5 POEMES

 

Des mots noirs

 

Des mots noirs
à faire chavirer le nuage
à chérir son ombre
à saccager la plaine
à humer les sourires secrets
à regarder de loin la glu de l’existence
à remonter la glissade de l’espoir
à caracoler avec un chevalier
à faire saigner sa blessure

 

Extrait de Le sillon des jours, Edition Le Temps des Cerises, 2014

 

 

Permanence

 

Ainsi l’aurore
sera-t-elle toujours au rendez-vous
alors que des hommes
se trahiront
que d’autres fraterniseront
et que les oies sauvages
continueront à ne pas se tromper de chemin

 

Extrait de Le sillon des jours, Edition Le Temps des Cerises, 2014

 

Villes incertaines

 

A travers un rideau bleu
je me dissipe
d’une chaleur de ville suspendue
ressac des années de rêve

Ces villes jointes
par des rails bosselés
finissent toujours dans des gares incertaines

Alors je me couche
et j’arpente leur corps veine après veine
sur des pavés de nuages
en quête d’une terrasse de lumière

 

Extrait de Journal derrière le givre, Poèmes d’Alya, Edition l’Harmattan, 2002

 

 

Photo-poème n°5

 

Paravent de lumière. Démultipliée
comme le début d’un film
au rythme de ta peau
Va et vient. Reflet sur
ce triangle qui épuise
le regard du promeneur

Tu descends à genoux
prosternée comme au dernier soir
suppliciée aux griffes du rideau
qui t’emmaillote
en symphonie d’escaliers
qui ne font que monter
tandis qu’inlassablement tu descends
mesurant le frisson du velours
de ton corps à l’intransigeance de la pierre

Te coucher ici ? Impossible

Je rêve du centre de ton ventre
De la trace indélébile de ta venue au monde

Une glissade aussi simple
que celle des nénuphars érectiles
sur l’eau calme de ma douleur

Apprendre à lever la lumière
Jouir de ton pied droit en suspens
comme de la proue d’un galion

Se noyer ici ? Impossible

Tu serpentes verticale
trapéziste de mon désir
qui enlace le rayon d’un soleil froid entre tes dunes

Te laisser retourner
avec des feuilles d’érable rougies
par un vent violent
amoureux des hauteurs
pourvoyeur de hasard et de solitude ? Impossible

Te rattraper ce matin ? Impossible

Je me perds dès que je crains
de te percuter
mes yeux accablés de sel
à force de penser à toi
de loin
de me souvenir
Car tu es le double de l’autre
à la voile agile
celui qui s’éloigne sur la rumeur du monde
celui que ma joie d’enfant
a laissé s’échapper
comme ce sable sec de tes mains de rose

La marche tournoie, vibrionne
car le mystère du fleuve n’est pas loin
Ma poitrine se fragmente
à mesure que je dévale la tour
au-dessus de toi
Toi dont je désire déjà l’obscurité
l’insaisissable repère

Poème inédit, 2014

 

 

 

Râle de l’hiver

 

L’avenir de la forêt ne s’écrit pas sur le clavier de la mer
La houle a arraché toutes les rimes de nos rêves enfantins
Ici le varech nourrit des femmes sans poitrine
Leurs rides sourient aux marins

Par delà la crête des goémons
les entrailles du chalut te livrent
leurs zones de tremblements
leurs chaos à étriller tant que s’épanche
par saccades
le râle de l’hiver
et à mains nues, tannées, elles y vont par grand froid
fourrager dans ce mois sans saison

Te rappelles-tu que tu avais regardée la lune
au creux de l’âme avant de la caler
contre ton navire foisonnant d’abandons ?

Entrer pour toujours dans la maison de sel
où les portes se succèdent
jamais closes
recélant le jasmin comme un animal solitaire
secret parfumé du sentier dans l’obscurité d’un temple trempé par l’automne

Trilles et soupirs amassés
souffles incandescents sur nos chemins
avides de renaître dans la montagne
aujourd’hui envahie
par la mer

Avec tes fenêtres
posées à l’infini comme des îles
trouant de joie
nos voiles clandestines

J’userai de toutes les nuances du drame
et j’effeuillerai ta rosée libertine

Poème inédit, 2014