Un Autre « Lecteur Moyen » : sur la poésie anglophone contemporaine (1)

E. Ethelbert Miller est un écrivain  et  « militant littéraire » longtemps inspirateur et grand organisateur du mouvement afro-américain (african américan) littéraire centré à Washington, D.C.  Miller vit la poésie selon sa foi dans le rôle social du poète comme transformateur d’individus et de nations ; et selon lequel le poète  est obligé de se mettre au premier rang de tout effort pour créer une communauté humaine et culturelle qui s’organise en faveur de la justice et du changement progressif.

Parmi ses activités multiples, il est co-éditeur avec Jody Bolz de la revue Poet Lore. On l’entend souvent sur les ondes la chaîne de radio américaine National Public Radio, et il propose actuellement un programme télévisé sur WDCU-TV, Washington, D.C., The Scholar. Il est aussi chef du comité de direction de The Institute for Policy Studies à Washington, D.C., et il a reçu deux fois, en 2004 et 2012, le statut de Fulbright Senior Specialist Program Fellow.

E. Ethelbert Miller est donc un « homme d’état » de la nation « Poésie ». C’est un honneur de pouvoir inaugurer cette série consacrée à la poésie contemporaine de langue anglaise avec les  premières traductions de son oeuvre poétique en français.

 

E. Ethelbert Miller is a writer and “literary activist” long known as the principal inspiration and leading organizer of the African American literary movement centered in Washington, D.C.  . Miller lives poetry according to his faith in the social role of the poet as a transformer of individuals and nations; and according to which the poet has a duty to be in the front rank of all efforts to create a human cultural community organized to further justice and progressive change.

Among his multiple activities, he is co-editor with Jody Bolz of the review Poet Lore; he can often be heard in interviews on the American public radio channel National Public Radio; and he is currently appearing as the host of his own television show broadcast on WDCU-TV in Washington, D.C, The Scholar. He is also board chairman of the Institute for Policy Studies in Washington; and he has twice been selected as a Fulbright Senior Specialist Program Fellow, 2004 and 2012.

E. Ethelbert Miller is thus “senior statesman” in the nation called “Poetry.” It is an honor to inaugurate this series devoted to contemporary poetry in English with his poems, accompanied by the first translations of his work in French. 

Morning/Matin

 

Morning

You rise thinking it’s just another day.

But the first African is being captured down near the shore.

It’s going to be a long history.

 

Matin

 

Vous vous levez en pensant que ce jour sera comme tous les autres.

Toutefois on est en train de capturer le premier Africain là-bas près de la côte.

Ceci est juste le début d’une très longue histoire.

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi 

After Phillis Wheatley* Sailed To England

 

After Phillis Wheatley* Sailed

To England

 

Master took me into town

where the big boats dock.

I stopped loading the wagon

and stared at the water.

The horizon had a familiar

glow. I touched my skin

and remembered chains.

 

An elder in the Square

was weeping. He said we

could only return home

after the invention of the

airplane. Is this true, Phillis?

 

Until then, must we stand

in the middle of the fields

with our arms open?

 

Suite au départ de Phillis Wheatley pour l’Angleterre

 

Maître m’a emmenée en ville

où les gros bateaux entrent au bassin.

J’ai arrêté de charger la charrette

et j’ai regardé fixement l’eau.

L’horizon avait repris

son incandescence habituelle. J’ai touché ma peau

et je me suis souvenue de chaînes.

 

Un ancien assis dans le Square

pleurait.  Il disait que nous

ne pourrions rentrer

qu’après l’invention de

l’avion. Est-ce vrai, Phillis?

 

Jusqu’à ce moment-là devrions-nous

rester debout au milieu des champs

avec nos bras ouverts?

 

*Née en Gambie, Phillis Wheatley fut vendue en esclavage à l’âge de sept ans.  Elle fut le premier poète afro-américain publié aux États-Unis en 1773.

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi  

 

What do they do? /Qu’est-ce qu’ils font?

 

What do they do? 

 

What do torturers do when they return home?

Do they make love to their wives and play with their kids?

What hobbies do they have?

Do they wash the car and take out the trash?

Do they change their underwear?

