Pierre Chabert

Avec l’émotion toujours se - chercher sous la peau, se gratter sous le silence - ou même la - dérision, toujours se chercher, ne sachant ce qui parle, (Pierre Chabert).

 

            Né le 3 novembre 1914 à Cavaillon, Pierre Chabert, le doyen des Hommes sans Épaules, est décédé le 18 décembre 2012, d'une attaque cérébrale. Il venait d'avoir 98 ans. « La poésie est de toute évidence le ferment qui travaille de l’intérieur notre société trop organisée, soumise aux lois de l’argent, du travail intensif, du rendement. La société laisse au poète cette place-là, précisément, qui est de la contester, de la mettre sans cesse en face d’elle-même. Celui qui écrit de la poésie obéit assurément à une vocation, il veut exercer une action sur soi et sur les autres. Même dans l’individualisme, l’acte d’écrire est destiné à rompre l’isolement, à créer la communication », déclarait volontiers Pierre Chabert, qui fut professeur de français-latin-grec successivement à Toulon, Embrun, Tarascon et au lycée Mistral d'Avignon. Esprit libre et honnête, comme il n’en reste plus beaucoup ; poète rare et vrai, Pierre Chabert a été un aîné attentif, membre fondateur et collaborateur des trois séries de la revue Les Hommes sans Épaules. Mais il est surtout l’auteur d’une œuvre singulière dont l’aura ne s’est pas démentie au fil des ans. Pierre Chabert est l’auteur de vingt publications, d’Ombres chinoises (1935) à l’anthologie L’Amour la mort (2001), qui balisent un demi-siècle en poésie. Pierre Chabert, cet homme du Sud, amateur de verdure et de naturisme, a précisé Jean Breton, a d’abord publié des poèmes transparents, gais et solaires, qu’il a regroupés pour la plupart dans Arambre (1965). Plus tard, sa gentillesse née et sa bonhomie un peu sceptique ont soudain rencontré les chagrins de la vie. Se souvenant peut-être de l’exemple de La Bruyère, il inventa un bestiaire peuplé de monstres (Les Sales Bêtes). Comme il sait décortiquer leurs humeurs, leur méchanceté, leurs coups de pattes ! Il flaire les taches, les odeurs des sales bêtes, soupèse la contradiction, étiquette le poison. Une écoute presque biologique du mal chez les autres. Un anarchiste se venge des torts subis ! Œil pour œil… Il donne ses lettres de noblesse à ce qu’il appelle « l’humour de sang ». Les Sales bêtes, comme l’a dit Pierre Boujut, n’est pas seulement le chef-d’œuvre de Pierre Chabert, mais un chef-d’œuvre. À ses recueils, il convient d’ajouter les nombreux articles, études et pages de journal, qu’il donna dans La Tour de Feu, la revue de Jarnac, dont il fut l’un des piliers. Chabert fut également proche du Pont de l’Épée de Guy Chambelland.

 

            L’aventure éditoriale de Pierre Chabert débute en 1948, lorsqu’il devient critique littéraire à Vie libre, revue naturiste d’Avignon. Jusque-là, il a voulu être poète, et donc, il a « travaillé, imité, trouvé des rimes. Plus que cela : traqué un langage ». Grâce à Vie libre, il reçoit des revues, des recueils de poèmes, et fait la connaissance de nombreux poètes, dont celles, déterminantes, de Pierre Boujut, de Guy Chambelland et de Jean Breton. Il participera à leurs trois revues : La Tour de Feu, Le Pont de l’Épée et Les Hommes sans Épaules, à laquelle s’ajoutera plus tard, Poésie 1 de Michel et Jean Breton.

