Poètes cosmiques

par : Michel Host

Jean MAISON.  LE BOULIER COSMIQUE

« Je partis le soir même pour le Nouveau Monde »

Jean Maison

 

De Jean Maison j’écrivais il y a quelque temps, à propos de trois de ses précédents recueils : « Il me renouvelle ». Son boulier cosmique ne faillit pas à cette mission. D’abord parce que je n’ayant jamais su compter, il pourrait m’initier au calcul. Et aussi parce que le lointain cosmos m’échappe quelque peu. Bref, ce boulier me demande d’apprendre à l’utiliser. Apprendre, se renouveler, c’est du pareil au même.

Je n’irai pas plus loin dans la plaisanterie mal déguisée : elle témoigne, je l’avoue, de ma difficulté à ouvrir cette chronique, à entrer dans le vif du propos. Ces brèves proses poétiques de Jean Maison s’approchent de nous, quelque peu mystérieuses, et liées d’abord par elles-mêmes à un phrasé d’une densité singulière, nouées sur un sens qui ne se donne pas d’emblée, à décoder par conséquent. Les énoncés d’un seul poème à chaque fois, comme l’ensemble suivi de tous les poèmes du recueil, me paraissent être les récits successifs, puis le récit suivi (chronologique si l’on veut) d’un voyage intérieur, la relation fidèle d’un itinéraire qui sans cesse renvoie la pensée du maintenant à l’hier, de l’ici à l’ailleurs, de l’être marchant au-devant des objets et des êtres peuplant son vaste alentour, son cosmos, qui possède ses caractéristiques propres sur lesquelles je reviendrai. Cet être, narrateur de soi et du monde, ne se présente pas frontalement au monde, mais comme partie du tout, lui appartenant donc, de la même façon que nous pouvons nous sentir appartenant à une nation ou à un peuple, à une langue, à une famille, à des coutumes, à une histoire faite de nos histoires que nous déchiffrons sans difficulté du fait de cette naturelle filiation. 

Lorsque je parle de phrases « nouées », « mystérieuses », « liée par elles-mêmes », je ne fais pas allusion à une volontaire complexification de l’expression, telle les hyperbates[1] d’un Luis de Gongora, que l’on finit par remettre dans le « sens commun » - accessibles au commun des mortels - selon des schémas de dé-construction / re-construction tous plus ou moins semblables, ni aux luxueuses et stupéfiantes inversions, culbutes sonores et métaphores d’un Mallarmé, propres à entraîner le lecteur dans le jeu de leurs éblouissantes fulgurations. Non, rien de tout cela chez Jean Maison : sa prose est on ne peut plus grammaticale, d’une syntaxe classique et directe, mais elle lie volontiers des notions qui le sont rarement, relie des champs sémantiques d’ordinaire éloignés, voire étrangers les uns aux autres. Il lui arrive aussi d’attacher les énoncés en nous laissant le soin de deviner quel fil les noue les uns aux autres… Ainsi, d’emblée, pris au collet, nous lisons :

« Il fallut quitter la bonne maison et sortir aux heures les plus matinales, pressé par le vertige de l’or, le corps sabré de vertus, de promesses non tenues, de désordres. Il était temps d’arracher les victoires à leurs béances crédules et de risquer tout parmi les vivants. La préhistoire pouvait enfin approcher… […] Je partis le soir même pour le Nouveau Monde. »

J’ai bien conscience d’avoir peu fait jusqu’ici pour donner envie de lire le recueil de Jean Maison, mettant en exergue l’énigme plutôt que l’évidence, la difficulté plutôt que la facilité. Qu’on me pardonne, j’y ai été confronté dans mon aventureuse lecture et il m’a fallu temps et réflexion pour aller vers le sens. Je tente maintenant l’exercice contraire : éclairer (selon ma compréhension forcément limitée) une citation choisie, le sens ou les sens de l’ensemble, et ce que je pense être l’intention d’une œuvre poétique complexe.

Avec le boulier du poète on procèdera par touches légères, le déplacement des boules sur leurs tiges sera rapide, et il visera, par le calcul, comme c’est sa fonction, à produire un résultat. Jean Maison nous invite à une lecture d’un autre type, et même il nous l’impose, ce qui fait l’intérêt premier du recueil. Les antiques habitudes ne devraient pas nous figer à ce point, il nous faut les écarter.  

