Veiller la nuit, l’hiver, ce n’est pas veiller contre

 

Veiller la nuit, l’hiver, ce n’est pas veiller contre
          elle, ni à cause d’elle

comme si elle était une ennemie. Ce n’est pas
          endurer le temps obstrué, attendre l’aube
          qui tarde à venir.

Veiller la nuit, c’est veiller sur elle, comprendre
          que ce n’est pas moi qui souffre mais elle,
          comme si elle, la grande nuit, elle était
          petite et qu’elle avait la fièvre.

Comme s’il y avait dans sa part obscure mon
          double au féminin,

et qu’il fallait que je l’accompagne dans sa
          montée, présence qui souffre et qui attend,
          et qui chante en montant même si on ne
          l’entend pas, d’abord un ruisseau pris dans
          de la glace, puis l’ombre déployée d’un arbre
          sur de la neige et pour finir cette graminée
          contre le ciel, crépitante de froid où je la
          reconnais, la voie lactée, celle que j’aimais.

Comme s’il fallait, ce mouvement, oui, que je
          l’accompagne, que j’en fasse le double au-
          dedans de moi dans ma parole, pour que
          quelque chose, ou bien quelqu’un, à travers
          lui naisse et s’accomplisse,

quelque chose ou bien quelqu’un qui n’était pas,
          de très humain, de très fragile,

presque invisible, un battement d’ailes ou bien de
          cils, une hésitation dans le lointain, qui
          scintille et qui fait que dans le chant quelque
          chose se brise, est sur le point toujours de se
          briser et finalement ne se brise pas.

 

 

Les Miens de personne,  La Dame d’onze heures (2010)