Note sur l’univers poétique de Didier Manyach.

Au bas des ombres, une lueur veille… 

   Pourquoi un tel poète reste-t-il sur sa réserve d’ombre ? Pourquoi se présente-t-il comme habitant exilé de la morsure des villes ? Pourquoi est-il témoin d’hommes figés dans une vie qui ne leur apparait plus ? C’est que pour Didier Manyach écrire consiste à regarder le monde depuis l’abîme afin de dire l’agressivité des hommes et l’angoisse qu’ils suscitent, afin d’éviter les sourires calcinés, les corps fanés, les traces fantomatiques, puis chercher néanmoins dans cette désespérances les régions nomades de la mémoire. Ainsi Manyach cartographie un monde d’individus soumis, aveuglés et éperdus que son geste poétique inscrit entre lyrisme impétueux et révolte lucide, non pas en effusions personnelles et engagées, mais à contre-sens des habitudes, en contre-plongée du monde, donc paradoxalement en hauteur de ton et de vue :

 

Se rapprocher de l’abîme, de la putréfaction, du marasme
comme une conscience dévastée
enfermé dans le labyrinthe.
S’avancer les mains clouées aux linteaux de chaque porte
en piétinant la pourriture.
Accéder au chaos
pénétrer dans le calme, le déferlement lointain et régulier
des fleuves.
Offrir l’aurore engloutie devant des éclats de vitre
Être transfixé au sein des mille-voiles.
Apparaître dans le blanc d’une pensée
vécue au monde autre
se croiser d’un rêve et rendre à l’espace
la terre lunaire terminale.
S’échapper des mouroirs, monter dans la lumière
traverser les espèces
& vivre face au vide, face à l’Inconnu
qui va naître...

extrait d'Impacts de Foudre.

 

   On comprend alors qu’Expérience Blockhaus ait accueilli en son antre sulfureuse le diamant noire du poète, cette écriture toute de déchirures, d’explosions, de chaos, de lignes de failles, d’instants fissurés et d’élans que l’on brise; la parole du poète due à un phrasé indivisible -chaque recueil étant l’écho d’un autre-  trouble la quiétude des lieux communs, il n’est pas de paix absolue avec Manyach, toute son œuvre au noir est onde de choc dont personne ne peut se garder. Et si pour la fraternelle cause poétique qu’est Expérience Blockhaus, la réalité oppresse, qui n’est plus que décomposition, craquements ne laissant guère refleurir des espoirs de chair sensible, abandonnant davantage des corps muets et pétrifiés dans les murs de leurs édifices, chez Manyach, s’écoule cependant un véritable sang d’encre arraché au crépuscule  -fût-il de blessure-  un sang qui finit toujours par rejaillir des interstices de la vie, sans doute afin d’être au rythme du monde avant d’appartenir aux mots. L’écriture épouse alors les palpitations vitales des arbres, les flux débordements des eaux, la poésie devient aussitôt “violente nuit de pluies”, non pas un nostalgique miroir avide d’illusions dans un voyage aux contours oniriques, mais des crues de géométries exotiques, désireuses de s’abreuver à la source du monde ; il faut également accepter de découvrir les glissements de terrains, les gouffres, les éparpillements, les ravins et avalanches, là où tout semble disparaitre dans l’émerveillement et le désordre du désastre naturel :

 

Un chemin délavé que mes yeux accompagnent dans la
solitude
aujourd’hui repris en sens inverse
et qui mène à l’Observatoire : ici j’étudie le chaos
les migrations, l’apparition de nouveaux climats...
C’est sur ce chemin de poussière que j’ai voulu disparaître
tout en haut il fallait se jeter dans le vide
& tout en bas il n’y avait que le néant

extrait Impacts de Foudre

 

 

 