Ainsi, dans les cinq lignes précédemment citées, les toutes premières du recueil, pour peu que j’oublie l’ombre de l’énigme apparente - un piège du poète ? -, celle aussi des doigts de l’habile chinois déplaçant les boules à une vitesse sidérale et sidérante -, m’apparaissent, lumineuses, leurs nécessités intérieures : l’or d’une quête vertigineuse contre les désordres d’antan, contre les illusions victorieuses et pour le risque de vivre ; en conséquence, retour purifié à des visions anciennes et départ immédiat pour un « Nouveau Monde » qui, peut-être n’est pas celui que l’on imagine. Cela sent-il par trop l’explication de texte ? Peut-être… et pourquoi pas si le texte est autre, et s’il exige d’être ainsi développé, éclairé dans l’esprit du lecteur, en raison de ses particularités stylistiques  - c’est lucidement que j’use de mots hors d’âge, buvant ainsi les puissants cognacs de nos alcools littéraires -  et en raison aussi de la nécessité où il a été d’être écrit  (distillé)  de cette façon afin précisément de pouvoir être écrit ?

Il devient évident, dès lors, que chaque lecteur se forgera ici son système d’éclairement. L’heureuse et féconde lecture est à ce prix. Marc-Alain Ouaknin nous l’a appris, la lecture des textes saints[2] comme celle de tout « sacré texte » se fait à hauteur de la science et de la conscience de chacun, seule façon d’y entrer, puis d’y avancer, puis de hausser science, conscience et lecture.

 

Ce qui m’a frappé dans Le bouclier cosmique ?

Je ne puis prétendre à plus qu’à ce heurt, chaque ligne, chaque page exigeant qu’on y fasse halte, qu’on s’y abreuve ou s’y interroge, qu’on établisse les liens, qu’on se résolve parfois à attendre d’être allé plus loin pour se donner le sens soudain évident, ou voir persister l’interrogation… La lecture n’est plus ressentie comme difficile si l’on prend ce parti, si l’on se dispose à cette patience questionneuse  - ne lit-on pas trop vite et superficiellement de nos jours ? -, mais elle devient exploration, curiosité saine, et souvent regard sur soi-même, car toute expérience propose ses lieux de rencontre. 

M’a frappé, me frappe l’image    - réitérée présence -, d’une Philadelphie de ce « nouveau monde », ville qui tient de la géographie ordinaire, mais sans doute pas complètement. L’on songe évidemment que si elle fut fondée par le puritanisme quakérien d’un William Penn « au corps sabré de vertus », Paul de Tarse, bien plus tôt, avait visité la sienne, en Asie Mineure, cité pure et ennemie des amis de Satan ; et Jean, nul ne sait quand, trouva sa Philadelphie, apocalyptique, habitée d’un Ange, « nouvelle Jérusalem » sans peur et sans reproche… Ma mécréance naturelle ne me permet pas d’aller plus avant. Jean Maison, notre guide, nous en dit cent choses diverses : «Philadelphie, berceau des chambres boréales à l’odeur de saline ! » … « Philadelphie : être soi, rien de plus, avec ces limons de souffrance, à cheval vers la résurrection des eaux. »…  Et ceci, par exemple, qui, à mes yeux, explique la quête du poète, son intense attachement aux signes lisibles de l’ici (notre géographie) et du maintenant (notre temps limité) : « Il faut piocher dans l’océan des villes, traverser les étapes et délivrer les yeux de leur charge usée. La fabrique de l’indifférent ne se doute pas qu’elle est au cœur du provisoire. » Comprenons aussi que le poète nous demande de traverser ses pages en dressant nos phares, nos amers, nos repères, nos feux côtiers… Sans nul doute aucun marin n’approuverait la méthode, mais, et c’est fascinant, on ne navigue en poésie qu’à ce prix : nul texte ne fut aussi librement livré à son lecteur sans pourtant que son auteur abandonne rien de ses exigences propres.

