Cinq poèmes

 

merry-go-round

 

 

 

pardon je répondais
à une jeune femme
au téléphone
je notais son adresse,
en même temps que la tonalité
de sa voix
vengeresse
vaporeuse
telle une branche d’arbre
détachée de tout
humide
qui frappe pourtant des visages dans la nuit

un automatisme me portrait
vers elle
en pommeau de canne
prêt à verser sur son ventre des solutions salines
je la voulais pour mon jeu de cartes
prêt à donner de ma personne
prêt à lui réciter les consignes d’évacuation
les instructions de secours
en lui léchant le pavillon

je lui faisais des signes derrière la vitre de la cabine
la dernière cabine téléphonique avant la fin du monde
qui ne servait plus qu’à nos jeux
le jeu de change-époque
on se criait ce verbe nuovo qui signifiait « rester dans le bruit
à ne plus faire que des promesses »
aux bras nus en déséquilibre

je voyais à travers le tableau de bord
passer les vitesses ultimes de la fièvre
avant même d’avoir mis la main
sur le velours, la panne, la paume
les étoiles s’allumaient une à une
avec fiasco
fusionnant l’envers et l’endroit

sa voix continuait de grésiller dans le combiné
« est-ce toi qui a mis les beaux draps dans la pénombre ? »
j’avais pour elle un bijou en broche une forme de flèche
trouvé dans une brocante du sixième district
afin qu’elle l’accroche à hauteur de son sexe
pour l’amour émettre sans interférences

j’avais envie de négligés-froissés
face au réel ses embardées un peu trop esthétiques
le silence m’échappait depuis la cabine de verre fêlée
résonnait dans ma tête sans cesse le mot Élasthane
comme le nom invoqué d’un Dieu inattendu

j’étais pris dans une colère parallèle
laquelle de l’autre côté de la planète était jouée aux dés
par un dément du poker-face enrichi de mes dépits
réduisant à distance
ma peau
à un chagrin sans valeur

il faisait de plus en plus froid
car la tendresse avait été brevetée
je restais fasciné par son plumage
il m’aurait suffi d’en arracher l’étiquette
pour y trouver le code
mais j’étais attiré comme un insecte
vers les magasins d’ors
j’y revoyais la scène où s’enfonce
l’agrume sur le visage de l’actrice
maquillage écrasé
mon œil, sans cesse attiré par les couleurs
la voix de la jeune femme
à travers des cubes de glace
(aux bords des lèvres ces gouttes cristallines)
articulait le mot « belowed »
c’était une amoureuse très contemporaine
je devais répondre à son appel
qui signifiait au-secours
dans la langue-interne du volatil

128657 personnes connectées à la terre
ici-maintenant
et elle nous moi je
l’ai talonnée
jusque chez moi
guidé par le roulement labile de ses hanches
pour gagner du temps elle savait
où je logeais quel étage quelles vaines vanités
et avait la clé
éphémère
du local platonique
où tout n’était plus que remous
à suivre

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

poème déceptif /1
(exultoire)

 

 

 

-esthétique du sèche-cheveux
-j’en ai froissé, des lettres d’amour
-la confiance aveugle des moteurs
-vérité du papier-peint
-pressé, un klaxon
-beauté quasi disparue des boucheries
-forme parfaite des précipices
-le faux feulait
-impossibilité de fixer l’étincelle
-un équivalent aux télégrammes et aux soupirs
-bruit du bijou qui racle la surface
-j’ai passé le portique en sonnant
-edward g. robinson s’endort sur le fauteuil du club
-les images oui au frais dans le frigo
-couloir d’hôtel foutoir honnête
-je m’expose sous la lumière électrique
-une leçon de cosmétiques
-je connais par coeur l’oubli
-la vie des dessous, le vide des bureaux
-trop tard pour les sirènes
-c’est faux en sortant après le coin
-j’ai larmé le vin d’opale
-pas de message de nulle part en pleine nuit
-une marque de baiser qu’on ne trouve plus nulle part
-unn filmm noirr
-herbier des pensées
-la vérité sous le papier-peint
-les enfants du manège ont grandi

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

boulevard de dépit (rue du départ)

 

 

 

amer mais j’ai mordu dans rien
tout le monde était de sortie sans moi
et pourtant les rues que je prenais restaient obstinément vides
et mes chaussures ne faisaient aucun bruit sur le trottoir

j’ai fini par arriver sur le 105 boulevard
histoire de voir les gens se parler
et chacun mener son petit travelling

cheverny excusez-moi monsieur
me disait le serveur à chaque passage
car il oubliait sans cesse de me servir
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

c’était cette petite mélancolie détestable
d’un cœur qui hésite entre automne et printemps
et j’entendais sur la terrasse une femme répéter n fois le mot « erreur »
quand résonnait sans cesse dans ma tête le mot « dépit »

passaient de grands cygnes en mode escarpins
des proies et des ombres
des lécheurs de glaces
des costumes rayés genre « pas mal »

le garçon récitait le menu et ses variations
j’entendais un type parler de faux-départs
il me faisait penser à quelqu’un qu’il n’était pas
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

j’imaginais qu’assez loin en face
dans ce grand immeuble d’un autre temps
un homme nous regardait derrière sa haute fenêtre noire

pourtant le spectacle se terminait
et je n’avais même pas envie d’achever le poème

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

poème superréaliste
 

 

 

des longues phrases
des cous de téléphones

on passe la journée à grumeler ensemble, entre les grilles de la clim
à l’hôtel des araignées comme d’âpres majestés

« oh passe moi le ciel de novembre que je t’en fasse un puits à champagne »

elle me met la main sur le ventre à la videodrome et
j’éclate de rire
car « mais il n’y a aucune épaisseur! »!

plus tard on descend à la pharmacie centrale, pour voler des cure-dents,
qu’on va fissa au musée
planter dans des picasso
pour qu’ils aient l’air plus vrais.

en rentrant, j’achète des groseilles en promo
dans sa bouche, qu’on écrase, pour faire un sang joyeux liquide acide et sucré
et on se laisse tomber lourdement sur le lit, comme ces objets dont on ne veut plus

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

phrases autonomes
 

 

 

je m’étais endormi en regardant les yeux
une sorte d’attente sans objet
une attente A
et chaque soir par les airs m’arrivait toujours le même message
«dormez bien» ;

j’hésitais quant à
l’expéditrice
que j’appelais aussi l’exécutante
message simple mais doublé d’un mystère
qui était-elle, et que voulait-elle ? dire ?

«les reines adorent l’onde»,
une phrase dans un journal que j’avais retenue
qui se surexposait à tout le reste
je n’en avais plus le contexte, mais l’usage hasardeux
quand je ne savais quoi dire ;

il y avait des sens à manger de toutes parts
et je n’arrêtais pas de sortir les griffes ;
à chaque passage piéton je me disais:
«je n’ai jamais vu de cerf»
mais trop de choses, derrière leurs vitrines, arrivent ou pas,
gélules à espoirs faibles dans des blisters ;

ces phrases parlaient d’elles-mêmes, sans contrôle, elles se disaient toutes seules
sans dates de phrases d’achats
sans l’aide d’aucune bouche ni mode d’émoi

blush sans maîtrise
par l’air m’arrivait l’air d’un cerf qui respire
et des automatismes de sangs froids