 Reste cette civilisation portée en langue amère, qui blesse l’œil et l’aveugle alors même que l’écriture fuit la vague nausée de l’immobilisme et une nature trop contemplative, Didier Manyach préfère en ce sens entrer en communion avec la flamme du Commencement, de l’Infans, cette aube brûlée de nostalgie adulte ; le poète laisse ainsi apparaitre, au cœur de l’Obscur, la brûlure de la clairvoyance, délaissant aussi  les signes fallacieux d’une langue qui ne serait que rempart. Voilà donc Manyach tenu à pétrir la malléabilité des ombres, à cracher les mots qui apprennent le décillement du réel. Terrifié à l’idée de voir coaguler ses jours, le poète laisse son écriture déborder au rythme des saisons les plus violentes, en des poèmes bouleversants de puissance et de dissidence.  S’élançant, par intermittences, en cris vibrants puis danses primitives, les mots se trouvent délivrés de tout ornement, mots frémissants de vie, mots où circulent des formes aussi proches que lointaines, mots qui retiennent l’instant, mots nés de la terre et de ses éléments, des arbres aux « bras d’écorces et de cendres », mots majuscules qui résonnent des tréfonds de l’abîme en des constructions amples et infatigables ; sortes de rhizomes enfin qui s’enracinent dans le monde car le dedans de l’homme est au dehors. Sous la variation de la prose, la langue donne vie à des questions sans réponse et à des suspensions étirant le quotidien jusqu’à le faire claquer au vent d’allitérations et d’assonances incantatoires, de timbres inattendus, et cela dans un superbe battement de phrases.

    Didier Manyach compose certes un grand poème du désarroi existentiel et de la lutte artistique, mais l’on retient davantage encore « ses mots » qui ont le goût du vent filant, son écriture qui ouvre au respire des choses les plus sombres, sans jamais perdre de vue la trace sensible des visages croisés. Sa parole procède, ce faisant, par éclats de voix, orchestrant des silences puis de brusques et longs passages vers des territoires profonds. Et au cœur de cette marée tumultueuse surgissent, dans la fonte du réel, des lumières  convulsées, des figures déjà brouillées par la « vitesse noire » de l’écriture, des paysages dépeuplés au  grand rythme élémentaire, parfois troués obscures ou vertiges ravinés, à moins que le poète ne nous invite à passer à travers des forêts déchirées, tortueuses, recouvertes d’encre phosphorescente. Surgissent alors des noms frappés à même la forge qui, dans la pierre millénaire, ont scellé « l’éclair de l’Aigle » et « le galop de l’antilope noire » ; scandant ainsi l’obscure clarté du Verbe et rappelant l’immensité de provinces originelles. L’ailleurs est en effet un ici, l’extérieur est une intimité, tout chemin souterrain révèle l’ensoleillement des profondeurs perdues ; voici l’être lié à la marche du temps et seuls les climats donnent la sensation de se décliner comme des excroissances natives de la vie, s’arc-boutant au silence pour faire jaillir un chant primitif. C’est ainsi que le poète chante l’invisible, non pas la voie lactée mais le paysage du vent, léternité passagère, et le chemin sans fin, constellé de divers seuils, il balaye les larges rivages de la terre et interroge l’unité perdue et  l’arborescente beauté de l’être-monde :

 

 Nous naissons avec le soleil
Mais nous venons des étoiles
Des algues
Et du souffle
Qui ne tient qu’à un fil:
Celui que la lampe tisse
Dans la grammaire de nos veines
Avec le sang du verbe
Le vent
Qui fait trembler la flamme
Et le feu
Ou le silence
Des astres.
Alors toutes les pensées chavirent dans l’impensable
Puis dans l’écume ruisselle
Le matin du monde …

extrait d'Onde Invisible, Piraterie, Migration et Merveille de Grâce

 

 

    La langue tente sans cesse d’échapper au sol qui pourrait se dérober sous elle, s’engage dans une course afin d’attraper la vie au vol, chaque passage poétique est une hurlerie qui crépite de vie et de sa soudaine disparition. Didier Manyach saisit en ce sens le jaillissement intense d’une saison en enfer ou d’une illumination ; ses vers se traversent en cisailles, en fragments du monde, en « alphabets de cendre »: on y devine toujours l’appel de la mémoire lié au désir  d’enjamber le temps, d’aller vers une possible luminescence, vers cette lueur qui veille toujours…. Et pour être en partie perçue, cette clarté a besoin de s’unir à l’ombre, sans quoi l’espace alentour serait noyé par un flot de lumière.  