Me frappe aussi cette femme qui erre de poème en poème, d’un lieu à un autre, qui paraît, s’éloigne, disparaît, reparaît… Rencontrée dans les rues de Philadelphie, me dit-on… Est-ce si certain ? Le poète la poursuit-il ? Poursuit-elle le poète ? Cette femme, de cela au moins j’ai la certitude, nous l’avons tous rencontrée, connue… Je la tiens pour un songe de femme, pour une Ève ressuscitée, une idéale déité qui, et cela me conviendrait à merveille, me tiendrait conversation, et la main, intouchable fiancée, lumière et illusion capable de me rendre la pensée d’une possible innocence. Comme chaque lecteur, je la rencontre dans le fortuit et l’imprévu de ma propre errance. Il arrive à Jean Maison d’évoquer l’Éden. Elle y paraît être le visage de l’ange qui nous ouvrira les portes de ce cosmos (ornement, bon et bel ordre, parure, ordre universel, disaient les Grecs) sur des visions de l’ordre de l’esprit, et probablement de la divinité pour le poète de la foi qu’est Jean Maison. Elle est tour à tour : « la passante du parc Montsouris dont la silhouette, occupant les mouvements du jardin, se dissipait par les allées. » Ses pas sont « légers [qui] s’élèvent encore jusqu’aux plus hauts vitrages ». Aussi « l’essence de la beauté, la parenté des signes, vos pas à ma porte. » Les allusions comme les apparitions sont multiples, et devant elle, qu’à tort l’on dit « disparue, éphémère », le poète s’agenouille et prie, en intime « confusion », récitant le Salve Regina. Cette femme étend son transparent mystère bien au-delà de ceux d’une Béatrice ou d’une Laure. La scène est d’un vitrail de Chartres ou de Reims, d’une image de Giotto ou de Fra Angelico, elle nous hante parce que le poète la crée, nous l’offre, nous demande de la recréer pour nous-mêmes, selon nos capacités et nos forces. Pour ma part, la pure beauté, l’intention généreuse existent et m’émeuvent. Jean Maison m’en fait le présent.

Me frappent encore d’autres images, si nombreuses que je n’en citerai que quelques-unes, partageables le plus souvent, liées au temps, à mon histoire, à mes rares convictions, et à mon respect inné pour ce que les poètes me permettent de saisir parfois, ou me proposent comme insaisissable par mon seul esprit limité ou empêché par le préjugé.

Me frappe donc ce « J’ai perdu votre visage entrevu parmi les passants de Noël » - car le vide de l’impossible rencontre m’est cruelle et étrange blessure.

Me frappe ce « Destin marginal de chacun. » : - car est-ce là pure injustice refusée par mon réflexe démocratico-républicain ou humilité qu’il me faut accepter ?

Me frappe cette « verdure » qui « voile l’azur d’une brève neige de cerisiers.» - car me furent donnés des parfums de jardins d’enfance et de printemps dont j’ai conservé l’effrayante nostalgie.

Me frappe ce «crime [qui] n’était pas encore exalté mais rendait inexorable l’avènement de la terreur »  - car j’y lis, avec ma propre peur, la démarche des hommes depuis toujours.

Me frappe cette « alouette lumineuse [qui] se souvient du prodige d’une messe, sous le vitrail du jour. » - car j’ai tant aimé et tant regretté le chant des alouettes si haut, si cristallin, dans le vitrail d’un ciel d’enfance. Lecture-larcin ? Égoïsme faussement naïf ?

Me frappent tant d’images et de visions encore… Celle-ci, pour en finir surtout avec moi-même (mais que le lecteur sache bien qu’il se trouvera, se retrouvera dans les pages de Jean Maison, et s’y retrouvera dans les comptes de son boulier), cette déclaration qui me paraît indiquer que le poète ne me laisse pas en chemin : « Dans l’inquiétude de l’action, le verbe imprime son indomptable foi. Étrange repos du corpus des simples : ne sommes-nous pas initiés en leur compagnie et notre raison par trop résumée au visible ? » 

