La verge des pleurs

par : Nathanaël

Commençons par l’impossible aveu que peut nous faire une(s) langue(s) si on se laisse (un peu) ployer par elle(s). En traduisant ces poèmes, ces pages, du Lyric Sexology de Trish Salah que voici, je lui ai adressé un mot pour lui dire que je la traduisais on the verge of tears. Bien sûr que l’œil français attrape la verge et l’ingurgite sans ambages, lui assignant une place bien précise, mais voilà que l’anglais qui m’exprime enfreint à cette qualité immédiatement récupératrice de la langue française qui en ferait une bouchée. Car Lyric Sexology est un texte anthropophage qui se repaît des temps confondus des espèces antiques et des guerres actuelles, transvasant le désir de corps en corps méconnu de ce temps, du temps advenu du présent où aucune langue ne s’avère susceptible de dire ce qu’est un corps (ni un corps, ni un sexe, ni un dieu, ni un serpent). Il ne s’agit pas d’un enchevêtrement anything goes non plus, mais d’un anthropophagisme savamment entrepris (avec toute la circonspection due au savoir), et avec coquetterie, qui, non plus, dans le mouvement transversal qui le transpose de l’anglais au français en dévoile encore un aspect jusqu’ici dangereusement enfoui. J’écrivais à Trish une lettre et c’est par une lettre qu’elle m’écrivait, en Tirésias des temps projetés, déployés, splendides et ravagés. J’arrive, il est vrai, en retard, et ce retard est le temps qui m’est assigné, le temps des voyoutages et des prises de possession des airs cannibales sur lesquels on voltige. Le verge anglais est une orée, un abord, je te traduisais au bord des larmes dirais-je, en bon français, même si le mouvement de retour vers la même langue dite de départ, m’amènerait à traduire cette même phrase par je te traduisais à l’orée des pleurs, car évidée de toute commune mesure, et s’adonnant à une expérimentation photographique, on serait tenté, par surimposition d’images, comme le faisait Francis Galton à l’époque de l’espèce ainsi mesurée, et le philosophe autrichien par après en soustrayant l’eugénisme de son attrait, à une forme bien particulière du désir, désir dont le verge anglais recouvrant le verge français, donnerait forcément une nouvelle (si ce n’est ancienne) appréhension du désir par laquelle je te traduisais à la verge des pleurs ou encore on the cock of tears ; quoiqu’il en soit, l’erreur qui appelle l’œil à sa faute a l’honneur de nous appeler à l’ordre du contrefait qui n’a pas d’ordre si ce n’est la mort en émergence (entendez ici l’emergency qui s’y inscrit). Lyric Sexology est un traité d’ontologie qui rappelle l’humain à ses mauvaises manières de sexuation, d’amour et d’antan. Il entend l’erreur propagée et loin de corriger l’Histoire, il corrige le présent dans l’œil du voyant, voyante. À tu et à toi.

—N.

Chicago, mai 2014

SEXOLOGIE LYRIQUE VOL. 1 (extraits)

 

Sexologie lyrique

Vol. 1

 

Traduction : Nathanaël

 

Prélude

 

 

 

Je n’ai pas fait exprès de devenir un Je.
Je n’ai pas fait exprès d’être.
Mais je me suis fait prendre, on pouvait s’y attendre, par un sujet, l’Histoire, la tienne.
 

(Ou, s’agissait-il d’une suite d’événements. Tu voulais que je
fasse un sens de tout cela.
Ou, je l’ai cru.
Ou, j’ai voulu le croire.)
 

L’Histoire (la tienne) m’a catapultée en avant.
On pouvait s’y attendre, j’ai été expédiée jusqu’à toi, catastrophiquement.
La catastrophe a cédé, m’a cédé un corps.
 

Alors, dans le temps, nous voici. Qu’y a-t-il dans le temps pour moi, à venir.
 

Sache qu’il y a toujours d’autres ruines.
 

 

 

 

Comment narrer la fin?

Commence par la fin.

 

tout le monde est mort

alors alors alors

 

On est galaxiaux

car—

 

 

aspirant la mort            

 

 

 

Origine à la place de
 

Tirésias était un garçon, avant d’être un homme. Un homme avant d’être une femme. Une femme au plaisir des serpents, du savoir, des caprices des Dieux. Mâle et femelle, ils l’ont fait, lui, elle, les serpents, les Dieux, je veux dire. Zeus, Héra, Jupiter, Junon—j’ai toujours détesté les noms romains, une dégradation ainsi qu’une popularisation, comme tout Romain—ils l’ont fait en savoir et en serpents accouplant qu’il a vus, elle à venir. Un voyant alors avant une voyante.
 