 

 L’olivier dans le champ de pierres sèches :
laves nouées, flammes autour des corps
crevasses, huile verte dégoulinante au long des branches
des troncs mutilés
ce feu pétrifié sur les écorces.
Recouverts de ce qui obscurément les hante, crucifiés
couchés, abattus, sans pouvoir se résigner
à s’écrouler tout à fait
une plaie au travers du flanc.
L’eau qu’ils n’ont jamais trouvée
les olives qu’ils ne produisent plus
cette obstination pourtant à durer...
Leurs mains sont bleues comme la nuit :
on dirait qu’ils se dressent
que la lumière de l’Été les transfigure

extrait d’Impacts de Foudre.

 

    Il n’y a certes pas d’ombre sans lumière, et inversement. Par-là, l’ombre rend possible la vision du poète, elle fait renaitre des formes et laisse la vie s’y manifester, hâtivement. Mais la lumière doit rester lueur chez Manyach, un faisceau fragile qui n’hésite pas à s’engager dans l’obscurité du réel. Il ne s’agit donc pas d’une lumière qui éblouit, ni de lumière sacrée, ni de plein soleil, le poète privilégie les levers d’aubes pluvieuses ou les couchants apocalyptiques, c’est là que la vraie lumière est la plus énigmatique et la plus ambivalente. En effet, l’œil capture ainsi le paysage à travers une variété infinie de teintes, de nuances que le poète retranscrit en mots. Les changements perçus sont rendus visibles grâce aux rapports qui s’établissent entre apparition et disparition de la Vie, glissements, mutations et mouvements de va-et-vient. Ainsi, les premières lueurs du Poète font que l’Obscur de la nature se relève autant qu’il se délite, comme écarté par une conscience de l’évanescence des choses. Les branches sont alors nues, la terre prend la couleur des forêts et les arbres celles de la pluie. L’écriture devient mouvement de renaissance autant que de solitude et de désordre :

 

Je voudrais dire la Cité mythique après sept jours de
marche entre ciel et terre. Puis cette solitude dans
la brousse proche, il y a quelques années de cela, en
suivant les baobabs, comme des ponts de lumière, pen-
dant que les femmes revenaient en courant sur le sentier
boueux. Je voudrais dire le monde de l’Origine comme un
placenta enterré dans la forêt, là-bas ... à quelques mètres
de moi, comme un marigot sous l’orage.

                                                                                          Extrait de Sous les pluies des mangues

 

     La lueur originelle et scripturale du poète révèle donc ce qui n’est pas immédiatement perceptible, une fois que toutes les illusions sont tombées, que l’esprit voit aussi clair que le monde qui le dépasse ; Manyach tente alors de retenir cette lumière singulière qu’est la Vie, ainsi que le sentiment de traverser certains jours plus pleinement que d’autres. Ces moments sont presque toujours associés à une tension, une lueur dans l’impermanence, ce que l’on nomme, à l’instar de Jaccottet, «  l’étincelle de vie ». L’espace du poème est donc le lieu où la parole accueille l’expérience du monde dans son mouvement perpétuel. En définitive, la poésie de Manyach parle du monde sans jamais l’expliquer, ce serait le figer et le nier, alors même que le poète lui donne raison dans son refus de répondre ; l’éveil passant aussi  par l’oubli des vies antérieures :

 

J’habite la déchirure des régions disparues
les drailles et les frontières
le fleuve tumultueux
les cendres encore tièdes...
La Vie reviendra t’elle ?
Je gis, au milieu du Temps, dans son devenir...

Extrait de  L'Ensoleillade. Piraterie, Migration et Merveille de Grâce

 

. Mais L’écriture, ombre parmi les ombres, permet de briller, de retenir des instants de vie immédiate, ces moments qui font craquer les contours du temps à la lueur d’une veilleuse, une lueur qui fait également trembler les apparences et montre à l’œil que toute chose vivante de ce monde n’est jamais circonscrite à sa limite visible, mais bien au contraire, qu’il y a toujours une part accordée à l'insaisissable. Manyach s’inscrit bel et bien dans la lignée, entre autres, de Bonnefoy, de Pierre-Albert Jourdan, dans ce désir éperdu de s’unir à la terre et à ce qui lui est au-delà ….. Cet insaisissable est un souffle qui permet ne pas arrêter sa course, de ne pas être sclérosé par de fausses assurances, de ne posséder aucune certitude, de savoir en bout de course que l’homme ne sait que peu de choses et que la terre en rien ne lui est due !

 

   Alors quoi de mieux que d’apprendre à apprivoiser l’étranger, l’inconnu, l’incertain ? Quoi de mieux que d’énumérer le grand foisonnement d’une vie enfouie sous les décombres de l’illusion ? Climats  Forêts…..Visages, Didier Manyach se sert du poème comme d’un grand journal de fragments, de voyages,  de notes de vies éparses, le poète y dépose en jets de liberté, comme dans un herbier vivace, un éclat de la splendeur du monde. Défilent sous nos yeux étonnés et ravis les plénitudes végétales, le passage des saisons, les traumatismes et crevasses de la terre, les ciels orageux aux nuages translucides, le précieux secret de toute une vie. L’érotisme vital de la nature est donc la seule religion reconnue ; courbures sensuelles, généreuses ou effrayantes, ces formes apprennent à mieux nous  déplacer afin de nous replacer humblement, dans le  chant et la saveur des mots poétiques. Manyach sait cependant s'émanciper de cette saveur, étymologiquement du savoir, de la rhétorique, il parvient à s’éloigner de la pesanteur des idées trop abstraites qui encombre le monde des vivants. Le poète lucide est aussi vaste que la marche du ciel, le voilà donc glaneur de beautés tremblantes, rassemblées au hasard de courants climatiques. En effet, Manyach dit le grand frisson de l’existence  autant qu’il conjure « le grand Tout » de l’éphémère. Le poète transmet des vertiges au lecteur qui, avec lui, parvient à voir l’Etrangeté dans chaque brin d’herbe et se contente de ces royaumes éphémères, de ces petites parcelles d’éternités, autres silences éventrés de beauté qu’il découvre dans le secret du geste poétique. En effet, l’écriture du poète porte toutes ces présences, embrassant tantôt des couleurs, tantôt des formes, comme si la terre n’avait plus besoin d’aspirer au ciel mais l’aspirait avec elle. Manyach parvient à mettre en relief l’émanation de la matière, la texture de la glace, la couleur des marécages, la frondaison des arbres, le parfum des saisons, l’approche de la pluie, le cycle des vents, la disparition ou course folle des animaux, le chant de la lumière et les derniers regards étoilés :

 

L’instant surgit
Sur un lit d’étoiles

Et de pierres plates..

Limpide origine perdue
Rendue au langage qui s’y incruste
Pour ouvrir la voie
Du vivant.

Extrait d’Onde invisible.ID

 

        On redécouvre enfin notre silhouette d’humain, simple trait dans la magnitude du paysage, là où  « le vent oblige le corps à se souvenir de la terre ». "Je ne cherche pas un paradis, mais une terre" écrivait Le Clézio et Didier Manaych lui emboite le pas, à moins qu’il ne le précède depuis toujours, pour affirmer en de véritables épopées de mots que « la vie terrestre est plus surprenante que n'importe quel rêve" (JML). A travers feuilles et pierres boueuses, les pas du poète sont des orages aigus, chaque enjambée rallie la pensée à la mousse, gangrène le trop-visible, desquame toute identité et pousse le voyageur à s’enfoncer au cœur de la sauvagerie et à laisser irrémédiablement son « empreinte dans le chaos ». Seule compte la voix d’une unité retrouvée, celle qui décline la rumeur des lichens, l’odeur des saisons, la présence des ombres ; vivant de cette source d'émerveillement autant que de vertige, le poète errant sait qu'il n’est qu’une forme parmi les autres, son écriture est en conséquence rendue attentive à la quantité des éléments qui le bouleversent. En somme,  « le monde » en lui-même est dans l'homme plus humain et bien  plus vivant que lui.

 

 J’étais roche d’étoile, poussière du grand-mouvement
non dissocié, absolument vide.
La lumière ruisselait...
Je fermais les yeux & la terre intérieure m’apparaissait.
J’étais eau et plante dans le fleuve et le sol
j’étais neige et soleil en fusion sur les cîmes
boue et sang, écume avant de naître…Extrait d’Impacts de foudre

 

      Mais Ce monde serait-il d’une espèce autre ? N’est-il pas à la lisière de l’homme ? N’atteint-il  pas, par la poétique de Manyach, des strates bien antérieures ? L’enfance de la terre en quelque sorte, des époques de reptation et de faiblesses, des époques de proies dissimulées dans les sables autant que des périodes de beauté sauvage et mystérieuse comme « la vague qui s’élève derrière l’apparence, s’enroule puis ruisselle sur le sable » ?  Ou bien ce même monde « poétique » n’est-il qu’un parfum de cette forêt matricielle qui peine à le recracher de ses entrailles, syntagme prisonnier d’un texte à la luxuriance formidable? En fait, perdue dans les matrices originelles et liquides de cette nature indomptable, l’écriture-monde de Manyach relève de tous ces  espaces hétérogènes, riche de mille pièges de ronces, écorces et racines, que de temporalités en devenir. La lueur nait donc aussi de ce coin de magie fiché dans le temps qui préfigure une naissance, et à des rites qui marquent le cycle vrai des jours.

   Fouissant la terre, pour chercher dans ses entrailles, creusant le silence rageur du ciel, excavant sa mémoire pour y chercher la frontière entre nature et humanité, Manyach livre une écriture fougueuse,  unissant ses pas et son Verbe, expirant des phrases haletantes d’impatiences. L’auteur dit ainsi son identité plurielle, sa perception de l’épiderme des choses et sa pleine appartenance à un univers infini, espace qui parfois l’engloutit et finit par le recracher, mais espace où le regard se déploie comme une beauté arachnéenne ; branches inextricables dessinant des lignes labyrinthiques, sols jonchés de feuilles brouillant les possibles chemins, ciels bouffés par les cimes, rivières aux brumes fantastiques et couleurs obscures, la vision de Manyach finit par proposer un hors temps, une mémoire universelle en devenir; et voici l’arbre solitaire qui ouvre sur la trouée d’un œil-flaque, il faut le « receVoir » pour croire à tant de beautés….Et si on finit par ne plus savoir qui, du texte ou de l’image, a, le premier, surgi, envahi et façonné ce monde, c’est que telles sont les choses,  il faut prendre parti pour elles en portant sur chacune le regard stupéfait qui la recommence.

 

 Les journées sont de plus en plus longues. Dès que la lumière décline, les Formes se recomposent. Cela commence à l'intérieur de certaines parties du corps : l'Infiniment petit y résonne comme dans un sarcophage.