What do torturers see when they look in the refrigerator?

When shopping do they go to the front of the line?

Do they get discounts on meat?

Do torturers remember their anniversaries?

Do they place candles on birthday cakes and blow them out?

When torturers go to church who do they pray for?

When they get caught in traffic jams do they curse the cars in front of them?

Do they worry when they get dirt and blood under their fingernails?

What type of deodorant do they use?

When torturers leave a room do they turn out the lights?

Are they superstitious?

Do they avoid stepping on sidewalk cracks?

Do they read their horoscopes before going to work?

How many torturers have two jobs?

When lost do they ask strangers for directions?

Are they left-handed or right-handed?

Do torturers sit in outdoor cafés and talk about torture?

Do they suffer memory loss?

Do they call in sick and say they can’t report for work?

How safe is a torturer’s workplace?

When they fall to sleep do they snore?

Do torturers keep everyone awake at night? 

 

Qu’est-ce qu’ils font?

 

Quelles sont les occupations des tortionnaires quand ils rentrent chez eux ?

Font-ils l’amour à leurs femmes et jouent-ils avec leurs gosses ?

Quels sont leurs passe-temps préférés ?

Lavent-ils leurs voitures et sortent-ils les poubelles ?

Changent-ils de sous-vêtements ?

Qu’est-ce qu’ils voient quand ils ouvrent le frigo ?

Quand ils font leurs courses se mettent-ils à la tête de la queue ?

Est-ce qu’on leur donne des réductions sur les prix des viandes ?

Est-ce que les tortionnaires se souviennent des dates de leurs anniversaires de mariage ?

Est-ce qu’ils allument de petites bougies sur les gâteaux de fêtes d’anniversaire avant de souffler dessus

                                                                                                   pour les éteindre ?

Quand les tortionnaires vont à l’église pour qui se mettent-ils à prier ?

Quand ils se trouvent dans les embouteillages jurent-ils contre les voitures

                                                                                    qui bloquent les leurs ?

Se soucient-ils de la crasse et du sang sous leurs ongles ?

Quelle est la marque de leur déodorant préféré ?

Quand ils quittent une salle est-ce qu’ils éteignent les éclairages ?

Sont-ils superstitieux ?

Évitent-ils de mettre le pied sur les fissures dans le pavé ?

Lisent-ils leurs horoscopes avant de partir pour leur journée de travail ?

Combien de tortionnaires ont deux boulots différents ?

Quand ils perdent leur chemin est-ce qu’ils demandent des indications aux inconnus ?

Est-ce qu’ils sont droitiers ou gauchers ?

Est-ce que les tortionnaires s’assoient aux terrasses de cafés pour y bavarder de la torture ?

Est-ce qu’ils souffrent de trous de mémoire ?

Est-ce qu’ils appellent leurs bureaux pour dire qu’ils sont souffrants et donc ne peuvent pas 

                                                                                                         se rendre au travail ? 

Le lieu de travail du tortionnaire est-il bien sécurisé ?

Quand ils s’endorment est-ce qu’ils ronflent ?

Est-ce que les tortionnaires obligent tout le monde à passer des nuits blanches ?

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi  

 

 

Taking Flight With My Imagination

 

Taking Flight With My Imagination

 

So you’re gone-

Up North where I hear there are still abolitionists.

What is love but slavery-

Is freedom still to be found in your arms?

I fear a long winter-a gray sky and much darkness.

Still the thought of you walking across the room naked

brings light to my eyes. 

 

S’Envoler avec mon imagination

 

Tu es donc partie –

Vers le Nord où d’après ce que j’entends il reste des abolitionnistes.

Qu’est-ce que l’amour sinon l’esclavage –

Est-ce que l’on trouve encore de la liberté dans tes bras?

Je crains un long hiver-des cieux gris et pleins d’obscurité.

Pourtant à la pensée de toi te promenant nue à travers la chambre

mes yeux s’embrasent.

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi 

Poem for N /Poème pour N

 

Poem for N 

 

Yes, and then you arrive-

and we all go crazy and fall

in love. 

 

Poème pour N

 

Oui, et puis tu arrives –

et nous nous affolons tous en tombant

amoureux. 

 

, Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi