Pensées (After Yves Klein)

par : Nathanaël

ARRAISONNER LE VIDE

 

D’après le journal d’Yves Klein, le Saut dans le vide aurait (aussi) eu comme titre: “Un homme dans l’espace! Le peintre de l’espace se jette dans le vide!” (1960). Il aurait fallu s’attarder davantage sur le dédoublement de l’espace, mais aussi et surtout sur l’écart entre le vide français et le void anglais ; ce que l’un ou l’autre mot sont incapables de tenir, de retenir, ou d’évacuer. Car ce qui est proposé, ici, par John Keene, dans ces pensées concises, risque de s’écrouler au moment d’être redirigé sur le français (un français dont elles sont, à contrepoints, issues...). Les poèmes sont placés d’emblée sous le signe intraitable de la traduction; une façon de leur contester une origine, mais aussi de les prononcer : intraduisibles. Intraduisibles, les glissements, par exemple, entre le blanc (white) et le blanc (blank), ou entre le vide (emptiness) et le vide (void), malgré les accords fortuits révélés par les rapports toit-toile ou or-ordre dans leur nouvel agencement. Alors l’oreille (l’œil aussi) est sommée de se prêter autrement à une lecture insolite où il s’agit de discerner l’écho du vide qu’il se reconnaît, c’est-à-dire de reconnaître en lui le travail de doublage qui est à l’instar de sa dérive. Le jet du corps, son abandon à la gravité du poème, appelle de successives évacuations. Le ciel ici assigné fait résonner el salto de Pizarnik et l’ascolto d’Ungaretti, deux poètes de l’espace contraint au sol, et dont le mouvement agencé arrive avec difficulté, que ce soit en anglais ou en français, précisément à cause des difficultés dues à l’espace occupé par le poème. Nous sommes face à une épreuve : l’épreuve du bleu (de l’hématome) dont l’art est fait, est l’artefact, livide. 

Nathanaël

Pensées (After Yves Klein)

 

tr. Nathanaël

 

La pièce vide
s’est remplie
de né-
ant

*

Corps pinceaux,
absence peinture,
le vrai médium
du désir.

*

Saut dans
le vide:
transcend-
ance.

*

Plus que le disque chroma-
tique de la nature, ou
de l’imagination ou
de l’âme: bleu Klein
international

*

Les bleus
de la toile
sont le message.

*

Le feu grille l’écran
de lin. La chair
répond par son
image rémanente.

*

Dans ce champ ultra-
marine même l’espace
négatif luit.

*

Un envol
au-delà de la paroi
nulle part.

*

Monochrome:
une couleur,
infinité.

*

Monotone:
un accord, puis silence:
une symphonie.

*

Je signe le ciel
J’assigne au ciel
un sens nouveau.

*

Lapis-lazuli dans la résine
Rhodopas: le pigment scélé contient
l’authenticité pure de l’idée

*

1001 ballons bleu
l’air parisien
au-dessus du Clert

*

Tous les murs, planchers,
plafond blanc;
le placard blanc aussi,
vide comme Le Néant

*

Sur le toit
la toile enregistre
la poésie du jour

*

Ces jeunes brosses
vivantes, jeunes, femelles,
traînées et roulées, que
dissimulent, révèlent-elles?

*

À l’or
Un vide attend.
Une pièce, une idée, du temps.

*

Anthropométrie:
dans la violence
de l’acte le fait
de la peinture.

*

À la Seine, brûle
le certificat, jette
la moitié de l’or: l’ordre,
naturel, ou pas
restauré.