Chacun cueille ses simples dans le jardin qu’il cultive. C’est rassurant. Il nous est fait confiance. Le cosmos était aussi figuré dans le dessin des jardins dits à la française, en un siècle fort pieux, on s’y promenait, leurs allées étaient ouvertes à tous. Intentions ? Calculs ? Pièges posés par le poète ? Questionnements plutôt… J’ai pu écrire ces mots : le poème interroge, n’est-ce pas ? Sinon, à quoi servirait de le lire ? Rien de tout cela. Ce ne sont  qu’instants ouvrant les abîmes sous nos pas. Dressant des questions avec ou sans réponses, selon qui nous sommes. Mais toujours il est une flore pour s’éloigner des villes abandonnées et de leurs maux, une lumière matinale, une fête de Noël et de neige où se déploie le charme d’une femme, l’humide de la rivière ou des larmes, un Éden intime où « Reformer ce destin à toutes fins utiles, malgré la précarité des phrases, l’économie du vent. »

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Gwen Garnier-Duguy.  LE CORPS DU MONDE

 

« À travers les fruits du hasard / se meut le poème du monde »

Gwen Garnier-Duguy

 

Gwen Garnier-Duguy saisit le monde dans ses bras. Le monde est-il cosmos ? Le cosmos est-il monde ? Je n’ai jamais bien su la différence, et qu’importe ? Tout gît dans ce que d’un côté j’appellerai le réel astronomique, entité physique intense et infinie au point d’être inimaginable, dont on aurait observé (de quoi l’homme ne se veut-il pas capable ?) l’instant précis qui suivit sa naissance, et ce qui, de l’autre, m’apparaît comme une simple abstraction, un concept pas même philosophique, à peine poétique, uniquement pratique, équivalent d’un tout mal défini où se meuvent animaux, étoiles, herbes folles, vaches sacrées et bœufs destinés aux abattoirs, monde-objet créé avec son gardien, l’homme chargé de le faire croître et fructifier en même temps que lui-même[3], autrement dit de le mettre en coupe réglée ou déréglée, bref, de l’anéantir en s’anéantissant lui-même. Peut-être est-ce de cette absurdité d’un « monde au bord du monde » que Gwen Garnier-Duguy souhaite nous dégager ? Que me soit pardonné cet affleurant irrespect pour les textes sacrés.

Il n’est pas indifférent que parmi les dédicaces accouplées à certains poèmes, figure d’emblée le nom de Jean Maison. Les deux poètes sont frères il me semble, car ils posent tous les deux la question de « ce monde », non à la manière du philosophe allemand  - pourquoi quelque chose plutôt que rien ? -, mais à leur manière singulière: que faire, que ferons-nous de ce quelque chose appelé monde, et de nous-mêmes qui y vivons ? -. L’excellent préfacier, Pascal Boulanger, relève la « dimension anthropologique et métaphysique » d’un recueil composé durant plusieurs années, et aussi que le poète, ayant connu « le passage à travers la mort, sait mieux que personne saluer l’assomption dans l’être qui donne signe de parole et de vie », engageant moins la quête de quelque « supplément d’âme » qu’un « exercice exploratoire ». Nous devons, en effet, explorer le monde pour comprendre où nous sommes et qui nous sommes, pour le temps que nous y sommes. Je salue encore, chez Pascal Boulanger, sa belle récusation du « robot sapiens »  - un pas dansant au-delà de la critique heideggerienne de la soumission à la technique ?  -,  et sa vision lucide d’un projet poétique résolument dirigé contre les forces mortifères qui veulent aujourd’hui anéantir l’humain dans l’homme : «Une richesse préalable vient à notre rencontre et celui qui la reçoit est reçu. Ce don est un acte, cet acte est poésie et la poésie de Gwen-Garnier Duguy refuse la folie du monde, les relents d’abattoirs des communautés humaines, l’aggravation de la puissance de mort, la rotation des stocks humains… Tout ce qui entrave, mutile et qu’il faut sans cesse, dans l’endurance et dans l’espérance, dévoiler, contourner, analyser et décrire. »