            Pierre Boujut (1913-1992) vit à Jarnac (Charente) où il est tonnelier, marchand de « Fers & Futailles », tout en animant (pendant près de soixante années), une revue littéraire qui portera tour à tour les titres suivants : Reflets (1933-1936), Regains (1937-1939) et enfin celui de La Tour de Feu (1946-1991). Esprit libre et libertaire, Pierre Boujut n’a de cesse de fédérer autour de son ardent désir de « revue internationaliste de création poétique », un important groupe d’amis : les poètes Adrian Miatlev, Edmond Humeau, Jean Follain, Pierre Chabert, Fernand Tourret, Emmanuel Eydoux, Georges-Arthur Goldschmidt, Pierre Chaleix... Chabert (dans une lettre à Jean Breton), relate : « Tout un programme. Jarnac devient pour moi le lieu où vivre. C’est l’été, les vacances. Paysage calme, vert, la rivière, le chai, les poètes. Une société nouvelle. Le « meilleur » des mondes possibles. Je deviens le néophyte un peu naïf, je répands dans les campagnes le tract « La poésie est déclarée, soyez heureux ». Les amis de La Tour de Feu se réunissent dans le chai de Pierre Boujut, à Jarnac : « Une communauté Tour de Feu, telle est pour moi la révélation de ces congrès où les uns et les autres avons vécu complètement ensemble, mêlant nos idées, heurtant nos manies, formant société au vrai sens du mot. Plus qu’un journal, je pourrai en tirer un almanach, ou un recueil de caractères… La première réalité de La Tour de Feu, ce sont ses congrès : on se rend à Jarnac le 14 juillet pour y trouver un accueil, un climat doux et lumineux, des gens en vacances, une sorte de but, un thème de réflexion, mais rien de rigide, le vrai travail de qui cultive la paresse. On y retrouve des amis que l’on aime, et on y fait des rencontres. Certains y cherchent des directeurs de revues, des acheteurs pour leurs recueils. La poésie incarnée… La Tour de Feu est une sorte de communauté, dont on fait l’expérience trois jours par an, ce qui est la limite vivable pour une communauté. »

            La rencontre de Boujut inaugure une amitié et le début d'une collaboration de trente années. « Pierre Chabert est « l’homme-frère » selon Boujut, c’est-à-dire, celui qui ne l’a jamais déçu. Avec Chabert, écrit Pierre Boujut (in Un Mauvais Français, Arléa, 1989) : « pas d’opposition exaltante comme avec Miatlev, mais l’accord merveilleux et le plaisir de réagir de la même façon devant les faits de la vie politique, sociale, familiale et devant les idées générales de l’existence. Comme moi, il est un doux mais avec une résistance secrète et solide qui correspond à ma douceur armée d’un certain autoritarisme… Nous avons tout de suite été accordés. Nous étions proches (« les proches-poètes » a-t-on dit). Nous avions la même tonalité, lui, peut-être en mineur, car il est plus discret, plus timide et surtout plus subtil que moi. Je me sens lourdaud à côté de lui qui est aérien. Ses certitudes sont ironiques, sa confiance à demi sceptique. Mais, partant de nous deux, c’est le même regard qui se pose sur le monde. » Chabert et Boujut se sont connus sur les mêmes thèmes : la santé de la vie, la joie de la mer, les plaisirs de la paix, l’amour de la liberté. Chabert reçut La Tour de Feu et en parla dans sa chronique de Vie libre. Puis il vint à Jarnac.

            Qu’est-ce que La Tour de Feu pour Chabert ? « Avant tout un système de référence, un appareil de représentation auquel j’ai recours à chaque instant. La Tour de Feu me fait sortir sur un plan moins personnel, elle me donne une vision de moi, de mes rencontres, de mes inspirations, où je m’élève, où je m’élargis, où je prends assurance et signification. » La révolte personnelle de Pierre Chabert contre les structures autoritaires se développe et se fortifie au contact de l’idéologie libertaire et pacifiste de La Tour de Feu. Le 25 mars 1953, Pierre Chabert note dans son Journal (in La Tour de Feu n°40, 1952) : « Et voici l’inconnu qui prend la parole : Nous sommes à peu près d’accord avec l’appel de la Tour. Nous voulons ici créer une petite revue qui révèle à la fois des jeunes et les vétérans que toute la province ignore… Fauchés, têtus et enthousiastes, cela fait beaucoup de désespoir que nous voulons franchir… Prenons un rendez-vous en vitesse. » La lettre que cite Pierre Chabert est signée Jean Breton. Elle inaugure une amitié solide, sur le plan poétique et humain, qui durera jusqu’à la mort de Jean Breton en 2005. Le 18 avril, Chabert écrit encore dans son Journal : « Breton a déjà brûlé les étapes. Il ira loin. C’est pourquoi il va vite. Lance ses poèmes comme des régiments à l’assaut, déjà deux, trois recueils, une revue, qui commence si j’ose dire avant d’exister. »