Extrait de Tous les points constituent la figure, partie II. Géométrie de la mort

 

    La langue du poète s’épanouit alors entre ombre et lumière, Didier Manyach voit plus loin que le bout d'un monde qui sans cesse pourtant lui échappe. Entre le regard et les choses, entre les mots comme entre les pierres du torrent, le poète recueille des figures éparses du monde, les rendant un instant solidaires. De telle sorte que recouvert, effacé par l’afflux de mots, la vie finit par y renaître, surgissant de ce mouvement même qui d’abord l’a annulée et qui, maintenant lui offre cette vivacité, dont jusque-là elle paraissait privée. Ecrire ce serait avant tout cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage et offrir au lecteur une écoute attentive des bruits secrets de ce dernier, une langue capable d’évoquer l’écho du temps, la beauté secrète et tragique de chaque ombre et les lèvres écorchées par la vision des voyages.

 

Derrière chaque ligne, chaque ombre, chaque
visage, une lumière chimérique, infinie et fragile,
précède les voix errantes, blanchies qui vont se
perdre au milieu du galop des mirages 
puis se dissoudre sur les pals d'une terre sans mémoire

Extrait de Géométrie de la mort

 

     Témoin d’une photographie déchirée du réel, le poète révèle, dans une langue brûlée d’images hallucinantes, une nuit qui angoisse autant qu’elle s’irise en lueurs libératrices, l’auteur dessine enfin l’homme qui rétrécit, celui qui retourne à sa place originelle, à l’ombre d’une herbe. Et c’est grâce à cette expérience poétique que Didier Manyach, arpenteur des ombres, sait reconnaitre l’étincelle qui fait d’un seul jour, une longue saison de migrations.

Gare de New-Delhi-printemps

 

ODE

extraits

1

Tout au fond
du corps & de la langue :
le silence d’une braise sans fin
qui retombe dans le vide
comme des pétales
sur la nuit
et sous cette voûte blanche :
une ombre crevassée
par le gel
remonte à la surface du gouffre.

Le temps cristallisé
comme du gypse

sur des moraines
de chaux vive

dans l’estuaire
du néant .

 

Celà est au bord du fleuve
où l’on ne pénètre qu’une fois
au-dessus des porteurs de torches
l’aurore lentement déshabille
le cadavre du monde
sur la barque qui dérive
Celà
est happé dans les voiles
du feu
par un cristal
au sommet du crâne
et au centre de l’univers
échoué
sur la rive .

 

De quel côté de la berge
et de ses jardins

qui descendent vers les eaux pourpres

signaler
la disparition du réel ?

 

Je marche dans le feu de cette aurore boréale
où le verbe prend la chair
et l’inonde de sa semence
comme un cri qui se retourne et dévore
toute la substance
toutes les offrandes
je marche de l’autre côté d’un monde
où le silence plante ses griffes
de soif et de faim
sur l’illusion et le mensonge .

 

Là -bas
dans la continuité lointaine de l’univers
où mille yeux apparaissent
dans la vue
se perdent & se retrouvent
comme une étoile
qui garde sa lumière
dans la pupille incrustée
par un soleil noir :
on trouve l’eau pure
dans les sables d’une molécule décharnée
dans un rêve qui tourne mal
au fond d’une citerne
remplie de fleurs pourrissantes
on trouve des membres disloqués
et d’oranges luminescences
dans une forêt de santal incendiée
qui marche vers la nuit
Là-bas
quand l’incarnation se réalise
dans la fécondation

 

arbres,cristaux,images & paillettes de sperm,nuée du coma

ce qu’il reste du voyage
& du commun des mortels

des mots,du sang séché,l’ardoise des os,des ravines vides.

 

ET DES CORPS REMONTENT DANS DES DRAPS DE LANGUE ET DE CRUAUTE BRÛLANTE CALCINES ET BEANTS SUR DES FATRAS DE SUIF ET DE LIES QUI VOMISSENT LEUR FUMEE AU-DESSUS DES CADAVRES & DES EMBOUCHURES..........

 

2

Je te cherche dans la nuit des lépreux
dans la nuit
des malades survivent
des têtes de mort clignotent
dans la chaleur
Des linges mystiques maculés
d’humeurs
de sang
de boue
d’urine
recouvrent des fœtus
on les emporte dans des taxis défoncés
je te cherche dans la ville suintante
où les dieux ricanent
et se multiplient
dans les miroirs brisés
il n’y a plus d’air
des bras coupés saluent les trains
j’ai un ventre jaune
dans ma valise en fer
et des médicaments périmés
contre la fièvre
j’ai vu la petite mendiante
dans la jungle
avec le visage de la variole
elle tenait un singe dans ses bras
et portait une fleur sur le front
je remonte le fleuve des migrations
la mousson des âmes
dans les rues mal éclairées
et malfamées
les villes affamées
où le corps est une viande
où la langue s’allonge
se déroule
se heurte au trafic
et se cabre dans un bordel
Des chevaux éventrés puis recousus
s’endorment épuisés
devant les gares
je te cherche dans l’explosion d’une cellule
dans l’état d’un nerf
dans le soleil se levant sur le fleuve
avant l’apparition d’une image
avant et après les mots
dans un lotus
et entre les mains des sages
le jour lave les saris et les morts
le jour fait saigner l’orange
dans mes gencives
mes dents se brisent à trop mordre le réel
jusqu’au sang
j’ai cherché jusqu’à l’aube un signe
une lumière fragile
dans tous les lieux de la ville
les recoins de l’âme
et de l’être
je me suis brisé à toutes les vitres
à toutes les rencontres
je brûle quelque part
au bout d’une route
dans un linge blanc
sur un brasier de fleurs …

 

3

Dans un carré mental
deux cannes blanches

dans un soleil dévasté
quelques bouts du monde

dans une fosse dans la roche
les ossements d’Ulysse

le visage de personne
des silhouettes d’hommes

errant à contre-jour

& dans un temple une lampe
au milieu d’une roue

immobile.

Tout au fond du corps et du réel :

les illusions volent en éclats
sur les trottoirs
parmi les mendiants
qui râlent
entre la gare
& le centre ville
je marche dans un monde de mort et de maladie

où retombent dans le vide
des pétales de fleurs-

« n’entendez-vous pas cette clameur venue de tous les coins
de l’univers?N’entendez-vous pas cette clameur de la vie qui
appelle et cherche à s’incarner dans le monde ? »

LES DIEUX ERRANTS
 
              retombent dans le vide avec des pétales de fleurs
              et des colliers de braises.

              Et des pierres de foudre.
              Avec des tridents remontent vers le jour

LES DIEUX ERRANTS...

Comme les mots dans la langue

cette clameur au-dessus de la ville et dans la terre
où je marche
vient échouer comme un cadavre sur la berge
une offrande de fruits et de fleurs
au bord du fleuve .

Odeurs de cendres dans un carré mental bris du monde dans le soleil blanc dans l’oeil éventré du cheval mangé dans la fosse d’Ulysse masques arrachés du karma et dans le réel une
roue qui tourne sans fin comme une lampe allumée au-dessus
du coma .

 

 

4
Longue attente
un mot de plus
sur le parapet
des lèvres
à marcher
vers l’écho
dans un brouillard
matinal
attendre quoi
attendre qui
buvant du thé
brûlant
les mots
un pas de plus
et je tombe
sur les rails
avec ceux qui dorment

             sur la voie ferrée
                                                 traversée
par un train rempli
              de dieux errants
          
           K
           A
       R M A
       A M R
           A
           K

               l’ombre de la lumière
dans la lumière des dieux
qui marchent sans fin
dans la terre.....

J’attends une parole
un moindre geste
dans l’écart du vent
comme un animal
au bout des lèvres
traque les syllabes
sacrées
qui se volatilisent
dans l’air
ravalé
d’un mot expié
je troue la langue
pour qu’il fasse jour
dans l’ombre
de l’être
qui chute
dans le vide

                    au milieu d’une ville
                                                     hantée
                     par tant de revenances
                                             et de dieux gisants

           
                K
                A
              RMA
              AMR
                 A
                 K

                     L’ombre de la lumière
dans la lumière des dieux qui marchent
sans fin dans la terre...
attendre qui
attendre quoi
hors du temps
qu’elle se révèle
ou une fin
en soi
transfigurée
une lampe
sur le bord
d’une route
un matin
au milieu
des mendiants
ceux qui réclament
l’amour
en aumône
ceux que les trains
écrasent .