Qu’on n’aille pas s’imaginer une poésie-essayiste, une poésie imprégnée de concepts et de notions pseudo-philosophiques… Non, rien de ces choses toujours moins révélatrices que le poème, mais une clarté de Rose des vents, premier temps du recueil, où s’affirme la dimension humainement métaphysique de l’exploration entreprise. Que le Christ décloué soit à l’entrée de ce monde ne gênera personne, car avant d’apparaître comme le Fils  - fils de l’homme, ne l’oublions pas -, éminemment pitoyable : « Je viens te déclouer » déclare d’emblée le poète, est affirmé le sens du combat en son nom, et contre le scandale de la salissure et de la dérision où, comme il y a deux mille ans, notre société tente de l’anéantir, ou plutôt de l’oublier, mais en vain :

« Il aurait fallu te dissoudre dans l’oubli / ne plus apparaître à la mémoire de l’homme  /  Et te voici  /  chevillé au corps du monde »

Ce « corps du monde », le nôtre, avec sa croix nouvelle, croix relevée dans les sarcasmes et l’irrespect pour les moins agressifs des robots sapiens qui le peuplent. Ce monde-là est beau (oliviers, étoiles… tous les éléments du décor édénique sont en place), mais y est non moins présente cette humanité du nombre  - « Les foules d’humains n’ont plus de visages »  -. Du coup, le grand espace de la scène universelle se fait moins rassurant: « Au-delà des étoiles qu’ici nous pouvons voir  /  des constellations s’allument  / comme des cauchemars ».

Sommes-nous le jouet de forces obscures simplement parce que nous ne les maîtrisons pas ? Jouets de cette « … énergie en sous-main  /  [qui] meut la mesure du monde  / à la taille de la rose » ? Notre histoire comme notre existence d’espèce et de personnes semblent établies sur l’instable, voire sur une défiguration systématique et mal compréhensible. Se fait jour le masque d’un nous-mêmes que nous connaissons mal ? : « Dehors tu ressembles à une terre cuite  / une statuette vaudou de décoration »…  Dès lors, le poète s’en remet ouvertement à deux forces claires à ses yeux :

La force christique : « C’est ici maintenant  /  que ta face s’imprègne sur la trame de ma peau »

La force poétique : « Chaque jour  / dominer le quotidien  / tenu par le feu d’émeraude  /  La hâte du rendez-vous  /  permanent avec le poème »

Le recueil, issu d’une réflexion d’années (que cela reste présent à l’esprit du lecteur) se retrouve les éléments de la vie : souffle, possibilité de sens, ouverture, liberté et joie d’être au monde. Je ne sais si moi, lecteur d’un genre singulier (le genre de la noirceur et du grand ratage de ce monde), rempli de ma responsabilité de lecteur, je me trouve placé par le poète devant ce « mystère » d’une foi qui toujours m’a paru folie  - mais Jean de la Croix disait-il autre chose ?  -, voire échappatoire… Quoi qu’il en soit j’admire cette tension vers le mieux, cette torsion de l’être vers ce qui, comme chez Platon, mêlait le beau et le bien. Dois-je lire et voir qu’ « Entre les lignes du journal  / danse le destin  / d’une grande attente  /  libre » ? Cela m’est bien difficile… Mais, oui, peut-être, et au prix d’une consciente distorsion, car si comme Gwen Garnier-Duguy, on m’offre cette vision des hauteurs  -  « Un quadrige latin comme un avion de chasse  /  sillonne notre espace »  -  tournant le regard vers le haut, je vois moins le quadrige que l’engin de mort. (Qu’on ne me dise pas : faites davantage abstraction de vous-même… ne rendez-compte qu’objectivement… Non, je ne peux, la lecture vraie, et qui se légitime, est au prix de cette connaissance, même schématique, de celui qui lit et rend compte). 

