Poèmes

Exister est un début 

 

 

Exister est un début.
Ensuite, veiller au grain.

Concevoir le bouquet complet
à partir d'une seule fleur
et se laisser franchir par toutes.

Rendre parfait le son
d'un objet que l'on pose.

Semer d'une main, récolter de l'autre
et de la troisième, l'inaperçue,
distribuer l'ensemble.

Contempler le mûrissement d'un fruit
là où longtemps il en fut empêché.

Etablir son naturel.
Assigner un but à chaque chose valide.
Transcrire le bleu des surfaces jusqu'au fond de la mer.

 

 

 

 

 

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Fin novembre

 

 

 

L'hiver marche vers nous à pas de givre.
Les nuages vont se distendre,
vieillir d'un coup.
Les journées auront leurs accès de brume inexplicables.

La terre déjà reçoit plus de nuit
qu'elle n'en peut contenir.

Le gel fixera la rivière à ses berges
de même toi et moi additionnerons
           nos deux parts de mystère
           sans savoir qui nous sommes

ni de quoi notre passion se compose :
si elle est accessoire, indispensable ou pure illusion
comme un frémissement vaporeux dans les branches.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Du présent à portée de regard

 

 

 

Sous l'aube déjà chaude
au sommet des pommiers
se dessine l'amorce d'une allégresse.

            Le jour s'érige
avec l'assurance d'une coupe emplie d'eau fraîche.
Aujourd'hui, je ne m'intéresserai à rien.
Libérer du verbe faire
tout m'échappera des mains et sortira de ma tête.

            Je me conjugue
dans la direction des verdures,
un arôme de pêche entre par ma fenêtre ouverte
           sur la saulaie
puis le silence tombe à point nommé
comme une veste parfaitement coupée.

Je ne serais pas surpris d'apprendre
qu'un dieu nous prodigue tant de faveurs,
mais s'il n'y en avait aucun
    je ne serais pas déçu.

 

 

 

 

 

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Bleu sans fond

 

 

 

Ils ont la douceur d'un caramel mou
ces après-midi où sur un banc l'on s'assied
par hasard à côté d'une reine d'Espagne.

Emouvante aussi la petite vague solitaire
attardée sur le rivage bien passé minuit,
quand ses compagnes sont couchées.

On se tient précaire et furtif où que l'on se trouve,
entouré d'un silence qui s'étend comme une orbe
           veillant sur le monde
et les bateaux intrépides qui jamais n'accostent.

Bientôt nos yeux grandissent avec la lumière.
Un bleu sans fond emporte l'azur,
l'émancipe vers une configuration différente,
vers la plus désirable des saisons
qui remplace toutes celles venues avant.

 

 

 

 

 

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Croise tes doigts dans le noir

 

 

 

La grâce est inépuisable.
Un clin d'œil la multiplie.

Pose l'objet qui te pèse.
Vois les nuages, ils se débrouillent par eux-mêmes,
leur teint assoupi emprunte au papier vierge
sur lequel on hésite à mettre on ne sait quoi,
des mots muets au bout du compte, et la blancheur
           de la feuille est sauve.

Ecoute le vent s'agiter. Il tressaute, recule
va impromptu ventre à terre comme se démène
un quidam à la recherche d'une rue
dans une métropole étrangère. À propos,

jusqu'où descendrait le livre qui t'échappe des mains
si aucun sol ne le retenait ?
La rondeur non plus n'a pas de fin.
           Les nuits rêvent debout.
Croise tes doigts dans le noir pour espérer l'éclaircir.