Tirésias était mon nom, une fois autour d’un temps alors qu’il y avait un Je avec un nom. Bien entendu j’ai tout vu. Encore là. C’est ce qu’il y a de plus terrible au-delà des fins du monde. De savoir. D’être un savoir pur.

 

 

 

Tirésias, usurpée.

L’imitation ne veut pas dire ce que tu penses. Ceci est l’introduction à ce livre, mon introduction, ma sexologie lyrique. Sexologie lyrique. Voici l’une des choses sur lequel tu vas devoir t’entendre. En voici une autre, toi là, à ton âge avancé, ton soi-disant vingt-et-unième siècle:
Je ne suis pas une transsexuelle. Ou une intersexuelle, ou une hermaphrodite. (Hermaphroditus peut écrire son propre putain de livre.) Je ne suis aucune de ces choses pour lesquels tu as des mots à présent. Tu n’as pas de mots pour ce que je suis. Voici ce que j’étais:

J’étais un mec.
Puis j’étais une nana.
Puis j’étais de nouveau un mec.
Hah. Tu ne pensais pas qu’on disait “mec” ou “nana” en ce que tu appelles la Grèce antique, Hellènes, etc. Repenses-y.
Voici ce pour quoi tu n’as pas de mots: Qu’est-ce qu’une voyante? Qu’est-ce qui est au-delà du savoir? Comment puis-je t’écrire à présent, un présent impossiblement démantibulé par rapport au tien, sachant que tu vas lire ceci. Te connaissant? Ou qu’est-ce qu’un sexe dans le temps? Sans?
Tu n’as pas de mot pour serpents ou dieux ou sexes. Tu ne fais que penser que tu en as un.
Tu n’as pas de mot pour la rencontre d’un dieu sexe serpent dans le savoir divis d’un mot, un savoir unique mot divis.
Sept ans est ce que j’étais en tant qu’au-delà, un au-delà, et dedans aussi. Alors, l’imitation n’est pas près de le décrire, mais suppose que oui. Suppose que je me mettais à te décrire.

 

 

Commence par le début. Les morts ne se sont pas levés. Les morts n’ont pas vécu de nouveau. Pas tant cela que prouver qu’ils avaient vécu tout ce temps. Les morts sont sortis des vivants, chaque
chose vivante.

 

Bouchedieu

 

C’est un peu comme un œil, pour faire des distinctions.
Adamique, joli joli (comme un chuchotement de Paris).
Léger comme un...léger comme un...
Des nominalismes que tu peux ramener chez ton Père.
 

Ou
 

Baratins, patins, à roulettes, tous.
Si tu refuses de payer le prix de la pourriture,
Qui penses-tu va te choisir?
Peu importe que tu sois immaculée, de marbre, odalisque ou guerrière-sage ou reine des cieux,
Non nom de dieu!
Ok d’accord, j’te suis, mais
Je veux dire, franchement, Hélène? Cette fille est une pute.
 

 

 

 

quand j’étais
l’idée de Dieu avec la physique
un gosse au 
catéchisme
afin de réconcilier
rien n’es perdu, énergie en matière et vice versa …. 
la loi d’Einstein et tout
 

Je suppose que mon sentiment n’avait rien d’extraordinaire:
les métaphores appauvries du catéchisme et un peu de paganisme,
playitagain,
quelque chose du déiste naïf.

 

 

 

Tirésias fait un rapport. Les rapports tergiversent.

 

Mais pas encore. Jamaisjamais pas encore. (Chuuuut! Dis pas ça! Même pas en chuchotant
Tu as entendu parler du concours. Il et elle et toutes leurs splendeurs? À qui la meilleure portion de plaisir, etc?
L’homme ou la femme, etc?
Il a jubilé, elle m’a arraché les yeux, il a dit au-delà, ou un mot pour au-delà
Et dans les creusets de mes yeux au-delà a pris une forme de monde.
Ou plusieurs. Une forme très coûteuse.
Voici ce que sont couchés dans ce qui pèse. Que sont ce que sont couchés dans?
Une forme vers l’avant, et l’arrière aussi. Tout cela avant de savoir les ruines, et ainsi ma parole ici avec toi.
 

                                               Les ruines et les ruines des ruines du temps.

 

 

 

        nos vivants sont morts et les morts sont
de nouveau morts. comment?