Ceux que les dieux n’ont pas voulu
                                                 sur terre
et qui ne verront
jamais le jour
                                                 ni la lumière
ceux qui marchent sans fin
dans la nuit polaire
des hommes
                                                 et les décombres
des dieux.....                             sur terre

 

broyés par la roue par les dents de la maladie et de la misère
par l’injustice du

                    K
                    A
                  RMA
                  AMR
                    A
                    K

rendus silencieux par la langue recrachés par le sang du corps comme du bétel comme du bétail....

Ne plus attendre
et sans plus rien
de l’Etre
partir
ne plus rien
attendre
de quiconque
et de quoi
que ce soit
ni du monde
ni des trains
ni des dieux
sans plus
attendre
partir encore
sans personne
sans moi
SANS RETOUR.

Onde invisible

 

Onde invisible
Photographie d’un homme en allé
Vers quel horizon ?
Instant capturé dans la nasse de crabes .
Lumière enfouie
Dans l’espace intérieur
Dérivant vers une mer de glace.
Accueillir le mouvement
Les jambes plantées
Dans le courant
Ou se laisser emporter par la rivière .
Dans la galerie sans fond
Veille la lampe du mineur
Enfermé dans la terre
Jusqu’au dernier souffle
Et jusqu’au dernier mot .
La mémoire se fragmente
Les miroirs se brisent
Les uns après les autres
Le jour se dévoile
Le noyau de l’être apparaît
Porté par les brumes
Emmené jusqu’au rivage.
Un visage se révèle
Dans la boite noire
D’un homme revenu de quel naufrage ?
L’encombrement de la perte
Ou de l’absence
N’est pas le vide :
Une coquille creuse d’illusions
Et de simulacres
Un œuf blanc
Translucide
Comme un cerveau d’enfant
Avant de naître
Illuminé par le sang
Dans la poche du ciel.
C’est dans ce cercle
Que le hochet du néant
Joue avec la semence de l’infini
Et que la conscience vibre
Dans l’univers
Emportant la forme du temps
Au centre des galaxies:
L’instant surgit
Sur un lit d’étoiles
Et de pierres plates..
Limpide origine perdue
Rendue au langage qui s’y incruste
Pour ouvrir la voie
Du vivant.
Mais au pays natal
Résonne déjà la voix
Du pays mortel
Comme un écho que la vie digère
Pour avaler la mort
Et ensemencer la terre !
Dans ce carré devenu mental et obscur
Se trouve pourtant une lampe
Embarquée sur les dents de la roue
Une lampe de saveur
Une lampe de douleur
Une lampe sur la route:
C’est une grimace sur un torchon
Une chair dans un corps
Et un signe dans la bouche.
Le présent se dilue
les ombres arrachent la paroi
De l’eau pourrissante:
L’axe qui nous délivre
Est aussi l’os qui s’incline .
Dans cette rotation
Quand la proue choisit la navigation ou le fracas
Nous naissons avec le soleil
Mais nous venons des étoiles
Des algues
Et du souffle
Qui ne tient qu’à un fil:
Celui que la lampe tisse
Dans la grammaire de nos veines
Avec le sang du verbe
Le vent
Qui fait trembler la flamme
Et le feu
Ou le silence
Des astres.
Alors toutes les pensées chavirent dans l’impensable
Puis dans l’écume ruisselle
Le matin du monde …
Onde invisible
Photographie d’un homme sur la plage
Ramassant les coquillages
Et fragments du naufrage
Hélices
Étraves
Morceaux de verre
Images flottantes
En miettes
Caméra nuptiale
Où le réel
Épouse
Son leurre…