Un regard sur la poésie Native American (5)

“Heaven isn't so far away as people say
I got a home high in my heart
Heaven is right where I come from; I never throw it away
I know the place and I'm going home ….”

“I'm not ashamed to need it I'm going home…
I’ve been around, I’ve been to town
Hey, where d’you think I learned right from wrong”

“I'm travellin' right, I'm gonna get there soon
I'm standing up praying, I'm singing
Saying Heyo ha ha heyo ha hey ya
I know the way and I'm going home.”

“That's where the heart can rest
The best is there
And only a fool would leave it. I'm going home”

Buffy Sainte Mary (Cree)
 

Un chez-soi, a home, est dans les dictionnaires considéré et défini comme une résidence fixe, une demeure qui peut ou ne pas, abriter une famille. Les Indiens d’Amérique du nord ayant perdu la plupart de leurs territoires, ayant été déplacés, déportés, (pour-)chassés, ont une compréhension différente de cette notion, de ce concept, qui revêt non seulement l’aspect du « homeland », (la terre d’origine), mais qui évoque aussi un espace (pas nécessairement géographique) où peuvent s’épanouir leurs cultures, leurs modes de vie, leur identité.  Le corpus des textes produits par les auteurs Indiens (d’Amérique) contemporains des soixante dernières années décline le thème du « homing in», le retour à la maison,  au chez soi, d’une façon récurrente et appuyée. Ceci prouve que l’«être tribal» n’a pas été annihilé, malgré les siècles de colonisation et de tentatives d’assimilation au « melting pot » Américain.

          L’être tribal est fait de trois composantes : la société, le passé et un territoire. La société au sens tribal n’est pas juste une compagnie, c’est un ensemble de règles qui garantissent des droits et des devoirs, un ensemble de rituels sociaux  qui permettent aux êtres humains de gagner, grâce à des bonnes actions vis-à-vis de la communauté, le respect des autres comme le sien propre. La réalisation humaine d’un membre d’une tribu n’est pas seulement un accomplissement individuel : une personne n’est réalisée qu’en relation aux autres, cela a une profonde signification, cela fait du passé une source d’autorité. Il n’est donc pas étonnant que le terme  « home » pour un occidental, ayant perdu ses racines et son identité tribale,  n’ait pas la même signification que pour les auteurs Indiens.

          Bien des romans occidentaux parlent volontiers d’un héros quittant sa famille, avançant à tout prix en faisant table rase du passé, sans un regard en arrière ; bien des romans occidentaux prônent les nouveaux départs, la recherche du « succès », ils ont une dynamique centrifuge. Les intrigues des romans, le thème des poèmes, dans la littérature Indienne au contraire nous content, nous expliquent le processus de retour à la maison (up where we belong), retour sur la réserve, retour à la tradition, retour aux rituels, retour à l’identité Indienne. Et cela ne sera pas vécu, pas vu comme un échec, au contraire, cela sera compris comme évolution et accomplissement parce que le moyen de se connecter avec le passé et les ancêtres, parce que le moyen de vivre selon une autre réalité du temps, une autre réalité de l’expérience humaine faite de répétitions et selon des savoir-faire centenaires, une façon d’entrer dans une éternité, de participer à la roue de la vie elle-même suivant les cycles et les cercles régissant l’univers entier. Ce « homing in » des protagonistes dans la littérature des Indiens d’Amérique est une dynamique à l’opposé d’un processus compétitif et individualiste ; le succès chez les Indiens se mesure à l’aune des relations entretenues avec la famille, avec le clan, et la pauvreté la plus abjecte pour un Indien, c’est d’être seul.

          Que ce soit le Archilde de D’Arcy McNickle (Cree) dans Surrounded , que ce soit le héros de Norman Scott Momaday (Kiowa) dans la maison faite d’aube, celui de Leslie Silko (Pueblo) dans Cerémonie, de James Welch (Blackfoot) dans l’hiver dans le sang, les personnages de Gerald Vizenor (Anishinaabe) dans Dead Voices, les personnages de Louise Erdrich (Anishinaabe) dans Love Medecine, ses personnages féminins dans tracks, que ce soit l’héroïne de Diane Glancy (Cherokee) dans The Mask Maker, à chaque fois le thème du retour à un chez-soi détermine les choix, les actions, les souffrances, les joies, les aspirations des protagonistes. Sans compter les nombreux poèmes des nombreux auteurs qui tous au moins une fois évoquent ce lieu, ce concept, cette compréhension du « going home».

          Home n’est pas seulement un endroit, c’est un passé, une histoire, un système de valeurs en relation avec la parenté, le clan, c’est l’appartenance à un ordre qui pourrait aussi bien être qualifié « d’ancien régime » explique  William Bevis, un spécialiste de la littérature Indienne. C’est aussi un espace, traditionnel ou non, qui permet de renouveler, de soutenir, les cultures Indiennes leurs coutumes, en restant fidèle aux traditions, à l’esprit, à l’identité Indienne. «  Home est le singulier et cependant tissage entre les gens, la terre, la mémoire, l’identité, l’espace, le langage et la communauté » explique encore W.Bevis. C’est un complexe de corrélations qui correspond à la certitude d’appartenir à un espace, à un lieu. Et dans les livres des auteurs Indiens les détails spécifiques relatifs à cet espace, à ce lieu, sont nécessaires aux protagonistes pour ressentir à la fois un progrès dans leur vie, un épanouissement et de la fierté. Cette quête crée un mouvement de convergence, crée un sentiment de respect profond pour les lieux chargés de mémoires, d’histoires, ils atteignent une dimension sacrée et mythique. Ce sentiment Indien est blessé par le mépris des blancs pour les lieux dont les beautés sont détruites à cause de l’urbanisation, du bruit fait par les machines, des lumières agressives dans la nuit, endroits qui ne seront plus jamais les mêmes une fois que les blancs se seront emparés des terres Indiennes.  Ces lieux, montagnes, forêts, arbres, rivières, et même les herbes, sont les éléments grâce auxquels les Indiens apprennent aussi bien leurs langues qu’un comportement respectueux, et cela serait abattu, rasé, creusé, taillé, parcellisé, brûlé  par des mains blanches étrangères à l’histoire, à la mémoire, à l’amour même d’un territoire. L’une des principales sources d’incompréhension entre Blancs et Indiens résidera dans la notion de propriété privée. L’argent qu’ils recevaient en échange des terres cédées (quand ils le recevaient), représentait plus aux yeux des Indiens une forme de loyer, un dédommagement pour l’usage des terres, mais il leur faudra des siècles pour comprendre et concevoir la possession de terres pour un usage privé. La transformation de la terre en argent, ou plutôt transmutation, n’a pas de sens ni de réalité encore aujourd’hui dans les esprits Indiens. L’argent donné en compensation de la perte des terres ( argent récupéré à l’issue de procès) est pour eux quelque chose qui n’a pas de valeur, cela ne compense rien, l’argent se dépense, la terre reste avec ses richesses et sa beauté, et on ne saurait faire pousser les arbres sur un tas d’argent, l’eau ne se met pas à couler depuis une somme d’argent, la perte de la terre est irrémédiable et laisse les Indiens « homeless », sans domicile, sans chez eux. Et quasiment tous les Indiens aujourd’hui ont encore des parents, des grands-parents, des arrières grands-parents, qui leur expliquent, leur racontent, témoignent de ce que c’était que chevaucher des journées entières sans rencontrer de barrières ou d’enclos, ce que c’était que voir et vivre au milieu d’un gibier abondant. Pour une bonne partie des enfants Indiens, l’Anglais représente une deuxième langue, ils ont des gens autour d’eux qui leur racontent les histoires du passé, afin qu’ils ne perdent pas contact, qu’ils restent connectés et sachent d’où ils viennent, donc qui ils sont.

          Norman Scott Momaday (prix Pulitzer 1969) précise que les lieux ne sont pas seulement des points sur une carte, ils sont un espace mental, ils comprennent les histoires qui doivent être dites et sans quoi un lieu ne sera jamais « a home ». C’est pourquoi les livres des auteurs Indiens sont en eux-mêmes des homes, espaces de militantisme, de résistance, de création d’une communauté, de perpétuation des valeurs tribales. Dans les livres, le tissage permanent, les couches de territoires écrits, les langues, les récits, la mémoire et l’histoire, les cultures, sont le lieu d’une conversation permanente, les livres représentent l’espace tribal reconquis: offert, transmis à ceux qui Indiens n’ont que ces livres pour se trouver un chez eux. « In the beginning was the word and it was spoken » dit Momaday dans le chemin de la montagne de pluie. Le commencement ici est l’origine et cette origine n’est pas indépendante de la terre. Ainsi la parole provient d’une origine aussi ancienne que la terre elle-même, aussi ancienne que les migrations des tribus suivant les rivières ou les bisons, aussi anciens que les déplacements saisonniers. Home, c’est the open land, le territoire ouvert, sans clôture, sans barrière, sans cadastre. Quand Abel, le héros de la maison faite d’aube comprend que pour guérir il doit retourner vivre dans la maison de son grand-père et sur la terre qui l’avait porté, qui l’avait vu naître, il reconnaît sa connexion au territoire, et il reconnaît la connexion du langage au territoire : « Il courait et tout en courant il se mit à chanter en sourdine. Il n’y avait pas de son, il n’avait pas de voix ; il avait seulement les paroles d’un chant. Et il continua de courir porté par le chant se levant ». Histoire, terre, et langage se rejoignent et forme le flux de la narration qui va remplir un espace spécifique, investi de sens, plus qu’un récit, et cela redéfinit le mot home dans l’esprit Indien. L’unité de ces thèmes se rejoignant crée le seul territoire qu’ils puissent se permettre de posséder, ils se l’approprient, recréent, le façonnent pour en faire une image d’eux-mêmes, qui soutient leurs cultures, qui leur permet de survivre, c’est leur home et c’est pratiquement tout ce que la culture dominante veut bien qu’ils aient.

          Voici une autre expérience du Going Home  par Maurice Kenny (Mohawk)

 […]
from Brooklyn it was a long ride
the Greyhound followed the plow
from Syracuse to Watertown
to country cheese and maples
tired rivers and closed paper mills
home to gossipy aunts   .   .   .
their dandelions and pregnant cats   .   .   .
home to cedars and fields of boulders
cold graves under willows and pine
home from Brooklyn to the reservation
that was not home
to songs I could not sing
to dances I could not dance
from Brooklyn bars and ghetto rats
to steaming horses stomping frozen earth
barns and privies lost in blizzards
home to a Nation, Mohawk
to faces I did not know
and hands which did not recognize me
to names and doors
my father shut

“From Brooklyn it was a long ride”, un éloignement géographique mais aussi culturel, avec pourtant la nostalgie des paysages, la beauté de la nature, avec également la conscience de difficultés économiques, les usines ont fermé… Ce poème saisit l’émotion d’un jeune garçon retournant sur sa réserve après une longue absence, ce pour des raisons familiales, mais c’est une expérience courante pour les adolescents Indiens qui veulent poursuivre des études, que de devoir “s’exiler” loin de leur réserve natale. La réserve est à la fois familière et étrangère désormais, alors qu’est-ce que ce home? Là où le jeune vit maintenant confortablement, ou bien est-ce la réserve où il a passé les premières années de sa vie? Là où toute sa famille réside ? Là où le passé de son peuple est encore vivant dans les mémoires? Mais lui-même en tant que membre de la tribu existe-t-il encore dans la mémoire des siens, c’est la question qui sous-tend le poème, c’est l’angoisse du jeune indien qui a peur d’être rejeté par les siens car il a déserté, il s’est compromis avec « l’ennemi », il a pactisé en adoptant d’autres habitudes de vie, en perdant le savoir danser, en ayant perdu le contact et même son nom Mohawk…. Quelle médiation possible fera que la réserve et ce territoire, cette identité Mohawk revendiquée, devienne vraiment chez lui… Il a vécu deux vies disparates, et c’est bien souvent cette médiation entre les tensions raciales, ethniques, culturelles que les jeunes Indiens cherchent, que la littérature des Indiens d’Amérique du nord propose, et qui est au cœur de l’expérience, du concept de home.    

          Vizenor et son humour bien particulier viennent alors au secours des Indiens. En écrivant Dead Voices, ses récits animés de l’esprit si ce n’est de la présence physique du Trickster, il trouve une solution dans les mythes : à l’ origine il y avait trois Tricskters, trois frères. Le troisième se nomme Pierre (Stone), et pour la première fois il se sentit chez lui en arrivant sur la terre. Naanabozho, son frère, le principal Trickster, veut tuer Pierre et pour se faire lui demande conseil. Pierre très avisé lui explique qu’il doit le faire chauffer dans le feu, et ensuite verser de l’eau froide sur lui. De cette façon Pierre éclatera. Et en effet Pierre éclate mais cela n’a pas l’effet désiré par Naanabozho qui s’est fait berné … à mali malin et demi ! Pierre s’est donc répandu sur toute la terre en une multitude de différentes familles qui vivent dans les montagnes, dans les rivières, dans les prairies, dans les déserts, … mais désormais aussi dans les miroirs, dans les villes, l’éclatement de Pierre et ses fragments dispersés créent la possibilité que tous les endroits puissent devenir des chez-soi. Mais cela ne va sans peine…

          Dans le Cérémonie de Leslie Silko, Tayo revient dévasté mentalement, de la guerre du Vietnam, il retrouve une réserve dévastée par la sécheresse, Il réalise alors que la cérémonie, pour rendre à sa famille et à son territoire, autant qu’à lui-même son état de santé, est une lutte contre les idéaux et les principes occidentaux. Dans ce cas la conception du home est non seulement désirable, c’est une absolue nécessité. Dans Woven Stone, Simon Ortiz va encore plus loin, demandant aux Indiens de se battre pour ce qui est juste et bon afin que la vie elle-même puisse se poursuivre, il faut lutter contre la destruction des peuples et des terres. Son appel à la résistance, son imagination, ses livres et sa mémoire emplie des récits et souvenirs de tout son peuple, de tous les peuples Indiens, deviennent des lieux, des endroits où la vie des Indiens peut se poursuivre en étant de « vrais Indiens » et non les peuples vaincus dont les blancs se moquent.

          « Je me sens pleinement responsable de toutes les sources qui font ce que je suis : tous les ancêtres  passés et futurs, mon lieu de naissance, tous les lieux où je suis allée et qui sont aussi parts de moi, toutes les voix, toutes les femmes, toute ma tribu, tous les gens, toute la terre et au-delà je me sens responsable et reliée à tous les commencements et à toutes les fins. Ecrire étrangement me libère et me permet de croire en moi-même, d’être capable de parler, d’avoir une voix, et cela m’est nécessaire, il le faut, c’est une question de survie » dit Joy Harjo (Musgogee-Creek) qui dans son travail met toujours en perspective, suggère les relations de la vie humaine avec l’histoire millénaire. Pour Joy Harjo, faire l’expérience du home, revenir chez-elle c’est accomplir un sentiment d’unité, lui donner sens et priorité.

          En écrivant les récits hérités des anciens, des générations précédentes, les auteurs Indiens défient les stéréotypes plaqués sur eux par la culture dominante, ils affirment un ancrage tribal et communautaire, et malgré les déportations, exils, déplacements que la société américaine a imposé, impose encore, les culture Indiennes dans, par les livres ont le pouvoir de (re)créer pour les lecteurs un éthos tribal, inscrivent les vies des personnes et des communautés dans le home des paroles, des mots, des langages. Les textes  eux-mêmes signifient home : famille, terres, langage, communauté, histoire, identité. Home devient alors une nouvelle conscience historique, et que l’on soit Indien ou non, comme le rêve Louise Erdrich, cette conscience nouvelle devenue home universel, pourrait aider l’humanité à guérir certaines blessures, ce qui permettrait que ne répètent pas sans arrêt les mêmes erreurs. Home se comprend au sens géographique, au sens culturel, au sens éthique du terme, ou bien encore à la façon de Louise Erdrich, à qui je veux donner ici le dernier mot : « homing in » c’est l’appel et c’est la reconnaissance d’un lieu « where I ought to be ». Question d’attachement, d’identité et plus profondément de responsabilité, d’engagement, de conscience ; home : où je sais devoir être. Où réellement être digne du qualificatif d’humain. Cela ne concerne plus seulement les Indiens d’Amérique, mais tous les humains sur la terre, et c’est ce que les auteurs Native American contemporains nous invitent à réfléchir, sinon à ressentir.