Marie Noël

« Il y a dans le catholique un être satisfait, supérieur – celui qui possède la vérité – plein de sécurité et de certitude. C’est en quoi je suis mal catholique », écrit Marie Noël dans ses Notes intimes. Et voilà qu’on en fait « la » poète catholique ! Y aurait-il un malentendu autour de cette femme, de cette œuvre ?
Marie-Mélanie Rouget naît à Auxerre en 1883. Son enfance est sans histoire : un père agrégé de philosophie, stoïcien aussi incroyant que sa mère est pieuse. Le décor est posé dans lequel va croître une vocation poétique authentique, mais aussi se jouer un drame. Un corps fragile à l’épreuve de la maladie, un cœur brisé surtout : si l’amour meurt d’inanition ou de satiété, celui de Marie Noël a souffert du désir ardent et inexaucé.
Tant de poèmes laissent percer la plainte de la fille sans beauté, de l’amoureuse éconduite, et l’effort surhumain pour ne pas en garder rancune ni amertume ; la vie en lisière du bonheur des autres, la déréliction : « Parfois j’ai tellement besoin d’un ami que je l’invente. »
Les mots et la musique vont transfigurer la poussière des jours. Son oncle Raphaël Périer découvre son talent, l’encourage, puis l’abbé Mugnier, le célèbre confesseur mondain, et Henri Brémond, le critique en quête de la « poésie pure », vont attirer l’attention sur elle.
Montherlant dira même : « C’est le plus grand poète vivant. » Nous sommes loin du poète de province, de l’imagerie pieuse auquel son pseudonyme incline un peu. Ce qui frappe lorsqu’on avance sur ce territoire secret, c’est le double visage : d’une part, la gaminerie angélique, l’enfance jamais reniée, son sens du jeu, de l’allégresse ; et d’autre part, le « génie nocturne ». La plainte des Chansons d’automne, les cris et les illuminations des Notes intimes en donnent un écho. Dans l’épreuve, Marie Noël chante comme un enfant qui a peur du noir ; elle avance à tâtons mais résolument ; à la révolte devant le mal (Dieu sait si la mort d’un enfant lui a fait toucher le désespoir), au blasphème, elle oppose la foi et l’espérance, l’ardente charité qui prend soin d’autrui, aussi ingrat soit-il. Le combat de Jacob avec l’Ange est souvent le sien, même en poésie, elle qui avoue qu’elle n’y « connaît plus ni Dieu ni Maître ».
Sous ses dehors modestes, Marie Noël a mené une aventure mystique ; elle a connu le désert, l’aridité spirituelle et l’enfance retrouvée en larmes et en joie. Reliée à elle-même, aux autres, à Dieu, elle dévide le livre d’heures : sa prière chante de matines à complies. Sans jamais renier la fragilité ni la rébellion, elle choisit de plonger en espérance, en amour fou.
Son écriture remonte à la source, celle de la poésie médiévale – chanson de toile et reverdie. L’air de ne pas y toucher, elle joue avec les mètres les plus divers. L’aisance souveraine du poète, maître de son instrument, lui permet d’allier la forme classique au vers libre. Elle dialogue avec Dieu comme avec elle-même. Elle aime les refrains, balanciers qui équilibrent la danse du funambule en haut du fil tendu entre les maisons du village.
Aller vers Marie Noël, aujourd’hui, c’est se laisser envahir par une présence, en qui rien ne pèse ni ne pose, mais qui nous aime et nous comprend. Elle chante haut, mais jamais fort. Elle déteste ceux qui s’étalent : « J’ai horreur de l’incontinence sentimentale des gens qui font tout leur cœur sous eux. Mon cœur, je n’en parle pas. Je le tais ou je le chante » (Notes intimes).
On oublierait l’essentiel ou presque si on ne parlait de son humour, de ce sens de l’observation féroce et de cet esprit acéré auquel elle a renoncé volontairement pour ne pas blesser, convertissant son regard, optant pour la bienveillance infinie et la miséricorde. « L’histoire de ma vie, c’est l’histoire de mon âme », écrivait-elle.
Une vie « unie » mais brisée, disjointe comme les pavés inégaux d’Auxerre sur lesquels elle se hâtait pour porter assistante aux plus humbles, qui la faisaient trébucher, elle l’infatigable, la marcheuse s’en allant percevoir les loyers, vérifier le bon état des murs, assister les mourants ; aide humanitaire sans fracas, vie dans l’ombre alors qu’elle aurait aimé danser, elle aussi, au soleil.
Pas belle, mal aimée, mais unique aux yeux de Dieu, bien aimée du Cantique, poète de haute volée. Dépourvue de tout, à commencer du temps pour écrire, tant la famille l’enfermait dans son carcan d’obligations, elle a réussi à se laisser « emmusiquer », à bâtir une œuvre originale, frémissante et maîtrisée.

Connais-moi

«Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi !
Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire !
La poussière sans nom que ton pied foule à terre,
Et l’étoile sans nom qui peut guider ta foi.
Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?... Le puis-je ?...
Tu le sauras si rien qu’un seul instant tu m’aimes !»

 

Extrait du recueil Les Chansons et les Heures, Poésie/Gallimard.

 

Prière pour les gens pressés

«Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.»

Prière de Marie Noël dans les Chansons et les Heures, Poésie/Gallimard.

 

Ce texte a paru le 21 juillet 2005 dans La Vie n° 3125