5 poèmes

 

A Cinecittà avait été dressée une palissade
de madriers massifs désormais graffités de tags rouges
à hauteur d’yeux d’ados. On était parvenu ainsi
à isoler du monde le cercle des idées,
le O de bois, this wooden O
propre à cerner les vastes champs de France,
et tout ce que savaient du monde les Grecs anciens.
De cette arène, on avait sorti les coqs de combat
et les taureaux cuatreños,
on avait fait le vide, mis en jachère,
refusé la moindre dîme de sang,
ignoré les appels à la violence
qui naissent dans les bas-ventres,
écouté le vent sur le sable et sifflé les étoiles de sorte
qu’elles choisissent leur place dans les prés
et serrent leurs rosettes, chaudement l’une contre l’autre,
comme la mémoire classe ses photos. C’était le paradis, disaient ceux qui avaient ôté leurs sandales
au centre du O, un état qui n’avait pas été écrit,
absent parmi les milliards de combinaisons
des touches d’un clavier,
pas même envisagé un seul instant
par le moine du mont Athos descendu hier de ses cimes
dans la volière de Roissy-en-France.
C’était une utopie d’inventeur,
un décor, un griffonnage de jeunesse
qu’il suffisait de toucher du bout du doigt
pour que les pigments de rouge
s’époudraillent comme maquillage de clown,
comme chair aigrelette de cornouille des bois,
qui propose son rouge comme elle peut,
selon la force du vent et le poids des gouttes de pluie.

 

***

 

Toi l’homme, avec le sourire de ta poitrine
ouverte comme on brise un bréchet d’oiseau
ou d’homme oiseau ; l’homme-bullambule
sur une sphère aux continents d’un bleu, rouge,
vert de papier gommé, en équilibre sur le monde ;
homme habile à lancer le satellite d’une main
à l’autre, lancer un point de lune
surmonté de sa tige courbe de muguet noir ;
homme Icare sans ses ailes, fragile, combien fragile,
homme-femme casquée d’une tête d’âne, couple cheval
pénétrant dans Troie bruyant d’un cliquetis
de ressort qui se détend, jouet d’enfant
arbitre des guerres passées, des guerres futures. Toi
l’homme confondant le ciel et une piste de jeu de quilles,
dont la face s’ouvre et se ferme aux solutions,
parfaitement se limite au rectangle d’un miroir,
dont le visage est un boîtier de serrure, le trou en forme
de cœur de roi de cœur, de Charlemagne
abandonnant Roland à Roncevaux ;
l’homme blotti, dont l’envie se blottit
derrière ses palissades, dont l’envie choisit
de faire du surplace, comme les gouttes d’eau
tombant de la gouttière, comme le derviche tourneur
aux yeux noircis de khôl combine vitesse
et immobilité. L’homme de cirque
et l’homme du cirque des désirs, des cercles
d’enfer, l’homme-Orphée, tête de lune
sur tête de loup, au corps tombeau,
au corps trombone pour mieux scander
les défilés militaires, pour que le cocher aux deux chevaux
mieux franchisse la ligne d’arrivée
de la mort, sur une Terre trop ronde pour lui,
une palissade trop étroite qui cache mal,
en dépit de tant d’efforts, la constellation du cancer et
les métastases aux lèvres des musiciens muets.
Toi l’homme et la lumière immanente des paumes,
la surprise première des thorax qui s’ouvrent au large
comme se décillent les paupières et les hymens.