 

 

 

(Je sais que je ne suis pas assise ici en train de parler avec toi. Ceci est une page avec de l’encre dessus. Je sais après, et sachant après ta limite avancée:
Guttenberg, Marshal McLuhan, sais-tu que j’ai étudié à l’Université de Toronto? ce mec-là, etc. Je ne suis pas naïve quant au l’est d’un livre, même si Ovide n’est pas encore né. Même si Jabès...)
 

Bon, alors, c’est ça mon histoire mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici.
Ceci est, comme je le dirai, était une page, une page d’il y a très long temps, le tien.

 

 

Quelques pages tirées de la Métamorphose, dans le sens d’ana-chronos

 

Un beau garçon est un blond avec une lyre. Type A. Elle sa hors-mise des skinny jeans, fille brune teinte en blond épi de blé
Sa douleur était une époque étrange ou tu le pensais et ainsi la lyre. L’espoir est au musicfest aux aguets. Paris qui le dit ou dedans, coup d’œil à l’arrière. Une bandana rose à motif cachemire qui hèle en bas à droite petite frappe toquée.
 

 

 

Ou, plus tôt.
 

Un enfant brutal et étrange
On en conclut, il semblait
Un vol de chacun plumé
Lui-même moins qu’une semblance
Et depuis le début moins à faire
Qu’à refaire, un essai un
“foirons pas, cette petite fois ou cette petite fois.”

Elle était un garçon comme n’importe quel autre.
Il s’est blotti contre des étrangers comme un amant
A moitié oubliée, prophétie emmurée
Si la mémoire sa différence de l’intention.

 

 

Leaving on a Jet Plane

 

Je n’ai pas pu faire autrement que de demander pardon.
Si ce n’est que pour te couvrir.
 

J’ai dormi malgré le réveil.
Tu es resté assis à regarder l’horloge faire tic-tac, à me regarder.
Éventuellement, lorsque c’était vrai, “Tu vas être en retard.”
 

À l’aéroport moitiéhumain souvenu d’Amérique.
Les différentes classes de passagers, les couleurs des classes.
Pas absolu, mais surtout.
Et à l’avant, avec la superélite et les prioritaires, les militaires en uniforme.
Le nouveau truc, leur scannage des données de ton ordinateur.
Bientôt ce sera dangereux de porter les données, de cette façon.
 

Je t’ai entrevu, marin de la troupe coupant la queue
Ou prenant la place qui te revenait.
 

On aurait dit de la petite frappe parmi les cheveux blonds en brosse et les visages boutonneux de la
Gang de meurtriers poupées,
Je me suis demandée si tu n’étais pas persan, grec ou arabe.
Pour quelque raison je me suis demandée si je finirais par m’asseoir à côté de toi.
Si on ferait la conversation maladroitement alors que tu essaierais de ne pas zyeuter mes nichons.
Si tu m’abuserais ou
Je te donnerais la branlette.
Un sentiment de danger en écrivant cela, toi assis à côté de moi à présent, jolis cils longs
Fermés et la tête penché à la fenêtre.
Comme si endormi.

 

 

 

Alors dors alors dormons alors dors

 

Sept ans en tant que femme

 

Les fins du monde ont commencé là où ses bras ont été coupés nettement à la jointure mitoyenne, fente de lumière, fente d’envol. Ses bras ont été coupés dans le sol vide d’un mot, qui est tombé, de tes lèvres, le “non” le plus simple. Elle est née là, en un mot. Elle aurait argumenté qu’elle n’existait pas avant la fin du monde, l’ondulante fonction d’onde d’une décision de prise, ceci est un mot, ceci est un passé, ceci est, ceci n’a pas (est). “Non.”
 

Faite particulière, en son fétiche, un échairage, les généralisations d’un sexe, ceci étant viol (ceci étant viols), ceci étant femme, ceci étant sol, hors d’existence.
 

Ses bras dudit célèbre était épée et pâmoison, et protestait-elle, à être éjectée de l’amour, des serments.
 

Bien sûr, plus tard elle a dit qu’elle n’avait pas besoin de finir avant la fin, c’était son moment d’ouverture, son pli de tissu de ce qui serait, son entrée en visibilité. C’était son destin, nachträglich, sa transcription.
 

Tant pis pour le monde voué à l’échec à l’écran, et l’elle dedans. Avec notre préhistoire, et son, sous censure, le tout de la mémoire semblait-il, gardé en secret (bouche cousue), elle pouvait seulement respirer lorsque saoule, près de toi, te volant des baisers dans la ligne de mire entre amants actuels, ton exercice de jugement,
 

ta préférence: exister.