            En 1953, Pierre Chabert participe avec Jean Breton, Hubert Bouziges, Léon Couston, Frédérick Tristan, Serge Brindeau, Patrice Cauda, Henri Rode et Maurice Toesca à la fondation de la revue Les Hommes sans Épaules, dont il épouse d’emblée les idées et les orientations, c’est-à-dire : la Poésie pour vivre. « La rencontre des Hommes sans Épaules fut une rencontre de vie, et, à ce moment-là, le message du groupe était celui d’une nouvelle génération. Il annonçait une nouvelle façon de voir les choses. La révolte des poètes du groupe était sans nuances, sans pitié. La revue nous fit entrer en un monde décapé, durement dessiné et assumé », témoigne Pierre Chabert (in Les Hommes sans Épaules n°3/4, troisième série, 1998).

            En 1963, on lui propose les palmes académiques, qu’il refuse : « Je jubile d’avoir renvoyé mes palmes académiques, et si le ministre s’est fâché comme on me l’apprend, je suis bien aise d’avoir pu lui être désagréable. Moi, l’infiniment petit, me délecte, si je puis faire sentir que je me moque de l’estime des personnages. Convoqué par l’Inspecteur d’Académie : ses reproches coulaient en moi comme une liqueur, et je feignais de rester impassible à ses remontrances délicieuses » (« Journal d’un professeur de grammaire » in La Tour de Feu n° 80).

            Puis survient le drame, durant l’été 1964. « Ce fut le plus grand drame de La Tour de Feu », rapporte Pierre Boujut (in Un Mauvais Français) : « Je me sentais responsable puisque, sans ma revue, nous n’aurions jamais connu ce séducteur. » Au congrès de La Tour de Feu, Simone s'éprend d’un jeune poète. « Nous avions accueilli ce garçon avec une amitié enthousiaste, rapporte Boujut : « Il avait fui sa famille pour vivre en poésie. Nous voyions en lui (sauf Miatlev qui rétorqua : « Ce n’est pas un poète, c’est un caractériel et un fuguiste ») un Rimbaud. » Boujut poursuit : « De toute mon amitié, je tentais de soutenir Chabert. Je partageais dans l’âme son malheur et, pour finir, ce fut quand même la poésie qui le sauva. » Pierre Chabert, pour sa part, écrit : « Tu es sortie de ma vie par la cruauté, comme tu y étais entrée. C’était le temps des scorpions familiers qui demeuraient le soir fixés à la muraille, en cercle autour de la lampe, comme les clés destinées à démonter quelques obscures machines. Quand tu éclairais la cuisine, elle n’était plus qu’un tourbillon d’insectes qui jaillissaient, retombaient, traçaient des trajectoires, formes fantastiques d’une vie que la nôtre traversait. Bêtes de nos années d’amour, bêtes tuées par leur force même. Cela se passait au pied du phare, dont le sang giclait sur nos faces par à-coups comme celui d’une artère ». Pierre Chabert a relaté la scène dans le Contrejournal, qu’il publia dans le numéro 85 de La Tour de Feu, sous le pseudonyme de Marc Leroy. Il revient à nouveau sur la séparation, dans le n°111 de La Tour de Feu : « Après dix-huit ans, quand Simone m’a quitté, dans des circonstances bouleversantes, car je l’avais chassée dans une scène dont le but était de la retenir, je devins incapable, pendant des mois, de dormir, presque de vivre. Une douleur physique me torturait, et je vivais dans une impression d’éclatement. Je restais donc dans mon bureau pendant la plus grande partie de la nuit. Fin décembre, début janvier, il faisait chaud dans la maison, où j’ai fait installer depuis peu le chauffage central, et les cafards se montrèrent. Quand j’avais assez couru les rues désertes à la poursuite d’un manteau rouge sang qui me hantait, je me mettais à la machine comme un dément se met au piano, frappant à démolir les touches, au hasard, n’importe quoi, pour m’abrutir. Ensuite je regardais ce qui s’était inscrit, et c’est ainsi que je fis Les Sales bêtes. » La séparation qui s’ensuit en 1968, débouche sur ce que Jean Breton qualifia « d’acte de guerre et de thérapie nécessaire ». Il s’agit de l’écriture incisive, saccadée et de la publication de l’un des plus fameux recueils de poèmes en prose qui soient : « J’aurai donc extrait un livre de ces affreuses années, un livre affreux sans doute mais qui sera pour moi un enrichissement. Est enrichissant tout ce qui, je le vois, tourne le dos à l’unité ».