 

***

 

Les plateaux du lac Itasca écartent leurs pentes
et perdent leurs eaux, lâchent
les esprits, bons, neutres, mauvais ;
des nabots tirent leurs chapeaux,
bas, au ras des vagues, et saluent leur passage.
Car c’est le grand départ des flots
Où se mêlent encore des sangs bleus, noirs,
des glaires, toute une érosion cervicale
dont on se demande bien
ce que pourront en faire les berges.
Pourtant les eaux frôleront les noms acadiens
d’Orange, Beaumont et Saint-Cloud et,
après les chutes de Saint-Antoine,
rejoindront le golfe du Mexique, les cyclones
où certains, depuis toujours, voient l’œil de Dieu,
un vieux Dieu canotant de déluge en déluge, tirant
les larmes des hommes comme des chèvres le lait et
nommant les mers obtenues. Mers Egée,
Tyrrhénienne, Morte, Blanche et des Sargasses,
d’où les larves diaphanes des anguilles
mettront trois ans à regagner l’Europe,
dans un perpétuel aller et retour et ressac,
un perpétuel parcours du monde,
comme aujourd’hui encore, à cette heure,
flottent à la surface de toutes les eaux du globe
les cris des esclaves noirs attachés au Mississipi
et les cris des Juifs achevés au-delà du Rhin.

 

***

 

La ligne de partage des eaux
a bénéficié du té de l’hydrographe,
aussi précis que la médiatrice de l’arête de ses sourcils
tirée par l’arête de son nez ; grand dompteur
des gouttes de pluie comme Moïse sa mer,
fouet à la main s’il le faut, grimace aux lèvres,
sueur salement âcre au front, la règle pincée
entre pouce et index, en instituteur
qui ordonne ses rangs d’élèves,
ange élevant sa balance au-dessus des âmes jugées.
Et voici les gouttes parties, celles pour la Manche,
celles pour la Méditerranée, qui devront encore franchir
les péages d’autoroutes, l’A 13 jusqu’après
les haubans des grands ponts sur la Seine,
l’A 7 finissante dans les graus à moustiques,
avec son bruit de ballon boulé sur une flaque,
friselisante – pour pédamment parler –
à l’approche du golfe après le ronronnement fluide
des files d’automobiles : les gouttes du nord,
gouttes du sud, goutte d’oc, gouttes d’oil.
Ce n’est pas un petit destin cette tendance,
aussi certaine que l’Afrique s’écartant de l’Europe,
Madagascar quittant ses niches du Zambèze,
le sang les poignets incisés, les mots les bouches,
les mots et leur suint, leur humidité grasse,
qui prennent leurs accents selon la pente choisie
depuis la ligne de partage des eaux :
les mots squelettes de la condition des hommes.

 

***

 

Le martelage du ventre, chaque nouvelle lune,
lorsqu’il est dûment exécuté par le forgeron,
donne l’assurance d’un accouchement facile.
La certitude aussi du placenta miraculeux,
la source toujours profuse des eaux, des eaux
mêlées d’hématite rouille, les meilleures,
celles recommandées sur les ordonnances
des plus grands médecins, celles recueillies de
la toute première pissouille de Jésus
sous le regard admiratif des bergers et des mages.
Oh le bel arrière-faix des premières parturientes !
D’une belle couleur, si plein de vertus,
vessie de vie d’avant la vie, éponge gorgée
d’eau de jeunesse ! Et tombé, misère,
tombé dans un sac plastique, mes gentils enfants,
tombé parmi les déchets de chairs et excréments.
Tombé. Tombé. Jeté. Bleu, le sac plastique,
je me souviens, il était bleu. Cela au lieu
de l’enterrer dévotement, respectueux d’un rituel,
dans un pot impénétrable aux fourmis,
pour donner aux sourciers, un jour,
une chance de faire surgir l’eau et sa sagesse,
qui empêcheront les épidémies,
calmeront les fièvres, les colères, les coups,
soigneront les gerçures et même répareront les crânes,
ô belle eau dorée, eau d’orange, de grain
d’épi de blé, eau grenat des pubertés,
eau des orages de juin, silencieuse, eau
des neiges et des grêles, et des mots chantés,
eau sur vos cous, mes femmes les nécromanciennes,
eau noire, lourde et patiente, aux odeurs
de patchouli, eau pour moucher les chandelles vertes
sous les paupières des enfants restés à l’état
de placentas merveilleux.