce et énonce deux lieux. Mais, elle danse, aussi, sous cette forme poématique libre typique de la liberté formelle de la poésie. Laurent en joue. Le Lecteur (Idéal) de Laurent doit suivre deux fils, coudre deux textes. Le choix des mots, le lexique, les rimes et les anaphores sont des  personnages-narrateurs, des idées et des clefs narratives; des métamorphoses ovidiennes qui s'affolent. La double perspective poétique poursuit: c'est sa poésie, à Laurent. C'est ainsi. Prose et poésie dansent et jouent sur la page. La narrativité du double regard poursuit son rythme. Metteur en scène d'une double Parole, Laurent a compris l'urgence de la Poésie, et fabrique, comme peu, les feuilles subtiles de l'horizon fabuleux du texte. 

Au bout de la nuit, de la page, de cette aventure, de cette vie incertaine; implacable,  naît, ainsi, son Poème. Laurent nous invente tout "ça". Ce Poème nécessaire. Il est ainsi, Laurent Maindon: un chercheur intranquille, un rare ouvrier du besoin, de la forme, un camarade & un confrère intrig(u)ant, mouvant les paroles de l'abîme, de la lumière inscrite dans l'inquiétude des pas. Il tisse deux pas solides, fermes, pierreux; je me répète. Deux pas, deux yeux symboliques, déictiques qui disent et redisent l'irréfragable paradoxe de l'aventure humaine.

 

Laurent MAINDON
Poésie : 1997 : L’Alphabet des jours suivi de Miroir des Insomnies, Ed. des 39 marches 2000 : Généalogie d’une ombre, Ed. Apaxe 2012 : Le sourire de Médée, Edicool (recueil collectif) 2015 : D’une ombre l’autre, Revue Le Zaporogue n°16 2015 : La Mélancolie des Carpathes, Editions Le Zaporogue 2015 : Soudain les saisons s’affolent, Editions Le Zaporogue Théâtre : 2015 : # Faits divers 2017, in Cabaret du futur (recueil collectif), Colorgang éditions Nouvelles : 2011 : Le sommeil des anges suivi de La Tempête de neige (Az angyalok alszanak et A hóvihar) traduit en hongrois par Schneller Dora, Nagyvilag, revue littéraire hongroise 2014 : Par-delà les collines, E-Fractions Editions 2015 : La collection, trad. Schneller Dora, Uj Forras, revue littéraire hongroise Essai : 1990 : Berlin, mémoires d’un mur, Ouest Editions