            Ce recueil, comme l’a dit Pierre Boujut, n’est pas seulement le chef-d’œuvre de Pierre Chabert, mais un chef-d’œuvre. « Une nouvelle étape de ma poésie, relate Chabert, fut marquée par le virage des Sales Bêtes, que Pierre (Boujut) accepta, en en faisant même « l’évangile des insectes ». Il s’agit là, je le pense, d’une « analyse », je vais chercher en moi toute une ménagerie de monstres qui me servent à me venger, et surtout à me remonter le moral… Mes monstres étaient issus de la vérité scientifique. J’avais lu Fabre, Souvenirs entomologiques, dès mon enfance et les comportements mécaniques et simplistes de mes « victimes » correspondaient à ceux des insectes que j’eus l’occasion d’étudier sur le terrain. » Pierre Chabert poursuit (« La sale bête à l’état socialiste » in La Tour de Feu n° 102, 1969) : « Les monstres que je décris et dont ce livre n’est qu’un début d’inventaire ne doivent pas passer pour les jeux d’une imagination délirante et pessimiste : ils sont ici parce qu’ils existent. Et ne pensez pas que je les flatte, ou que je les aime vraiment ; si parfois je laisse paraître quelque complaisance, c’est pure passade et transition. Mais non, je dis qu’il faut les vaincre, les tuer et les bien tuer, pour enfin atteindre à la pureté de notre forme incontestable. Toute révolution passe par un tel acte de salubrité. Cruauté, mensonge, déréliction, je note avec violence ce que j’aperçois, et qu’on ne pense pas que je puisse souscrire à quelque vision de vie délirante et sauvage. Je ne consigne que pour condamner. J’ai découvert que le mal existe, et je m’en étonne, moi le premier. De plus j’ai découvert que le mal est innocent. Mais il est le mal. Avec lui pas de pitié. Pas de pitié pour les « monstres » de vie. Plus je vais plus je suis dur. Et je souffre, ah je souffre de cette abominable dureté, abominable, mais absolument nécessaire. On ne pactise pas. En voilà assez du travail d’insecte. Du sentiment d’insecte. Des places réservées, des hiérarchies, des alvéoles. Chacun est prisonnier de sa forme étroite. Il y a trente trous dans le tombeau du Christ pour que chaque secte puisse regarder par son orifice. Est-ce concevable, je vous le demande ? Mais la grande révolution, qui l’a vue ? L’homme est à refaire, et sera toujours à refaire. »