Pour le poète d’aujourd’hui qu’est Gwen garnier-Duguy se développe le monde, avec plus d’assurance, avec le retour de fraîches certitudes  - « Tes pieds sont sur la terre »  - et la réouverture du livre des anciennes images : « Les esprits errants captent la source  /  et les quelques ermites vivant comme des peuplades  / refleurissent ». Qu’importe alors ma personne rétive ? N’est-ce pas pure question d’histoire et de générations. Que je m’explique : mon arrière-grand-mère avait « vu » trois guerres et moi une seule, avec quelques massacres appelés génocides. Cela la faisait rire, à la fin, cette imbécile obstination du meurtre. Moi pas. Je ris pour d’autres choses. Mais au-delà du simple rire, je me réjouis profondément, de ce que le temps, malgré l’histoire présente, laisse entendre à un jeune poète que

« l’espérance fait escale sur la terre »

Que si même « Plusieurs milliers de voitures [ont été] brûlées  / cette nuit »… etc.,… c’est que « La colère est intacte », c’est qu’ «On ne peut pas se permettre  / De baisser les bras »… 

Le monde, oui, est en marche, il va de l’avant, et entraîne le lecteur avec lui. Le recueil déroule ses vagues en déferlements et ressacs, entre haut et bas, hymne au ciel, « ciel de mazout… ciel de cachemire, chant d’amour pour la dormeuse dont le rêve est pénétrable, plongeuse de l’être du monde, entre Gilgamesh, aux sources du langage et de l’écriture, Excalibur, le Golgotha et le Graal… Tout une remise en ordre de notre désordre, la dormeuse-rêveuse chante à son tour dans le chant de son chant…  Admirable portée des vers :

 

« dans ta gorge il y a le retour des dieux //  dans ta gorge respire Agapè mon autre moi-même //  et dans ton torse  /  il y a le Christ en croix qui souffle furieusement dans ta gorge »

 

Syncrétisme rendu possible par le fol élan du chant universel, poésie somptueuse, renversement des obstacles les plus effrayants  - « et je t’encourage à poser ton regard sur toute chose vivante  /  dilater ta conscience en vue  / de supporter le grand passage sans déchoir »  -, amour enfin, dernier mot et premier mot de la vie.  Rien ne fera obstacle non plus à la litanie célébratoire de Christos… «  l’homme de boue… l’homme de fange… l’homme vertical… ». Splendeur d’une totale confiance. Beauté d’admirer. Interrogations renouvelées, ou incessantes ? : « Peut-être ai-je voulu plonger  /  Apparaître sur le rivage depuis le fond cosmique  / Marcher sur la terre des hommes… » Puissance de l’élan du vers, de la strophe, incantation intime, rien ne semble plus devoir menacer la stabilité retrouvée ni ce qui sait «Rayonner dans l’air nuptial ». Il arrive au lecteur attentif frappé à la poitrine, au cœur, de parler de « bonheurs d’écriture » : le Poème que développe Gwen Garnier-Duguy est bien au-delà de ce compliment somme toute mesquin, il est tout entier soulèvement et relèvement de l’écriture souvent si chiche et mesurée de notre temps, si peu enthousiaste même si elle se veut « poésie » qu’elle ne saisit pas l’hier, l’ici, le maintenant et le demain à pleins bras, mais comme avec des pincettes et en grinçant atrocement, pour qu’on la prenne au sérieux. Ce  Corps du monde » n’a nul besoin de telles contorsions, de tels simulacres, il « distille le vin mûri de la légende », la Rose des vents est son leitmotiv, sa table d’orientation, et l’on saura désormais où l’on va avec ses « Douze poèmes d’amour dans le sein maternel », soit, pour revenir aux pages précédentes, là où

 

« Il y a les vers  /  luisants  il y a  /  la parole qui sauve  //  Il y a les bras  /  d’honneur  il y a  / l’indéfectible refus de l’échec. »

 

Il n’est aucune violence affichée dans cette poésie, mais de la douceur plutôt, une douceur qui est une sacrée gifle que j’imagine portée au non-visage de notre temps, à sa stérilité consentie par défaut d’amour et de soin,  une douceur qui est un crachat à la face avare de ceux-là qui se pensent libres parce qu’ils croient savoir comment vivre leur vie avant toute autre vie. Cette douceur-camouflet, je la lis dans  ces vers :

 

« Une âme bleue est entrée  /  dans le temple de ton corps  /  Elle se baigne et se confond  /  dans le bleu de tes eaux »

 

Notre vie est sans doute un « chemin de Damas », nous revenons sans cesse sur nous-mêmes, à moins d’être sourds et aveugles au sens : « Une mantille tramée d’or /  s’envole par le chant du muezzin  /  depuis le minaret de Jésus  /  La grande mosquée des omeyyades nous salue ». Le poète fait confiance au monde. L’islam, certes, pose question, mais il ne sera pas la pierre d’achoppement. Nous ne pouvons succomber à « la stratégie du mal ».  Le poète est du parti de l’épopée, et l’on sait qu’il n’en est pas de noire possible, et que

 

« L’homme c’est l’épopée  /  et l’épopée se lève à l’or des profondeurs ».