            Chabert commença par écrire sur la mante (qui vit d’amour et de mort fraîche), puis sur le scarabée sacré, le prédateur avec sa boule, le scorpion sans issue, figé dans l’immobilisme, etc. Les animaux arrivent en foule, guêpe en piqué, iguanes, moutons, chenilles, sanglier vellave. Il devait y avoir en Pierre, comme il en conviendra, le besoin d’exorciser cette bête affolée qui tournait en rond dans son être malheureux : « Pendant cet hiver, les cafards se montrèrent et sans doute, indirectement, ils dirigèrent ma main sur les touches, m’orientèrent vers l’entomologie obsessionnelle. Au début, il y en eut deux petits ou trois, marron, ou d’un noir légèrement roux, puis il y en eut de gros, d’énormes, et le nombre augmenta… je les saupoudrai de poudre avec fureur… À l’époque où j’écrivais Les Sales Bêtes, je proposai aussi à mon ami Boujut un numéro de La Tour de Feu sur le rêve. Je rêvais beaucoup à cette époque où je dormais rarement, et je confondais mes rêves et les scènes de ma vie. Les rêves que je faisais étaient peuplés d’insectes, et marqués par ma promiscuité avec les cafards. J’ai noté certains de ces rêves, qui se sont intégrés dans le livre. » Au sein des Sales Bêtes, le verbe l’emporte sur la patience, la sagesse, les accommodements. Pierre Chabert, nous dit Jean Breton, change radicalement de direction. Jusqu’alors, à l’instar d’Arambre, au ton éluardien / méditerranéen (Du côté d’Arambre - passe le vent - nous lèche de sa langue - nous pousse de son front), le poème de Chabert est constitué d’un vers libre court, fervent, léger, tout ouvert à l’instant ensoleillé. Rien n’est tragique en ce monde. Chabert ne supporte pas, ne voit pas « l’ombre des choses ». Même dans son journal (dont de larges extraits sont publiés dans La Tour de Feu), le poète parle et écrit sans préjugé, avec une simplicité qui frôle le culot, une spontanéité qui bute joliment contre l’ironie. Mais soudain, écrit encore Jean Breton (« Portrait de Pierre Chabert » in Les HSE n° 9/10, 2ème série, 1993) : « La porte de nuit » a claqué dans la vie de Pierre Chabert. Adam et Ève épanouis sous « un ciel libre », c’était fini. Et d’une façon moche. Toutes ses certitudes se sont fissurées…Le poète rumine « cette terrible révolte qui l’emplit et qui se dresse contre tout et contre tous. » Chabert libère son humeur massacrante, exploite la caricature qu’il a longtemps étouffée en lui, et construit un bestiaire hors norme. L’insecte en furie, c’est elle et le poète veut prouver, en amour, la cruauté « mongole » de la femme. Le personnage mis en scène fait son monologue. Ce peut-être le poète parlant à la bête. Le narrateur peut devenir lui-même le cheval ou l’animal sauvage qu’il filme pour notre réflexion. Tantôt le héros c’est lui et elle en même temps, un Janus à deux visages. Tantôt le poème est une allégorie : le suicide, le sang « farci de bêtes globuleuses », le « dédale » des familles au cimetière. Des abstractions deviennent des sujets : la rumeur publique, l’alcool-échappée, la lapidation, le cloaque, les démangeaisons, le menhir-christ. Le végétal, les matières, peuvent donner de la voix, et agir : l’arbre, les fleurs carnivores, la merde, le sang… Certains types d’humanité dérivent du thème global de l’humiliation : les silencieux, les mous, l’oiselle écarlate. 52, chemin d’Arrousaïre, elle éclate, - La révo, révolu, la révolution - Chabert le merveilleux libère en Avignon, - Du vil joug cafardeux le fier peuple des blattes, lui écrira Guy Chambelland.

 

                                                                                                          Christophe DAUPHIN

 

 

            Œuvres de Pierre Chabert: Ombres chinoises (Albert Messein, 1935), L’Homme des bois (La Tour de Feu, 1952), Prendre passage (Monteiro, 1953), Heureux comme les pierres, avec Pierre Boujut (La Tour de Feu, 1954), Poésie plane (La Tour de Feu, 1954), Montagne (Monteiro, 1955), Niveau Zéro (Oppède, 1957), Arambre (Guy Chambelland, 1957), Double jeu (Oppède, 1961), Arambre, édition revue, (Guy Chambelland, 1965), Les Sales Bêtes (Collection Poésie-Club, éd. Chambelland/éd. Saint-Germain-des-Prés, 1968), Automne de grand carnage (Vers les Bouvents, 1972), Le Mal des silex (Le club du poème, 1973), Les Onthophages ou les Ontophages (éd. Guy Chambelland, 1973), La Morale du somnambule précédé de Quelques sales bêtes (Le Pont de l’Épée, 1977), L’Exhaustif (Éditions de la Grand-Rue, 1995), Un Octogénaire plantait (Les HSE/ Librairie- Galerie Racine, 1998), L’Amour la mort (L’Arrousaïre, 1999), Aboli bibelot (L’Arrousaïre, 1999), L’Amour la mort, Un demi-siècle en poésie, anthologie, (éd. Autres Temps, 2001).

            À consulter : Christophe Dauphin : La parole est à Pierre Chabert (Dossier in Les Hommes sans Épaules n°33, 2012, www.leshommesansepaules.com).

 

POÈMES DE PIERRE CHABERT

 

Extrait de Les Sales Bêtes (Collection Poésie-Club, éd. Chambelland/éd. Saint-Germain-des-Prés, 1968).

La mante religieuse

 

Elle a le geste mécanique, le regard fixe, on dirait qu’elle sait où elle va.
On dirait qu’elle sait où elle prie.
Qui elle aime.
En fait, elle mange.
C’est l’Amante.
Elle procède avec ordre, elle a des habitudes.
Mais sa tête minuscule ne contient qu’une idée à la fois.
Elle mange.
Elle vit d’amour et de mort fraîche.
Trouvera-t-elle l’Etrangleur ?

 

Scorpion sans issue

 

Il s’ennuie de lui-même, languissant à faire peur.
Soupirant de faire peur, il imprime son absurde croix gammée.
Corps de scorpion comme un message, mais qui saura le déchiffrer ?
Malentendu sur la muraille, il n’ose remuer. Puni de terrible façon. D’être lui.
Puni pour lui. Puni par lui.
Responsable de tout, c’est le plus terrible.
Il est la forme même de la Responsabilité.
Confident d’abord, ensuite coupable. Il répond.
Bourreau pour finir, il frappe et il est frappé. Il est à l’image de la mort à double sens.
Qui relèvera la tête du scorpion, et regardera une fois dans ses yeux où veille une affreuse pitié ?

Sales bêtes

 

Animaux en sucre, petits animaux de tout repos, même les loups sont herbivores. Gentil Dalléas, t’es l’ami des bêtes. Moi, je connais que la sale bête, je la fréquente pas, je la recherche pas, faut l’avouer, mais elle se pointe quand même, toute seule et spontanée. Elle vient se frotter à ma veste avant de me faire quelque saloperie, elle me choisit. Note bien que la sale bête, on ne la décourage pas comme il faudrait, on ne la repousse pas, on l’admire bien au fond, on la trouve originale, audacieuse, adorable. La sale bête a du caractère, c’est connu, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle s’avance avec son cri spécifique, son mufle, son bec, sa corne, et l’on se récrie, qu’elle est drôle, ma foi. Ou même on se promène dans un tapis craquant de sales bêtes plates qui ouvrent des mâchoires de cinquante centimètres, et font clac à un doigt de vos mollets. Ô caresser la toison écailleuse des dangereuses bêtes, quand la famille devient monotone, qu’en dis-tu, ma fille ? 