 

Le poète a confiance. Il sait que l’Esprit nous porte. Il a pris la mesure du monde. Il ne le craint pas : « Entre terreur et violence  /  J’ondule dans un feu montant   /  Je suis votre baiser de l’ange ». Cela nous vaut une rafale de « Pensées pariétales », tranchantes comme le vent, vives et posées dans l’instant telles des haïkus, toute une eau claire ruisselante, 

 

« Bain de jouvence
où se révèle
l’homme »

 

Je l’avoue, à ce moment de ce livre de charnelle spiritualité, de beauté tirée des gouffres, d’élan supérieur, de refus de la soumission au doute, de confiance, de foi donc, je vois l’homme mieux que je n’ai su le voir jusqu’ici, l’homme « arbre qui marche », l’homme-figure selon le poète :

 

« Le monde contient une attente
Et la figure c’est l’homme »

 

 Ma sécheresse sarcastique n’atteindra pas à quelque sainteté que ce soit, elle n’y prétend pas, ni pour moi ni pour l’homme. Peut-être parviendra-t-il, lui, à croire et à s’aider de sa foi renouvelée pour devenir homme tout entier et beau, et bon ; peut-être y parviendra-t-il aussi sans autre foi qu’en lui-même, comme je l’ai moins cru que parié. Mais quoi, Pascal ne faisait-il pas des paris lui aussi ? Ah, voilà que ça me reprend. Vertu d’un très grand livre, d’un poème puissant, lumineux et unique, d’une méditation ancrée dans le limon premier, dans le ciel, dans l’apaisement de la force supérieure alliée à notre faiblesse, dans l’abandon des peurs, dans l’amour du monde créé.

Michel Host  - Le 7 / IV / 2014

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Jean Maison

Brève biobibliographie

Jean Maison vit dans le sud de la France. Il est poète et producteur négociant de plantes médicinales. Parmi ses poètes de référence figure Reverdy, et il a été l’ami de René Char. Dans Recours au Poème (magazine en ligne), Matthieu Baumier écrit : « Jean Maison, poète nostalgique du sens, oui, mais poète qui regarde en direction de « la vie lointaine ». Qu’est-ce à dire ? Que le regard porté en apparence vers le passé est en réalité action sensée en direction de ce qui vient. Qui ne saisit pas cela ne peut comprendre combien la position et la poésie de nombre de poètes profonds du temps présent sont essentiellement révolutionnaires. »

 Il a publié : aux Monédières : Grave, (1987), Contre la terre même (1996), Le jour Sylvestre (1997) ; chez Jean-Michel Ponty : Tranchée ouverte (1990) ; chez Adélie : Une vague dans l’étau (1993), À dos de loup (1995) ; aux Éd. de L’envol : En revenant sur nos pas (1999) ; chez Myrddin : Tranquille comme un jeu de quilles (2000) ; à L’Atelier de l’Agneau : Géométrie de l’invisible (2000) ; chez Farrago : Terrasses stoïques, (2001)[*], Consolamentum (2004) ; chez Virgile : Jan Voss : un pas devant l’autre ; chez Rougerie : Araire (2009) *] ; chez Ad Solem : Le premier jour de la semaine (2010)[*]

[*] Ces recueils ont été chroniqués dans La Cause littéraire, rubrique La Mère Michel a lu 3

 

 

 

      

[1] Les difficultés de la poésie de Gongora ne se réduisent pas, bien entendu, à la figure de l’hyperbate.

[2] Lire de Marc-Alain Ouaknin : Le livre brûlé, lire le Talmud – Éd. Lieu commun (1990) et Seuil (1992)

[3] Cf. Livre de la Genèse, chapitre 1, et particulièrement les versets 28 à 31.