Cracranelle

 

Haute sur pattes, elle déambule, acidulée de soleil.
Jeune grand-mère qui fait illusion, soigne ses fanons.
Pare-brise ébruité de rosée et de brins.
Pneus en bandoulière, du plomb dans l’aile.
Si jeune et vieille à la fois, est-ce possible ?
Nous allons jouer aux quatre coin-coin.
Attention, je vous surveille dans mon rétroviseur.
Comment faites-vous pour être si idiots ?
C’est bien ce que je pensais, laissons souffler un moment l’esprit.
Je connais des trucs infaillibles pour avoir l’inspiration.
Un coup de corne par ci par là, une crevaison.
Personne ne se plaindrait de me voir du matin au soir devant sa porte.
Je suis naturelle et fabriquée, un comble de réalité.
Prise au dépourvu, colletée au vol. Bonne pour la glacière des sables.
L’abeille endormie descend vers sa forme future.

Cheval étonné

 

Épouse relapse, faut-il punir ? Et qu’est-ce punir ? Quoi punir ? La peau, le sang, le fer ? Cheveux ferreux de la relapse, pour quelle rédemption ? Mais non, l’ectoplasme la tient, et ne la lâche pas. La tient à l’épaule, au ventre, à la niaise religion. Déniaisification possible, et puis le silence m’agrée. Epars, je me rassemble, et joue avec mes idées, osselets de vie, cache-sexe. Je fabrique du neuf, pour m’occuper. Je me dénoue, c’est une chance. En plein travail de déperdition. Qui perd gagne, voilà la vérité. Suis-je interdit ? Non, autorisé à décorer les minutes, à laisser verser le ciel. Un soleil de plomb me fouette, entre dans le vif de mon corps, me somme de vivre cette ouverture comme une chevelure de cheval. Est-ce le désamour ?

Le suicideur

 

- On lui jette des pierres, que chacun sache bien qu’on lui jette des pierres. Il est Celui à qui on jette des pierres. Et celui qui a faim, qui n’a pas mangé depuis un mois, depuis un an. Il faut que chacun sache qu’Il n’a pas mangé, qu’Il a faim, qu’Il va se suicider. Apprenez qu’Il va se suicider à cause de vous.
Vous êtes tous des cons et des salauds. Vous l’ignoriez ? Ha ha ! Tous, vous entendez, tous, vous êtes sales, lui seul est PUR. Il purifie l’ordure, il se purifie, en soufflant dessus, comme ça.
Quand le comprendrez-vous ? Il demande si peu. Que vous reconnaissiez qu’on lui jette des pierres, qu’il a faim, qu’il va se suicider. Votre opinion l’exalte. Et j’oubliais : il a besoin de votre place, de votre vie, de votre amour. Pourquoi ? Pour aller plus loin. Le voilà assis à votre table, et sa main est posée sur la nuque de votre femme, qui trouve cela naturel.
Il ne vous reste qu’un parti à prendre : jetez-lui des pierres. Ainsi, il aura deux fois raison. Il sera Dieu.
Je ne fais que parler contre, contre, contre. Mais il titube. Tête lourde à porter c’est visible. Peut-être vraiment ne comprend-il rien à ce qui se passe. Miroir sans tain, à travers lequel je le vois. Mais lui, que voit-il ? Idiot suprême qui voit au-delà de l’intelligence. Que faire ?
S’interroger sur cette miraculeuse faculté. L’étudier, d’une curiosité passionnée, jusqu’à ce que la connaissance soit complète, jusqu’à ce que justice soit faite. Mais il faut payer de tout son poids de vie. C’est le prix. Jusqu’à ce que mort s’ensuive. Attention à l’idiot. Il tue.

Oiseau

 

Énorme oiseau hagard heurté de face quand s’enfonce le périscope, et quand naît le rire sauvage, de suie et de glace, de corps et de sang. Rire qui fait basculer plutôt qu’applaudir ou huer. Oiseau du rire forcené, aux ailes écartées, dans lequel ma connaissance du point fixe trouve sa perfection, son équilibre. Et le train fuit, s’enfonce vers les hangars du crime.